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Histoire de la Langue

et de la

Littérature française

des Origines à 1900

COULOMMIERS Imprimerie Paul Bkoj>ahd

bruits il«» traduction ci de rejjruduction réservés pour tous les pays, y compris lu Hollande, la Suède et la Norvège.

Histoire de la Langue

ei de la

Littérature française

des Orig-ines à 1900

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE

L. PETIT DE JULLEVILLE

HrgCesseur à la Faculté des lettri-s. de l'Université de Puris.

TOME IV

Dix-septième siècle

(Première partie : 1601-1660)

Armand Colill & 0% Éditeurs

Paris, 5, rue de Mézières

'897 ,

Tous droits réservés.

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

(Première partie : 1601-1660)

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CHAPITRE I

LES POETES '

(1600-1660)

Malhece. Racan. Maynard. Régnier. Théophile. Sait-Amant. Godeau. Benserade. Brébeuf.

/.

Malherbe.

Ce n'estpoint manquer de respect à Malherbe, ni d'admira- tion pour on œuvre que de dire : après l'effort violent, tumul- tueux, déordonné de la Pléiade et de cette foule de poètes qu'elle susita derrière elle, il était naturel que le goût public, un peu fat^ué par les hardiesses des novateurs, se montrât dis- posé à faoriser surtout des qualités toutes différentes : une facture feme et soutenue dans le vers, fùt-elle un peu mono- tone; une ordonnance régulière dans la composition, dût le poète y mntrer plus de sagesse dans le raisonnement que de vivacité dmagination; une langue régulière, sobre et châtiée, tout oppeée à l'exubérance de Ronsard et de son école. Malherbe épondit merveilleusement à cette disposition générale des esprit, prêts à goûter paisiblement un excellent écrivain en vers, jutôt qu'à suivre dans les nues un grand poète intem- pérant.

En 161, les Tragiques de d'Aubigné passaient totalement

\. Par M. 'élit de Julleville, professeur à la Faculté des Lettres de l'Univer- sité de Pari

FIlSTOIRlDE LA LANGUE. IV. ^ i

CHAPITRE I

LES POÈTES ^

(1600-1660)

Malherbe. Racan. Maynard. Régnier. Théophile. Saint-Amant. Godeau. Benserade. Brébeuf.

/. Malherbe.

Ce n'est point manquer de respect à Malherbe, ni d'admira- tion pour son œuvre que de dire : après l'effort violent, tumul- tueux, désordonné de la Pléiade et de cette foule de poètes qu'elle suscita derrière elle, il était naturel que le goût public, un peu fatigué par les hardiesses des novateurs, se montrât dis- posé à favoriser surtout des qualités toutes différentes : une facture ferme et soutenue dans le vers,'fiit-elle un peu mono- tone; une ordonnance régulière dans la composition, dût le poète y montrer plus de sagesse dans le raisonnement que de vivacité d'imagination; une langue régulière, sobre et châtiée, tout opposée à l'exubérance de Ronsard et de son école. Malherbe répondit merveilleusement à cette disposition générale des esprits, prêts à goûter paisiblement un excellent écrivain en vers, plutôt qu'à suivre dans les nues un grand poète intem- pérant.

En 1616, les Tragiques de d'Aubigné passaient totalement

\. Par M. Petit de Julleville, professeur à la Faculté des Lettres de l'Univer- sité de Paris.

FTlSTOIRE DE LA LANGUE. IV. * \

2 LES POETES

inaperçus; la même année on imprimait la belle paraphras'j <lu psaume cxxvni (Les funestes complots des âmes forcenées). Ces vers avaient transporté d'admiration toute la cour. Ce rapprochement suffirait à montrer jusqu'à quel point Malherbe avait réussi à se créer un public bien conforme à son génie. Toutefois il ne faudrait pas croire que ce public renfermât tout le monde : Malherbe avait autant d'ennemis et d'adver- saires que d'admirateurs, et non moins ardents, ni moins décidés : Enfin Malherbe vint, s'écrie Boileau ; et il ajoute : Tout reconnut ses lois. Cela n'est devenu tout à fait juste que du jour Boileau l'a dit; parce que c'est vraiment Boileau qui acheva la victoire de Malherbe et la rendit définitive. Jusque-là, elle demeura contestée; lui-même avait combattu trente ans pour sa réforme, et il était mort sans être tout à fait sûr s'il avait vaincu. Il ne vit pas la fondation de l'Académie; ni l'éta- blissement de l'autorité des règles, ni le règne de Yaugelas, qui sont comme autant d'étapes dans le triomphe posthume de Malherbe. Jusqu'au milieu du siècle, il y eut des attardés qui, ne croyant pas qu'il fallût choisir entre Malherbe et Ronsard, les associaient dans une admiration commune ^ Jusqu'à Boileau, quelques obstinés, résistant au courant, se piquèrent d'aimer Ronsard, et de le lire avec délices : Pellisson, l'un des plus goûtés parmi les beaux esprits de son temps, écrivait encore : « J'y trouve une infinité de choses qui valent bien mieux à mon avis que la politesse stérile et rampante de ceux qui sont venus depuis. Il est poète non seulement dans la rime et dans la cadence, mais dans l'expression et dans la pensée. »

Jeunesse de Malherbe. François de Malherbe naquit à Gaen, dans l'année 1555. Il y avait plusieurs familles de ce nom dans la province de Normandie; la plus illustre était celle <l('s Malherbe de Saint-Aignan, qui descendait d'un compagnon <\v (iuilbiume le Conquérant. Notre Malherbe essaya souvent de

1. Kn 1655, (iillR'il, résident do la roine Christine en France, écrivait dans \v Pané^'vriqur de cclto reine :

.Tadis aux bords de la Seine, Hartas, Malherbe et Ronsard N'ont lait sortir de leur veine Que dos chefs-d'œuvre de l'art.

MALIIËliBE 3

rattacher son nom à cette raco illiislro ; mais l<;s {neuves (|iril alléj^uait à l'appui de cette prétention sont très faibles.

Son père était conseiller au présidial de Caen; il eut neuf enfants, dont cinq vécurent; le })oète était l'aîné. On voulait le faire mag-istrat; il préféra être d'épée ; il quitta sa famille, à l'âge de vingt et un ans, et il alla chercher fortune à la suite de Henri d'Angoulême, fils naturel de Henri II, Grand-Prieur de France, et lieutenant du gouverneur en Provence. A Aix, il le suivit, Malherbe (en 1581) épousa la fille d'un président au Parlement, Madeleine de Coriolis; déjà veuve de deux maris, elle devait survivre encore au troisième, après quarante-sept ans d'hyménée. La famille était riche et considérée en Provence. De sa femme, Malherbe n'a jamais rien dit à personne, même à Racan, son ami et confident. « On sait assez, dit La Rochefou- cauld, qu'il ne faut guère parler de sa femme; mais on ne sait pas assez qu'on devrait encore moins parler de soi. »

Malherbe parla beaucoup de lui-même; il contait à Racan des anecdotes sur sa carrière militaire; pendant la Ligue, il aurait, on ne sait où, si vivement poussé Sully, l'épée dans les reins, (jue celui-ci, devenu ministre, ne le pardonna pas au poète. Mais Malherbe, dans sa vieillesse, était devenu fort avanta- geux.

La vérité est qu'on ne sait presque rien de sa vie jusqu'à l'année 1605, il vint à Paris. Il fît deux longs séjours en Normandie (de 1586 à 1595, et en 1598 et 1599). Il eut trois enfants; deux moururent jeunes :

De moi déjà deux fois d'une pareille foudre

Je me suis vu perclus ; Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre

Qu'il ne m'en souvient plus '.

Le troisième, Marc-Antoine, fut tué en duel lorsque son malheureux père avait déjà soixante et onze ans.

On a dit souvent que Malherbe avait attendu la maturité de Tàge pour s'aviser de devenir poète. Il est plus vrai de dire (|u'il rima tôt, mais mal. Il semble qu'il eut du goût avant

1. Henri mourut à deux ans (1587), Jourdaine à huit ans, le l>3 juin \:m. Donc, si Ton veut bien laisser au poète le temps décent pour « ne s'en plus sou- venir», les belles stances à Du Périer n'ont pas être composées avant 1001.

4 LES POETES

(l'avoir du talent. Une anecdocte le prouve, joliment contée par Tallemant : « Un jour, ce M. le Grand-Prieur qui avait l'hon- neur de faire de méchants vers, dit à Du Périer : « Voilà un sonnet. Si je dis à Malherbe que c'est moi qui l'ai fait, il dira qu'il ne vaut rien; je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon. » Du Périer montre ce sonnet à Malherbe, en présence de M. le Grand-Prieur : « Ce sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'était M. le Grand-Prieur qui l'eût fait. »

« Les premiers vers de Malherbe étaient pitoyables, dit le même Tallemant; j'en ai vu quelques-uns, et entre autres une élégie * qui débute ainsi :

Doncqiie tu ne vis plus, Geneviève, et la mort En l'avril de tes ans te montre son effort.

Il n'avait pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait poète. » Remarquable jugement. Sainte-Beuve a raison de dire : que tout est dit sur les écrivains par leurs contemporains; il ne faut que le dégager.

En 1587, Malherbe publia les Larmes de saint Pierre^ élégie en 396 vers imitée et abrégée (quoique trop longue encore) du poème en sept mille vers de Luigi Tansillo. En ce temps Des- j)ortes régnait, et l'imitation des Italiens faisait loi. Malherbe, (pii devait détrôner Desportes, commença par le suivre et prodigua, dans les Larmes, tous les brillants défauts qu'il devait combattre plus tard avec le plus de véhémence. Toutefois (Hicbpies stroi)hes sont belles; André Chénier en trouvait la versification « étonnante ». Il y admire combien déjà Malherbe avait « l'oreille délicate et pure dans le choix et l'enchaînement dos syllabes sonores et harmonieuses ». Le nombre est en effet la première (jualité que Malherbe ait acquise, et certainement (•elle (ju'il a possédée au plus haut degré.

L'ode sur la reprise de Marseille (1596), l'ode à Marie de Médicispour sa bienvenue en France (1600) ne marquent encore aucun [)rogrès dans le talent de Malherbe, et l'on ne trouve guère à y louer que l'harmonie. Le goût et l'inspiration font

I. lli'IroiiN (■•('. par M. K. Hoy dans les papiers de Conrart ol publiée dans les Antifilf'S de la lùiciilfi' des lettres de Bordeaux. Malherbe avait vingt ans quand il lit celle pièce en elTct << jiitoi/a/jle ».

MALIIHKHK o

(l(''f.nit. André Chénicr se plaig^nait avec raison que IVnlo à la reine pût aussi hien convenir à une reine quelconrjue; le seul nom (le Médicis aurait dfi éveiller des souvenirs plus [jarticuliers dans l'esprit d'un poète.

Les stances à Du PéricM- sur la mort de sa fille (vers iOOi) sont les premiers vers « immortels » cpie Malherbe ait composés. C'est pour cinq ou six stances dans cette pièce trop longue (le reste est oublié, comme non avenu), c'est pour quatre ou cinq cents vers, également parfaits, dans la suite de son (puvre, (jue Malherbe est Malherbe, c'est-à-dire un vrai poète.

Cette perfection absolue, il atteint quelquefois, il n'y atteint jamais sans beaucoup de travail. Huet, évêque d'Avranches, avait conservé le premier état des stances; Malherbe les a patiemment corrigées et refaites '. Certes on peut se faire une autre idée du poète, et penser qu'un homme véritablement inspiré trouve des mots pour exprimer son âme, sans un si {)énible labeur. Mais nous appartient-il, à nous qui jouissons du plaisir des beaux vers, de chicaner le poète sur le procédé qu'il suit pour les faire? Sachons les admirer également, qu'ils soient l'œuvre aisée de l'enthousiasme, ou l'œuvre exquise d'une longue patience.

Malherbe à Paris. En septembre 1605, Malherbe quitta Aix et se rendit à Paris, prétextant quelques affaires qui l'y appelaient. Il ne revit plus la Provence ni sa femme que pen- dant quelques mois, dans de rapides voyages, en 1616 et 1622. Que s'était-il donc passé? Malherbe faisait tout lentement. Il partait, à cinquante ans, comme d'autres font à trente, pour conquérir la fortune et la gloire sur un théâtre digne de son génie. Il y avait cinq ans déjà que le cardinal Du Perron l'avait vanté au roi, et recommandé. Yauquelin des Yv'eteaux, précep- teur du dauphin, pressait Henri IV d'appeler le poète à Paris. Le Roi, « qui était ménager », dit Tallemant, craignait d'avoir à entretenir chèrement son poète. Malherbe prit les devants, vint

1. Citons le premier état de la première slance :

Ta doultMir, Cléophoii, sera donc incurable

Et les sas'os discours Qu'apporte, à l'adoucir, un ami secourablo

L'enaigrisscnt toujours!

6 LES POÈTES

à Paris sans être appelé, fut présenté au Roi, et, sur sa demande, composa la Prière pour le roi allant en Limousin (oii Henri IV allait tenir les Grands Jours). Le Roi fut charmé de ces vers ; et pour récompenser Malherbe sans se mettre en frais, chargea M. de Bellegarde, premier gentilhomme de la chambre, d'entre- tenir le poète à Paris. M. de Bellegarde lui donna « mille livres d'appointements » a^ec la table, un laquais et un cheval. C'est tout ce que Malherbe tira de Henri IV. Plus tard, Marie de Médicis et Louis XIII le traitèrent plus libéralement , et Mal- herbe vieillit presque riche, ce qui ne l'empêcha point de solli- citer toujours. Il disait : « Je les paie en gloire », et pensait (jeu les grands demeuraient toujours ses obligés.

Tous vous savent louer, mais non également. Les ouvrages communs durent quelques années : Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Henri IV écrivait un jour ' : « La France m'est bien obligée; car je travaille bien pour elle. » Il cherchait un poète capable de chanter dignement en beaux vers ce « bon travail ». Il trouva ce poète en Malherbe. Celui-ci convenait merveilleusement à ce rôle : par son passé, qu'il n'avait compromis dans aucune faction; si bien que, déjà mûr, il pouvait presque se couvrir de cette innocence dont les jeunes gens d'ordinaire peuvent seuls se vanter au lendemain des guerres civiles; par son caractère, qui le portait à embrasser naturellement, avec joie, avec foi, avec toute la chaleur dont son âme était capable, la cause d'un Roi qui ramenait en France l'ordre, l'unité, la discipline (enfin toutes les vertus que Malherbe lui-même allait apporter dans la poésie) ; il convenait surtout par le genre même de son talent, talent hautain, solennel, majestueux, qui le rendait fort propre à devenir le chantre officiel, et, pour ainsi dire, impersonnel, des grandes entreprises du Roi et à graver en lettres d'airain, comme sur un monument triomphal, l'expression (h^ la recon- naissance cl (|(> l'admiration publiques. Malherbi^ tut donc s;h ré, ((unme on a dit, « j)oète officiel de la dynastie bourbon- nicinu* ». Les pièces (ju'il composa en cette qualité sont inéga- IcMKMit belles ; mais aucune n'est sans intérêt; elles ont au moins

\. A M'" (l'Eut raigucs (11 octobre 1600).

MALHERBE 7

celui qu'elles empruulcnl de l;i réalité «Jes circcHisf.iiiees (jui les virent naître, et de la ^landeiir des événements ^[\n les inspi- raient.

Malheureusement Malherbe à la cour dut se piiei* à d'autres besognes moins honorables pour lui. S'il se fût borné à prêter le secours de sa muse au roi, à la reine, à monseigneur le dau- phin, à madame sa sœur, à tous les courtisans, pour écrire les petits vers de leurs ballets , et les lanj^uissantes maximes d'amour qui servaient aux cartels et aux mascarades, le mal ne serait pas grand. Il eût un peu compromis son talent, mais non son caractère. Mais il a fait pis : il a joué auprès du prince, dans une occasion trop célèbre, le rôle fâcheux de complaisant et de confident royal ; faire des vers de commande n'est pas en soi-même un crime, mais il y a des commandes qu'un honnête homme fait mieux de n'accepter point. Les cinq élégies com- posées par Malherbe pour célébrer le ridicule amour d'un roi de cinquante-six ans (le poète avait le même âge) pour une jeune femme de quinze, la princesse de Gondé, ne sont pas les- plus mauvais vers qu'il ait écrits, mais sont ceux, toutefois, qui lui font le moins d'honneur. Desportes en fît autant, mais est-ce une excuse? J'aime mieux dire que les mœurs du temps admet- taient ces bassesses ^ Personne n'en fit reproche à Malherbe, non pas même Marie de Médicis, dont il devint le poète favori après la mort de Henri IV ^

La Reine Mère goûta vivement ses vers et sa personne. La cour l'emmenait à Fontainebleau, 014 la forêt ne l'inspirait guère : c'est lui-même qui l'avoue :

Et j'y deviens plus sec, plus j'y vois de verdure.

C'est ainsi qu'il aime la nature. Il est, par essence, poète citadin; et même parisien, quoique longtemps réduit à la pro- vince. Il écrit à Peiresc ^ : « Hors de Paris, il n'y a pas de salut... C'est un lieu toutes choses me rient : mon quartier» ma rue, ma chambre, mon voisinage m'y appellent... »

1. Malherbe tient son ami le conseiller Peiresc, jour par jour, au courant de ce travail comme d'une honnête besogne (voir lettres du 2 février IGOD au 18 février 1610).

2. Il reçut d'elle une pension de 1200 livres, portée (en 1612) à loOO.

3. Lettre à Peiresc (22 juillet 1614) et lettre à Racan (10 septembre 1625).

g LES POÈTES

Les agitations de la politique l'intéressaient (comme on voit par ses lettres à Peiresc) , mais au fond ne le touchaient guère. Il voyait froidement s'élever et tomber les grandes fortunes. Sans beaucoup de Acrgogne, il encensa durant leur puissance et vili- penda après leur chute les favoris successifs (surtout le maré- chal d'Ancre, et le connétable de Luynes), mais il ne faut pas exagérer, comme on a fait souvent, son insensibilité domes- tique. A la mort de sa fille Jourdaine, il écrivit à sa femme une lettre sincèrement navrée; vingt-cinq ans plus tard, la fin vio- lente de son fils unique, Marc-Antoine, tué en duel ou plutôt assassiné (si l'on en croit son père), affligea cruellement la der- nière année de Malherbe. Il usa ses forces vieillies à poursuivre une vengeance qu'il ne put obtenir. Il suivit Louis XIII à La Rochelle, pour l'y supplier : six mois auparavant il lui avait présenté l'ode admirable j^o^r le Roi allant châtier la rébellion des Rochelois, le chef-d'œuvre du poète, chef-d'œuvre achevé dans sa soixante-douzième année!

Du camp devant La Rochelle il revint malade à Paris (sep- tembre 1628) sans avoir obtenu plus que de vaines promesses, il mourut quelques semaines plus tard (16 octobre 1628), assisté de quelques disciples, Yvrande , d'Arbaud-Porchères. Mais Racan, son préféré, était à La Rochelle; Peiresc était à Aix. M"" de Malherbe n'avait jamais quitté la Provence; quoique elle fût restée, de loin, en bons termes avec son mari. On a lu [)artout l'anecdote contée par Racan et Tallemant. Vraie ou fausse, elle indique au moins quelle idée se faisaient de lui ses <'ontemporains. Dans son agonie, il reprit sa garde-malade qui venait de faire une faute de français; son confesseur l'invitant à ne |>liis j)enser qu'à Dieu, il lui dit qu'il voulait « jusques à la mort maintenir la pureté de la langue française ».

Malherbe chef d'école. Qu'on ne dise pas : c'est finir CM pédant. Mais c'est au moins finir en chef d'école. Chef d'école, Malherbe le fut dans l'àme, et môme un peu péda- trogur. Il aimait non seulement à enseigner, mais à régenter : « Il se l'aisail |u'es(|ue tous les jours (chez lui) sur le soir, dit Racan, quebjue petite conférence assistaient particulièrement (lohtinby, Maynard, Racan, Du Monstier, et quelques autres, «oiiimc Yvraii(l(\ Touvaut, d'Arbaud-Porchères. » Là, sans

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PORTRAIT DE MALHERBE

GRAVURE DE VÛSTERMAN D'après le portrait (perdu) &2 Dumonstier. Bibl. Nat., Cabinet des Estampes, N 2

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rdre suivi, mais non sans méthode, il initiait sos disciples à lirt des vers, et son premier précepte était de travailler lente- lent. Lui-même en donnait l'exemple. Tout le monde connaît Imecdote du premier président de Verdun qu'il voulut consoler c la mort de sa femme en lui adressant de belles stances, luand elles furent prêtes, le président était consolé, remarié, et lort lui-même.

Malherbe croit beaucoup plus à la puissance du travail qu'à la ertu des modèles. « Il n'estimait point du tout les Grecs, et articulièrement il s'était déclaré ennemi du galimatias de Pin- are. » Chez les Latins, il faisait peu de cas de Virgile, et lui ^référait Stace. 11 affiche un complet dédain des fortes études lassiques vantées par la Pléiade ; il s'accorde avec elle pour népriser toute l'ancienne littérature française; mais il étend ce népris à la Pléiade elle-même. « Il avait effacé plus de la moitié le son Ronsard, et cotait à la marge ses raisons... Racan lui lemanda un jour s'il approuvait ce qu'il n'avait point etracé?... tout à l'heure il acheva d'effacer le reste. »

Malherbe n'a point écrit de Poétique. Quand on lui demandait sa « grammaire », il renvoyait à ses traductions en prose ', dont il était fort content. Si on lui eût demandé sa poétique^ il eût renvoyé à ses vers. C'est de qu'il faut l'extraire. Elle se réduit à un petit nombre de préceptes, plutôt négatifs : comme de décrire les choses par leurs traits les plus généraux; de relever seulement, par une harmonie savante et un habile arran- gement, des idées et des expressions si simples qu'en des mains moins adroites elles sembleraient purement prosaïques. Cette simplicité presque banale des termes employés lui faisait dire que « les croche teurs du Port au foin étaient ses maîtres

1. Selon le témoignage de Charles Sorel. 11 a traduit le XXXIIP livre de Tite Live, les Questions naturelles de Sénèque; ces traductions sont inexactes, à la mode du temps, mais le style en est fort travaillé, quoique simple. Malherbe a donné le premier modèle de cette prose oratoire (où devait exceller Balzac) dans sa Consolation à la princesse de Conti sur la mort de son frère. 11 n'eût tenu qu'à Malherbe d'enlever à Balzac cette gloire de « faire faire aux Français leur rhétorique ", comme dit Sainte-Beuve. 11 la dédaigna; niant même tort) qu'il y ait « du nombre en prose ». Sa correspondance (sauf les Lettres d'amour, pur exercice de style plus ou moins fictif) est écrite d'une façon toute fami- lière. Il écrivait à son cousin M. de Bouillon-Malherbe : « Vous dites qu'en lisant mes lettres vous pensez m'ouïr au coin de mon feu. C/est là, ou Je me trompe, le style dont il faut écrire les lettres. »

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MALHERBE 9

ordre suivi, mais non sans niotliodc, il initiait ses disciplfs à l'art des vers, et son pr(Mni<'r précepte était de travailler h*ntr'- ment. Lui-mt'me en donnait l'exemple. Tout le monde connaît l'anecdote du premier président d(; Verdun (pi'il voulut consoler de la mort de sa femme en lui adressant de belles stances. Quand elles furent prêtes, le président était consolé, remarié, et mort lui-même.

Malherbe croit beaucoup plus à la puissance du travail (juïi la vertu des modèles. « 11 n'estimait point du tout les Grecs, et particulièrement il s'était déclaré ennemi du galimatias de Pin- dare. » Chez les Latins, il faisait peu de cas de Virgile, et lui préférait Stace. 11 affiche un complet dédain des fortes études classiques vantées par la Pléiade; il s'accorde avec elle pour mépriser toute l'ancienne littérature française; mais il étend ce mépris à la Pléiade elle-même. « Il avait effacé plus de la moitié de son Ronsard, et cotait à la marge ses raisons... Racan lui demanda un jour s'il approuvait ce qu'il n'avait point efîacé?... tout à l'heure il acheva d'efîacer le reste. »

Malherbe n'a point écrit de Poétique. Quand on lui demandait sa « grammaire », il renvoyait à ses traductions en prose ', dont il était fort content. Si on lui eût demandé sa poétique^ il eût renvoyé à ses vers. C'est de qu'il faut l'extraire. Elle se réduit à un petit nombre de préceptes, plutôt négatifs : comme de décrire les choses par leurs traits les plus généraux; de relever seulement, par une harmonie savante et un habile arran- gement, des idées et des expressions si simples qu'en des mains moins adroites elles sembleraient purement prosaïques. Cette simplicité presque banale des termes employés lui faisait dire que « les croche teurs du Port au foin étaient ses maîtres

\. Selon le témoignage de Charles Sorel. 11 a traduit le XXXIir livre de Tite Live, les Questions naturelles de Sénèque; ces traductions sont inexactes, à la mode du temps, mais le style en est fort travaillé, quoique simple. Malherbe a donné le premier modèle de celte prose oratoire (où devait exceller Balzac) dans sa Consolation à la princesse de Conti sur la mort de son frère. 11 n'eût tenu qu'à Malherbe d'enlever à Balzac cette gloire de « faire faire aux Français leur rhétorique »>, comme dit Sainte-Beuve. 11 la dédaigna; niant même tort) qu'il y ait « du nombre en prose ». Sa correspondance (sauf les Lettres d'amour, pur exercice de style plus ou moins fictif) est écrite d'une fac^-on toute fami- lière. Il écrivait à son cousin M. de Bouillon-Malherbe : « Vous dites qu'en lisant mes lettres vous pensez m'ouïr au coin de mon feu. C'est là, ou je me trompe, le style dont il faut écrire les lettres. »

jO LES POÈTES

en fait de langage ». Cette boutade (souvent mal comprise') voulait dire : « les mots dont je me sers sont des mots que les crocheteurs connaissent ». Mais il eût pu ajouter qu'il s'en ser- vait tout autrement qu'eux; car il n'écrit pas du tout pour le peuple, qui n'a jamais goûté, ni même connu ses vers.

Il haïssait les grands mots, les latinismes et les héllénismes autant que les provincialismes ; il haïssait les fictions poétiques trop ambitieuses, et Régnier ayant feint que la France un jour s'était enlevée jusqu'au pied du trône de Jupiter, il lui disait froidement : « J'habite la France depuis cinquante ans, et n'ai jamais senti qu'elle eût changé de place. » On dira qu'il aurait lui-même ne pas faire un emploi si abusif de la mythologie? Mais sans doute, aux yeux de Malherbe, la mythologie n'est plus fiction, c'est simple métaphore et procédé de styl^; ce qu'elle sera pour Boileau.

Si le goût de Malherbe repoussait les mots et les tours affectés, il n'admettait pas davantage les tours et les mots vul- gaires; entre ces deux excès, le chemin semblait étroit; cela lui plaisait ainsi. Car il ne souhaite point qu'on y coure; mais il veut qu'on avance avec précaution. « Le premier, dit Balzac, Malherbe a satisfait les oreilles les plus délicates... Il nous a appris ce que c'était que parler purement et avec scrupule. Il nous a enseigné que dans les expressions et les pensées le choix était le principe de l'éloquence ; et que même le juste arrange- ment des mots et des choses avait plus d'importance que les choses mêmes et que les mots. »

Il soumettait la versification à des règles non moins sévères : il voulait la rime riche « pour les yeux aussi bien que pour les (U'cilies » ; il interdisait la rime trop facile du simple et du com- l)osé (temps, prinlemj^s) . « Il s'étudiait fort à chercher des rimes i';îr(»s et stériles, sur la créance qu'il avait qu'elles lui faisaient prockiire ([uelques nouvelles pensées. » Les grands poètes, les poètes-nés a(hnettraient-ils cette tactique? Ils trouvent ensembh' la l'iine et la pensée, comme la pensée et la mesure.

Dans le nombre et le rythme il excella, mais sans beaucoup iiuiover. AvanI lui la Pléiade avait tenté avec bonheur toutes

I. 111 smidut mal comprise i)ar Uégnicr dans la fameuse saliiv à Uapin.

MALIIEIlliE n

les coupes, toutes les mesures, toutes les formes de stances. Malherhe n'eut qu'à choisir dans ce trésor : il choisit hien, mais non sans laisser heaucoup de formes excellentes, rpie nos portes modernes ont reprises avec succès. Ij'harmonie est chez lui |)lus continue, plus majestueuse (jue chez Jlonsard, et plus oratoire; mais elle est moins variée, moins naturelle et moins poétique. Il fut le premier qui interdit absolument l'hiatus; et il eut tort; car il y a des hiatus 1res doux, (|ui sont une caresse et un charme pour l'oreille; il eut mieux valu interdire la caco- phonie.

En somme la largeur de méthode et d'esprit nous [)araît man- quer un peu dans la discipline de Malherbe. Elle n'offre d'excel- lent que son goût de perfection; mais, pour y atteindre, il attachait à des minuties une importance exagérée. Lui-même semble accuser ce défaut par l'opinion qu'il avait des poètes, et la singulière définition qu'il a donnée plusieurs fois de la poésie. « Il ne s'épargnait pas lui-même en l'art oii il excellait, et disait souvent à Racan : « Yoyez-vous, monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une plus grande puissance sur les paroles pour les placer si à propos chacune en leur rang ; et que nous avons été tous deux bien fous de passer la meilleure partie de notre vie en un exercice si peu utile au public et à nous, au lieu de l'employer à nous dofiner du bon temps, ou à penser à l'établissement de notre fortune. » Et ce n'est pas une boutade que cette satire des poètes par un poète. Malherbe est sincèrement convaincu que son métier est le plus inutile de tous les métiers. « Il avait un grand mépris pour les sciences, parti- culièrement ])our celles qui ne servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique, et même la poésie... et un jour, comme Bordier ^ se plaignait à lui qu'il n'y avait des récompenses que pour ceux qui servaient le Roi dans les armées et les affaires d'importance, et que l'on étail trop ingrat à ceux qui excellaient dans les belles-lettres, M. de Malherbe lui répondit que c'était faire fort prudemment, et que

\. Poète (le cour, qui composa les vers de plusieurs ballets.

12 LES POÈTES

c'était sottise de faire des vers pour en espérer autre récom- pense que son divertissement; et qu'un bon poète n'était pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles. »

Malherbe alliait cette grande modestie professionnelle avec un immense orgueil individuel; il rabaissait la poésie et mettait très haut ses propres vers. On est forcé d'avouer qu'en ce point il paraît avoir senti tout autrement que les vrais artistes : tou- jours mécontents de leur œuvre, qui reste au-dessous de leur idéal; et toujours passionnés pour leur art, et saintement épris de leur muse ^

Influence de Malherbe. Si l'on compare sa gloire avec son génie, elle semble excessive; mais si on la rapporte à son œuvre, et aux fruits de cette œuvre, je veux dire à son influence (comme on jug-e un fondateur non seulement sur ce qu'il fut, mais sur ce qu'il fonda), lag"loire de Malherbe ne paraît pas imméritée. Malherbe a écrit, le premier, parmi nos poètes, un petit nombre de pièces qui ne A'ieilliront jamais ; ou plutôt, (|iii seront lues encore et admirées « quand la langue aura vieilli », qui en seront « les derniers débris^ ». Le premier, il a fait des choses parfaites : il a enchaîné des idées simples, claires, générales, accessibles à tous, dans un ordre naturel et raison- nable; il les a revêtues d'une forme noble et belle, enchâssant les mots de tout le monde avec une justesse propre à lui, et une harmonie rare; un nombre plein, ferme, soutenu, par l'oreille et l'esprit sont également satisfaits. Une telle œuvre n'a nul liesoin de la vogue : elle s'impose à l'avenir ; elle semble grandir, même après la mort de son auteur.

Après la fin de Malherbe, ses amis s'occupèrent de réunir ses œuvres, jusque-là dispersées dans divers recueils. La première édition collective parut en 1630, ornée d'un beau portrait, gravé [)ar Vosterman, d'après un portrait original, au crayon, de Du Monstier-'; et enrichie d'un discours, dont l'auteur est Godeau, le fiihir évêque et académicien; il n'avait encore que vingt-

1. On trouvera dans le dernier chapitre de ce volume (la langue française de KKII à KKJO) une élude ajiprofondie de la langue et de la grammaire de Malherbe cl une analyse attentive de son Commentaire de Desportes.

2. Comme le dit La llruyère parlant de lioiloau.

."L r/osi cette gravure (pie nous reproduisons. L'original est perdu. Le portrait avait été exécuté en IHOQ; Malherbe avait cinfiuanle-quatre ans.

MALHERBE 43

quatre ans. Sans dénigrer la PléiiuJc, (jui conserva if encore à cette époque beaucoup d'admirateurs, Oodeau lendit pleine jus- tice à Mallierhe et loua les [jro^^rès (|u il avait fait faire au ^oût et à la langue. Balzac, un [xju plus tard (dans les Entretiens) , traite Malherbe, au contraire, presque injurieusement et Tapjielle avec dédain vieux pédagogue de cour et « tyran des mots et des syllabes ». Le portrait ([u'il en trace est une vraie caricature. Balzac aurait mieux connaître ce qu'il devait lui-môme aux exemples de Malherbe, et cet habile artisan de style n'avait pas très bonne grâce à nié[)riser si fort un homme qui avait inculqué le g-oût du style aux Français. Mais telle est la fortune des réfor- mateurs : ils sont dépassés par leurs disciples, qui les jua^ent bientôt surannés. L'Académie française, dans les premières années de sa fondation, consacra trois mois (au témoig^nag-e de Pellisson) à examiner les stances « pour le roi Henri le Grand allant en Limousin ». L'xVcadémie s'arrêta au vers 102; sur dix-sept stances épluchées par elle, une seule trouva grâce*, et tout le reste fut jugé faible ou mauvais.

Celui qui a le premier placé Malherbe à cette hauteur nous le contemplons aujourd'hui, avec respect, même les plus libres esprits, les mieux alTranchis de toute admiration de com- mande; celui qui a dressé le piédestal et érigé la statue, c'est Boileau. L'on peut penser de Boileau ce qu'on veut, même qu'il n'est pas du tout un poète, mais enfin il n'a pas été donné a tout le monde d'imposer ainsi à la postérité ses admirations et ses haines, et de rendre pendant cinquante ans, sur tous les écri- vains de son siècle, des jugements sans appel. Tandis que ses doctrines littéraires ont vieilli; que son code poétique est en grande partie ébranlé ou même abrogé ; ses arrêts pour ou cantre les hommes subsistent. Il n'est pas un écrivain parmi ceux qu'on a pu nommer les victimes de Boileau qu'on ait réussi à réhabiliter entièrement, non pas même ce grand Ronsard 1 il n'en est pas un seul parmi ceux qu'il a goûtés et admirés dont la réputation ne soit restée debout et intacte. Est-ce à dire que tous ses arrêts soient justes, et surtout ses arrêts de pros-

■1. Celle qui commence ainsi :

Quand un Roi fainéant, la vergogne des i)i'inccs...

14 LES POETES

cription? Non sans doute, et il en est plusieurs dont la sévérité est au moins excessive. Mais s'ils étaient tous justes, il serait bien moins merveilleux qu'ils fussent restés en vigueur. C'est parce que quelques-uns sont entachés d'injustice et de léi^^èreté qu'il faut admirer leur indestructible influence et dire franche- ment : s'il n'y eut pas du g-énie, il y eut au moins une force.

Dans les fameux vers sur Malherbe ', tout l'éloge porte sur la forme. Boileau ne loue chez Malherbe ni l'originalité des idées ni la vigueur de l'inspiration. Boileau sait aussi bien que nous tout ce qui manquait à Malherbe. Mais il loue chez lui la per- fection de l'art d'écrire en vers : justesse de la cadence ; habile arrangement des mots, qui donne de la force aux plus simples, en les plaçant bien; recherche de l'harmonie et de la douceur des sons; fermeté dans la construction des phrases et des stances; voilà les qualités qu'il admire et que nous admirons encore chez Malherbe; et ce sont celles mêmes que Malherbe voulut avoir. Il prétendit à « dégasconner » la cour, et à ensei- gner aux Français à parler français. Il n'eut jamais, quoiqu'or- gueilleux, l'orgueil de penser que de son œuvre et de son exemple il sortirait une légion de poètes lyriques.

Ce fut plutôt le contraire qui arriva. Malherbe servit à former d'excellents auteurs de tragédies, de comédies, de fables, de contes, de satires et d'épîtres. Mais après ce grand facteur d'odes et de stances, la vraie poésie lyrique s'éteignit en France pendant près de deux cents ans. Est-il permis de penser que Malherbe, en prêchant surtout la timidité laborieuse dans un genre qui veut plus que tout autre, une inspiration libre, origi- nale et hardie, a moins servi, par quelques beaux modèles, ce genre lui-même a su s'illustrer, qu'il ne lui a nui, pour l'avenir, par des préceptes un peu étroits? Si cela est vrai, disons (pi'il a perfectionné la stance, mais en décourageant la poésie lyricjue.

I- iMifiii Mulliorbe vint, et le premier en France, etc.

Remarque/ que Boileau, en 1674, proclame absolument l'autorité régnante de Malherbe :

Co guide fidèle.

Aux auteurs de ce temps sert cncor de modèle.

Mais, comme on l'a dit plus haut, cette al'lirmation était bien plus juste eu IC.Tj, (lu'elle n'aurait été en IGoO; ou même en lG2o du vivant de Malherbe.

LES DISCIPLES DE MALHERBE 15

//. Les disciples de Malherbe,

Racan. Sa vie. l*cirini les disciples de Malherbe, ceux qui lui font le plus (riionneur sont ceux qu'il n'a jamais connus : les grands écrivains de la seconde moitié du xvii*' siècle, qui tous, poètes ou prosateurs, ont reconnu sa maîtrise et suivi, indirectement, sa discipline.

Mais plusieurs de ses élèves immédiats, qui avaient reçu ses leçons dans la petile chambre du maître, si vivement décrite par Racan, quoique inférieurs à Malherbe, ont rappelé toutefois quelques-unes de ses qualités, et même y ont joint, dans les meilleurs jours de leur inspiration, l'un une grâce, un agré- ment, l'autre de l'esprit et du trait, qui sont des mérites qu'on trouve rarement chez Malherbe.

Lui-même jugeait ainsi ses principaux écoliers : « Il disait en termes généraux, que Touvant faisait fort bien des vers, sans dire en quoi il excellait; que Colomby avait fort bon esprit, mais qu'il n'avait point le génie à la poésie; que Maynard était celui de tous qui faisait le mieux des vers, mais qu'il n'avait point de force, et qu'il s'était adonné à un genre de poésie auquel il n'était point proi)re, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'y réussirait pas, parce qu'il n'avait pas assez de pointe; pour Racan, qu'il avait de la force, mais qu'il ne travaillait pas assez ses vers, que le plus souvent pour mettre une bonne pensée, il prenait de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on ferait un grand poète *. »

Malherbe avait raison : de Maynard et Racan réunis on eût fait un très bon poète, et presque un poète complet. Même séparés, chacun d'eux garde son mérite, qui n'est pas du tout méprisable.

Honorât de Bueil, seigneur de Racan, naquit à Champmarin (sur la limite du Maine et de l'Anjou), le 5 février io89. Encore en bas âge, il perdit son père, bon gentilhomme brave soldat, qui laissa l'enfant sans fortune et sans appui. Racan

1. Racan, Vie de Malherbe.

16 LES POETES

grandit un peu au hasard, et fut assez mal instruit. Il n'apprit jamais le latin. Plus tard, il se plaisait à exagérer son igno- rance : « Les collèges et les préceptes qu'ils enseignent, écrit- il, peuvent produire des versificateurs et des grammairiens, mais non des poètes et des orateurs. Ce sont de purs ouvrages de la nature, comme les pierres précieuses. » Il oubliait, ce jour-là, qu'il fut un peu aussi « un ouvrage de Malherbe » K

Le duc de Bellegarde, cousin de Racan, l'appela auprès de lui et le fit page de la chambre du Roi. Chez le duc, il rencontra Malherbe, et sa vocation s'éveilla; dès l'âge de seize ans, il « rimaillait », selon sa propre expression : mais il risquait de se gâter par sa facilité même. Malherbe lui rendit un service immense en lui apprenant non à être poète (cela ne s'apprend pas), mais à travailler. Sans les leçons d'un tel maître, Racan eût gazouillé toute sa vie, sans rien laisser de parfait. Il doit en partie à Malherbe d'avoir fait un petit nombre de vers excel- lents, qui conserveront à jamais le nom de Racan.

Sorti de page, il servit vingt ans, sans beaucoup se distin- guer, ni dépasser les grades inférieurs. C'est pendant cette période qu'il écrivit ses meilleurs vers, et fit jouer sa grande pastorale, les Bergeries (vers 1618). Il se maria peu avant la mort de Malherbe. Bientôt l'héritage de sa cousine M™^ de Bellegarde le fit riche. Il releva son château de La Roche-Racan en ïouraine, et vécut en seigneur de village ; il aimait les champs plus sincèrement que beaucoup de poètes qui les ont loués, mais de loin, en ne bougeant de la ville. Dans son âge mûr, il traduisit ou plutôt paraphrasa les Psaumes; mais il eut le bon goût de ne pas essayer de lutter directement contre Malherbe en traduisant, après lui, ceux que Malherbe avait traduits. Comme tous les traducteurs de son temps (en prose ou en vers) , il croit que traduire c'est adapter un texte étranger au goût et aux idées nationales, aux mœurs de son époque. Il dit que son dessein « est d'expliquer les matières et les pensées de David par les choses les plus con- nues et les plus familières du siècle et du pays nous sommes, alin (pi'clles fassent une plus forte impression dans les esprits

1. Mais il ne i'ouhliail i>as toujours : il dit lui-même ailleurs (lu'il doit ci Malherbe « tout ce (|u'il a jamais su de la poésie française ».

LES DISCIPLES DE MALHERHE 17

<!(' I.i cour w. Ainsi [)()iir le j)s;iiiin(! Dlxit insijiiens, il :i l'.iit « une satire contre les vices du siècle », et pour VExaudiat, il Ta « accommodé entièrement à la personne du Hoi et d(; son règ-ne, jusques à y avoir décrit l'artillerie au lieu de chariots armés de faux, dont David semble vouloir parler ». Ce n'est plus traduire; mais on ne peut nier (pie ce procédé, qui nous choque aujourd'hui, doimàt plus de piquant et d'intérêt aux traductions. Il faut louer dans les Psaumes^ la variété du rythme; on y trouve plus de (juarante combinaisons différentes de strophes ou de stances. Malherbe, dans son œuvre entière, est moins riche. Commencée dès la jeunesse de l'auteur, la para- phrase des Psaumes ne fut achevée qu'en octobre 1654, lorsqu'il avait déjà soixante-cinq ans. Des éditions partielles avaient paru en 1631 et 1651. La première édition complète vit le jour en 1660. Elle était dédiée à l'Académie française, à laquelle Racan était très fier d'appartenir. Lorsqu'il était à Paris, nul n'était plus assidu aux réunions. Un jour, il emmena son fils, « pour qu'il pût saluer les Académiciens ». A La Roche-Racan, il entretenait correspondance avec quelques-uns de ses plus illustres confrères, particulièrement Balzac, Conrart, Chape- lain. On trouve dans ses lettres un très singulier mélang-e de toutes les choses, fort diverses, qui intéressaient sa vieil- lesse : discussions littéraires; souvenirs des jeunes années et du bon temps de M. de Malherbe, fermes propos de dévotion, avec un grand penchant à la gauloiserie, et môme au graveleux. Tout cela s'arrange comme il peut. Enfant docile de l'Eglise, Racan, d'ailleurs, ne s'occupait pas beaucoup de sa mère. Il avait érigé l'indifférence théologique en système. On le força de s'instruire de la signification des mots jansénistes et molinistes\ on la lui répéta trois fois, « mais je l'ai oubliée, dit-il naïvement, dont je suis bien aise ». M""" des Loges, zélée protestante, lui avait prêté, de force, le Bouclier de la foi du ministre Du Moulin. Il rendit le Bouclier sans l'avoir lu, avec cette épi-

i2:ramme ' :

Bien que Du Moulin, en son livre, Semble n'avoir rien ignoré, Le plus sûr est toujours de suivre Le prône de notre curé.

1. Que Balzac à tort attribue à Malherbe.

Histoire de la lant.ue. IV. "•

18 LES POÈTES

Toutes ces doctrines nouvelles Ne plaisent qu'aux folles cervelles. Pour moi, comme une humble brebis, Je vais mon pasteur me range ; Et n*ai jamais aimé le change Que des femmes et des habits.

Il mourut le 21 janvier 1670, à quatre-vingt et un ans.

L'œuvre de Racan. Dans les Odes et dans les Psaumes, l'originalité de Racan est petite ; il imite docilement Malherbes et trop souvent il le pille; ses imitations et même ses plagiat, sont innombrables. Je préfère beaucoup les Bergeries, contre le goût de Sainte-Beuve ; c'est que Racan est le plus lui- même. On n'ouvre pas sans défiance ce drame champêtre, un peu plus long que deux tragédies, et vide de tout intérêt drama- tique. On est étonné, quand on l'a lu, d'avoir été jusqu'au bout sans ennui, même sans impatience. Et toutefois, le genre est faux, le cadre est factice, la fiction est froide, les événements sont monotones. Ces deux vers du poème pourraient servir d'épigraphe à tout l'ouvrage :

Ces roches et ces bois n'entendent nuit et jour Que de pauvres bergers qui se plaignent d'amour.

L'inspiration n'est pas originale ; elle est puisée chez les Ita- liens, les maîtres du genre, grâce au Tasse (Aminte) et à Guarini (le Pastor fido) ; chez d'Urfé aussi, dont VAstrée avait mis à la mode, et pour longtemps, les bergers de convention et les amours champêtres.

Tout ce que Racan, dans ses Bergeries, doit aux autres est médiocre, mais ce qu'il tire de lui-même est quelquefois exquis.

Il existe une poésie, toute de sentiment et d'émotion, qui ne doit rien à la richesse du style, ni à la vivacité des passions; dont tout le charme est dans un art très délicat de rendre, avec une simplicité parfaite, un sentiment très simple et tout naïf. Ce sont des pages de ce genre qu'on trouve assez souvent dans h^s Bergeries et qui en soutiennent le mérite et l'agrément.

Lisez l'aveu d'amour de la bergère Ydalie :

Je n'avais pas dix ans quand la [)rcmière llamnie Des beaux yeux d'Alcidor s'alluma dans mon âme. Il me passait d'un an, et de ses petits bras Cueillait déjà des fruits dans les branches d'en bas.

LES DISCIPLES DE MALHERBE 19

Ou la [)laiiite du vieux pasteur, dont la fortune a tronipr tous les efforts en lui prenant la famille pour laquelle il avait dure- ment peiné, toute sa vie :

Je trouvais mon loyer couronné de ma race; A j)eine bien souvent y pouv.tis-je avoir [>lace. L'un gisait au maillot; Tautre dans le berceau; Ma femme, en les baisant, dévidait son fuseau.

Les stances à Tircis, tant de fois citées, et justement célèbres [TirciSy il faut penser à faire la retraite), sont nées d'une inspiration à peu près semblable. A notre avis, c'est dans de tels vers que Racan est tout à fait original et supérieur, bien plus que dans les Odes à g-rand fracas, il imite ambitieuse- ment, et docilement, son maître Malherbe. Il vivra pour avoir eu quatre ou cinq fois dans sa vie une heure d'inspiration per- sonnelle , et fait résonner dans la poésie française une note assez rare*, celle de la simplicité parfaite, et du naturel absolu, à peine relevé par une pointe d'émotion contenue, discrète et presque voilée. Cette muse aimable, et naïve avec sincérité, n'a pas eu chez nous tant de disciples, que nous puissions dédai- gner le poète, qui, le premier, je crois, nous en a traduit les accents.

A l'ordinaire, Racan manque de force -; ou, quand il en a, c'est en imitant de fort près son maître Malherbe, quelquefois avec bonheur, ou même en le surpassant. Malherbe avait dit (dans la Consolation à la princesse de Conti) : « Ce sera (au ciel) que les étoiles que vous avez sur la tête seront à vos pieds;.... et si parmi les glorieux objets dont vous serez envi- ronnée, il vous peut souvenir des choses du monde, avec quel mépris regarderez-vous, ou ce monceau de terre, dont les hommes font tant de régions, ou cette goutte d'eau qu'ils divisent en un certain nombre de mers! » De cette prose

1. Non pas seulement au figuré, mais au propre. Les vers de Racan ont sou- vent une valeur musicale exquise Malherbe lui-même ne s'est pas élevé.

2. Et toutefois Malherbe lui reconnaît la force, et la refuse à Maynard (voir ci-dessus, p. 15). Quelqu'un aujourd'hui jugerait peut-être tout autrement do l'un et de l'autre. Mais il se peut que Malherbe ait appelé force ce (pie nous appelle- rions plutôt facilité naturelle. En ce cas le jugement serait fort juste. 11 se peut aussi que Racan, qui est souvent vague et décousu dans la l'ie de Malherbe, ait rapporté inexactement les paroles de son maître.

20 LES POETES

un peu creuse, Racan tire ces beaux vers qui la surpassent fort * :

Il voit (Dieu) ce que TOlympe a de plus merveilleux, Il y voit, à ses pieds, ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la Fortune et sa roue ; Et voit comme fourmis marcher nos légions Dans ce petit amas de poussière et de boue Dont notre vanité fait tant de régions.

Dans une lettre à Maucroix, Boileau a très bien jugé du talent de Racan - : le comparant avec Malherbe, il dit de ce dernier que la nature, à la vérité, « ne l'avait pas fait grand poète. Mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail; car personne n'a plus travaillé ses ouvrages que lui, comme il paraît assez par le petit nombre de pièces qu'il a faites. Notre lanirue veut être extrêmement travaillée... Racan a^ait plus de génie que Malherbe; mais il est plus négligé, et songe trop à le copier. Il excelle surtout, à mon avis, à dire des petites choses; et c'est en quoi il ressemble mieux aux anciens, que j'admire surtout par cet endroit. Plus les choses sont sèches et malaisées à dire en vers, plus elles frappent quand elles sont dites noble- ment et avec cette élégance qui fait proprement la poésie. »

Pour toutes ces qualités, pour cette perfection dans la pein- ture des petits objets, pour cette science du rythme et cette harmonie exquise, pour cet amour sincère de la vraie nature et de la vraie campagne ; et ce goût du simple dans l'élégance ; et cette naïveté sincère dans un art au fond très réfléchi, on a souvent rapproché Racan de La Fontaine. Mais je ne suis pas d'avis qu'on doive écraser Racan sous ce parallèle accablant. Je ne veux noter qu'une différence entre Racan et La Fontaine. Mais elle est grande. Racan n'a pas du tout d'esprit; et je ne crois pas que jamais personne en ait eu plus que La Fontaine.

Maynard. François de Maynard naquit en 1582 à Tou- louse, où son |)ère était conseiller au Parlement; lui-même fut magistrat, mais, moins heureux, ne put s'élever plus haut que la |>résidence du présidial d'Aurillac. Dans sa jeunesse, il avait

\. Ode sur la mort de M. de Termes (1621).

2. Kn vers, Hoileau {^àlail un peu Uacan. Hacnii pourrait chanter à défaut cVan Hnjiu're. (Il en serait fort enil)arrassé.) Un sot tout seul pourrait A Malherbe, à ll'iran préférer Théophile. (Théophile est-il donc si bas au-dessous de Racan?)

LES DISCIPLES DE MALIIEHHE

21

été secrétaire de la reine Marguerite de Valois, première femme de Henri IV. Il composa pour elle ses premiers vers, fort médiocres. Mais plus tard il connut Malherbe, (jui le forma; Malherbe disait que de tous ses disciples Maynard faisait le mieux les vers, mais qu'il mancpjait de pointe dans ses épi- grammes. En elï'et Maynard, (pii lut toute sa vie aigri et mécon- tent de ne pas avoir la fortune qu'il croyait mériter, aimait à épancher sa bile en dizains médisants ou maussades, dont le dernier trait, d'ordinaire est bien lancé, mais au prix d'un peu de lenteur et de redites dans le reste de la pièce. Citons-en un ou deux exemples.

Ce que ta plume produit Est couvert de trop do voiles. Ton discours est une nuit Veuve de lune et d'étoiles. Mon ami, chasse bien loin Cette noire rhétorique.

Tes ouvrages ont besoin D'un devin qui les explique. Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu'il pense, Dis-moi, qui peut t'empècher De te servir du silence?

On voit le défaut ; la même idée répétée quatre fois , tout le couplet sacrifié au dernier vers. Même défaut dans ce joli dizain à Malherbe :

Un rare écrivain comme toi Devrait enrichir sa famille D'autant d'argent que le feu Roi En avait mis dans la Bastille. Mais les vers ont perdu leur prix, Et pour les excellents esprits La faveur des princes est morte. Malherbe, en cet âge brutal, Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes à l'hôpital.

Son plus ancien ouvrage de quelque étendue est un [)oème pastoral intitulé PhUandre (1619), divisé en cinq livres, et tout entier écrit en couplets de six vers de huit syllabes. La forme est monotone et le fond n'est pas varié. PhUandre, contemporain des Bergeries de Hacan, leur est bien inférieur.

Le seul événement de la vie de Maynard fut un voyage à Rome en 1634; il y suivit le cardinal de Noailles, ambassadeur de Louis XIII auprès du Saint-Siège. Maynard passa plusieurs années à Rome; c'est qu'il connut Scarron, très jeune, et encore ingambe. Le pape Urbain VIÏI et plusieurs cardinaux

22 LES POETES

faisaient bon visage à Maynard, et g-oûtaient ses vers; mais lui, insensible aux caresses des étrangers, n'aspirait qu'au retour; et pour ne se laisser pas oublier, entretenait une correspondance fréquente avec les amis laissés derrière lui, en particulier avec Chapelain, Conrart et Balzac. Tous trois lui faisaient force compliments sur ses vers; il s'acquittait en éloges hyperbo- liques de leur bon goût ; cet échange de coups d'encensoir est le travers commun des correspondances entre gens de lettres, je dis dans ce temps-là.

Il eût mieux valu pour Maynard se concilier les puissants; mais l'indifférence, ou l'hostilité du cardinal de Richelieu à son égard ne put jamais être désarmée. Flatteries, prières, reproches, rien n'y fit, rien ne put adoucir le ministre inexorable. Ni l'ode sw?' l heureux succès du voyage] de Languedoc ; ni l'évocation de François P"" qui enjoint au cardinal de faire du bien à Maynard {Armand, Vâge affaiblit mes yeux, etc.), ni les épigrammes dont il essaya quand il vit que les flatteries ne servaient à rien : rien ne put fléchir Richelieu, ni l'intéresser à Maynard. Les uns A'eulent que le cardinal ne lui pardonnât pas les pièces licencieuses qui couraient sous son nom. Mais Richelieu favo- risait bien un Boisrobert. Les autres disent qu'il tenait rigueur à Maynard de la fidélité qu'il gardait envers deux disgraciés, Bassompierre et le comte de Cramait. Mais cette fidélité, qui honore Maynard, ne se manifesta que discrètement. Il se peut que le cardinal en ait voulu à Maynard du dédain qu'il affectait pour le théâtre, seul genre littéraire auquel Richelieu s'inté- ressât passionnément. Les amis de Maynard le pressaient de flatter ce goût; il s'y refusa toujours, tantôt avec une modestie affectée :

On dit ({iTil faut que je compose Mené des reines et des rois :

Pour la gloire de mes vieux ans Mais, Balzac, dans ma solilr.ilo.

In ouvrage que Bellerose Je ne ferai point d'autre étude

l'asse admirer aux courtisans ; Que celle je suis attaché.

Et qu'Armand sera le Mécène Je n'écris que pour trois ou (lujilic,

Uni me fera quitter les bois, Et suis un modeste caché,

Après que j'aurai sur la scène Qui fuis la pompe du théâtre;

tantôt avec une suffisance d'assez mauvais goût, dans le temps (lu grand Corneille :

LES DISCIPLES DE MALHERBE 23

Ma musc se voit de si loin

Que je crois qu'il n'est |)as besoin

De la monter sur un lliéàlie.

Il ne fit pas tic traj^'-édics; c'était son droit. Mais Hichelieu no lui donna pas de pension; c'était le sien. Richelieu mort, Maynard se tourna vers le chancelier Séguier :

Séguier, qui rends si beau Torient de mon Roi, Ta bonté me relient et me donne espérance Que tu l'eras la paix de mon siècle et de moi.

Voilà de bien grands mots! Séguier, comme Richelieu, fit la sourde oreille. Il fallut que Maynard se résignât à vieillir et mourir en province. De loin, depuis cinquante ans il adorait Paris d'un amour j)resque touchant, que Paris, l'ingrat, ne voulut jamais reconnaître :

Quand dois- je quitter les rochers C'est le pays de tout le monde. Du petit désert qui me cache Apollon ! faut-il que Maynard

Pour aller revoir les clochers Avec les secrets de ton art

De Saint-Paul et de Saint-Eustache? Meure en une terre sauvage!

Paris est sans comparaison! Et qu'il dorme après son trépas

Il n'est plaisir dont il n'abonde; Au cimetière d'un village

Chacun y trouve sa maison; Que la carte ne connaît pas *.

Il fallut se résigner; et cette sagesse tardive lui inspira du moins quelques beaux accents; comme l'admirable ode à Alcipe ou bien ces jolis vers qu'il grava sur la porte de son cabinet d'étude :

Las d'espérer et de me plaindre Des MuseS; des Grands et du Sort, C'est ici que j'attends la mort, Sans la désirer ni la craindre.

Il ne l'attendit pas longtemps ; il mourut le 28 décembre 1646, à soixante-quatre ans.

Le ciel avait accordé une joie suprême à sa dernière année; celle de voir paraître ses œuvres dans un beau volume in-i", chez un libraire célèbre, Augustin Courbé, avec une préface de Gomberville, et une dédicace au cardinal Mazarin.

Dans cette dédicace, Maynard s'excuse sur son âge (avec

1. Voir une autre épigramme, Je traîne ma vie en langueur, qui exprime exac- tement les mtMiies regrets.

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LES POÈTES

un peu d'affectation) du tour suranné qu'on trouvera, dit-ii, dans ses écrits. « Notre langue a reçu tant de nouveaux orne- ments, et a été mise dans des justesses si régulières depuis que râ«-e m'a rendu incapable d'apprendre, que ma façon d'écrire est de celles qui méritent plutôt excuse que louange. » A moins qu'il n'entrât beaucoup d'ironie clans cette humilité, Maynard se maltraite à tort. Du moins, si les modes de la veille sont surannées au goût du jour, celles du siècle passé se rajeunissent parfois dans le siècle suivant ; et c'est ici le cas pour Maynard. En admettant qu'il eût un peu vieilli pour son temps, je trouve qu'il n'a pas vieilli du tout au goût du nôtre; sa langue élégante et sobre, un peu sèche, mais bien française, n'a pas pris une ride depuis deux cent cinquante ans, comme ces visages qui n'avaient pas beaucoup de fraîcheur dans l'adolescence, mais qui, en récompense, ne sont jamais décrépits. S'il manque d'ori- ginalité dans ses odes, trop crûment imitées de Malherbe, il est parfois excellent quand l'œuvre demande, au lieu de flamme, seulement de la sensibilité ou de l'esprit : comme ces jolis vers de l'auteur à son livre :

Petit livre que j'ai poli Dans une longue solitude, Crois-moi, demeure enseveli Sous la poudre de mon étude.

Tu n'es qu'un faible original De louange et de raillerie; Et c'est un rude tribunal Que celui de l'imprimerie.

Je pleure déjà ton destin. Tu vas passer pour ridicule Chez les rois du pays latin, Dont le sceptre est une férule.

Tu n'éblouis pas les lecteurs Avec la céruse et le plâtre, Dont la plupart de nos auteurs Fardent leurs pièces de théâtre.

Ta muse trouve tant d'appas A se promener à son aise Que les cothurnes ne sont pas Une chaussure qui lui plaise.

Puis la troupe des raffinés Qui nous élève et nous ravale IMéprise les vers qui sont nés D'une muse provinciale.

On devrait vanter davantage un poète qui rime avec autant de grâce et d'esprit. Décidément Maynard n'est pas mis à son rang. Car il n'a pas seulement de l'esprit : dans quelques heu- reuses rencontres, il a su faire parler la passion. Quel merveilleux cri d'amour que l'ode intitulée mystérieusement : La belle vieille! Qui fut celte triomphante beauté dont l'indestructible éclat troublait encore un cœur glacé par l'âge? Le personnage est-il réri (ui imaginaire? Maynard l'a-t-il aimée, ou seulement rêvée?

LES DISCIPLES DE MALHERBE 25

Nous l'ignorons. Qu'importe! elle vit pour nous, rollo (pii inspira ces adinirahics vers :

Ce n'est pas daujourd'hui que Je suis ta conquête.

Huit lustres ont suivi le Jour que lu me pris,

Et J'ai fidèlement aimé ta belle lêle

Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.

Je sais de quel respect il Faut que Je thonore, Et mes ressentiments ne l'ont jjas violé. Si quelquefois J'ai dit h; soin qui me dévore C'est h. des confidents qui n'ont Jamais parlé.

L'àine pleine d'amour et de mélancolie, Et couché sur des fleuis et sous des orangers, .l'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie, El lait dire ton nom aux échos étrangers.

C'est peut-être assez de ces rapides extraits d'une œuvre trop oubliée, pour donner l'idée au lecteur que Maynard était vrai- ment poète; et que Malherbe fut injuste, ou trop sévère, en lui refusant la force * ; mais c'est peut-être à Malherbe que Maynard devait cette netteté brillante et solide de son style. Au reste le maître mourut trop tôt pour avoir pu lire les meilleurs vers de Maynard, qui (comme Malherbe lui-même) ne donna pas la pleine mesure de son talent avant la maturité de son âge.

III. Régnier.

Vie de Régnier. Tandis que Malherbe composait les Stances pow le Roi allant en Limousin, ou VOde à la Reine sur les heureux succès de sa régence, Régnier mettait au jour ses premières satires; Régnier, qu'on croit toujours l'aîné de Malherbe, à tel point que l'on continue d'imprimer son œuvre avec l'orthographe des éditions originales, comme on fait celles des poètes du xvi' siècle, mais qui, réellement, plus jeune que Malherbe de dix-huit ans, semblait appelé par son âge à subir l'influence du maître et à prendre rang de disciple entre May- nard et Racan. Les circonstances et surtout l'humeur de Régnier en décidèrent tout autrement; il fut l'adversaire déclaré

1. Voir ci-dessr.s, p. 10, sur le sens de ceUe expression.

26 LES POETES

(le Malherbe; on ne peut dire son ennemi, parce que ce sati- rique sans noirceur n'a jamais haï personne.

Mathurin Régnier naquit à Chartres, le 21 décembre 1573, de Jacques Régnier, et de Simonne Desportes, sœur du célèbre poète. Celui-ci, l'époque naquit son neveu, se trouvait en Pologne, auprès de Henri de Valois, le futur Henri III. Il en revint le plus vite possible, bientôt suivi par son protecteur, que la mort de Charles IX fit roi de France (le 30 mai 1574). On sait la haute fortune que fit Desportes sous ce nouveau règne; ses quatre abbayes, ses dix mille écus de rente, qui en vau- draient cinquante aujourd'hui. Tant de prospérité tourna la tête aux gens de Chartres; il fut décidé que le petit Mathurin serait d'église pour succéder un jour aux abbayes de son oncle. A huit ans on le tonsura (le 31 mars 1582).

C'est bien mal connaître cette famille que de transformer, comme ont fait quelques historiens, le mari de Simonne Des- portes en une sorte de cabaretier. Le tripot, c'est-à-dire le jeu de paume qu'il fit construire dans son jardin, n'implique pas qu'il en ouvrit l'accès au public. On peut avoir un billard chez soi sans tenir un estaminet. S'il eût été vraiment tripotiei\ Jacques Régnier n'eût pu être échevin de Chartres en 1595, et en cette qualité délégué à la cour en 1597. Il mourut cette année-là môme, à Paris. Sa femme lui survécut jusqu'au 24 septembre 1629, selon Brossette. Mathurin ne nomme nulle part sa mère. Il remercie son père de l'avoir formé à la vertu en lui faisant remarquer autour de lui les bons et les mauvais exemples qu'il trouA^ait chez ses voisins.

Cette éducation, à l'en croire, l'aurait fait devenir satirique.

Pierre, le bon curant, aux dés a tout i)ci'du. Ces jours, le bien de Jean par décret fui vendu. Claude aime sa voisine, et tout son bien lui donne. Ainsi nie mettant l'œil sur chacune personne Qui valait quelque chose ou qui ne valait rien, M'apprenait doucement et le mal et le bien.

Mais tout ce passage est imité ou paraphrasé d'Horace et il (*st difficile d'y faire la part de la vérité et celle de la tradition lithM'aire.

Faut-il croire que Jacques Régnier, en bon bourgeois de

REGNIER 27

Chartres, ait dotesté les vers, et souvent tancé son fils jtrxir rempôcher de rimer?

Badin, quitte ces vers. Et que penses-tu faire? La Muse est inutile, et si ton oncle a su S'avancer par cet art, tu t'y verras déçu.

Mais tout ce morceau, comme le précédent, est imité (celui- ci d'Ovide et de Ronsard), et pourrait bien ne renfermer rien d'authentique. On avait tonsuré Mathurin à huit ans pour flatter son oncle. Ces j)remiers essais poéticpies de Tenfant devaient amuser le riche bénéficier, sans l'inquiéter [)our sa gloire.

Au reste Régnier n'eut pas longtemps à lutter contre l'autorité paternelle; il y échappa sans doute vers l'âge de quinze ans; ayant été attaché dès 1587 au cardinal de Joyeuse, Protecteur des atîaires de France auprès du Saint-Siège, et frère du célèbre favori de Henri III. L'époque il suivit ce personnage en Italie n'est pas exactement déterminée. Le cardinal ne résidait pas à Rome d'une façon continue; mais il y fît plusieurs long"s séjours entre 1587 et 1603. Dans les intervalles, il revenait en France, et résidait souvent à Toulouse, dont il était archevêque. Dans la satire II, Régnier déclare qu'il est depuis dix ans au ser- vice de son maître; mais nous n'avons aucun moyen pour dater exactement cette satire.

Régnier paraît s'être fort déplu à Rome, s'y être ennuyé dans un sens, trop amusé dans l'autre, et avoir découragé la bienveillance de son maître par son incapacité dans les a Claires et par le désordre de sa conduite. Joyeuse avait des talents; près de lui, le futur cardinal d'Ossat (véritable Protecteur sans en avoir le titre) avait presque du génie. A cette bonne école, Régnier n'apprit rien, et revint en France « gros Jean comme devant », ne pouvant plus compter que sur l'oncle Desportes.

Le marquis de Cœuvres, qui aimait son esprit et ses vers, aurait voulu l'introduire à la cour : Régnier refusa de se laisser tenter :

Je n'en ai pas res[)rit non plus que le courage ;

Il faut trop de savoir et de civilité,

Et (si j'ose en parler) trop de subtilité,

Ce n'est pas mon humeur. Je suis mélancolique.

Je ne suis point entrant; ma façon est rustique,

Et le surnom de bon me va-t-on reprochant,

D'autant que je n'ai pas l'esprit d'être méchant.

28 LES POÈTES

Son oncle l'accueillait bien, mais sans rien faire pour lui. Peut-être avait-il peur, s'il obtenait une pension pour son neveu, qu'on ne s'avisât de l'asseoir sur quelqu'une de ses abbayes. D'ailleurs il lui ouvrait sa maison de Yanves, quelques gens de mérite, mêlés à beaucoup d'auteurs faméliques, formaient la cour du riche abbé. Les dîners y étaient parfaits. Mais il fallait ouïr les vers du maître, et aussi ceux de ses courtisans. Malherbe, nouveau venu à Paris, fut invité comme tant d'autres dans cette maison hospitalière. Desportes lui voulait lire ses vers sacrés : « Dînons d'abord, dit Malherbe ; votre potage vaut mieux que vos psaumes. » Régnier ne pardonna pas ce mot à l'oflenseur, et faillit même se battre contre Maynard, fidèle à son maître, comme Mathurin à son oncle. Mais c'est Tallemant qui le raconte seul; il n'y a peut-être rien devrai dans cette der- nière anecdote. Il est seulement certain que Malherbe, à peine arrivé d'Aix, fît le maître à Paris, et que Régnier ne le put souf- frir. Il le lui fit bien voir.

Au-dessous de la société de Yanves, épicurienne, amie du plaisir, mais toutefois décente, il en fréquentait une autre, beau- coup plus libre ; il vivait en camarade avec des satiriques de bas étage, auteurs d'épigrammes légères, ou même obscènes, tels que Berthelot, Motin, Sigognes. Il y eut dans ce premier quart du xvn'^ siècle, un débordement d'audace et de gravelure dans la poésie; on était inondé de recueils licencieux, la médisance et l'obscénité s'étalaient sans vergogne.

Après la mort de Régnier, ses compromettants amis ont glissé sous son nom, dans de vilains recueils, des vers dont il n'est peut-être pas l'auteur ; juste punition de ces indignes liaisons.

Desportes mourut le 6 octobre 1606, d'une manière très édi- fiante. Il vaut mieux tard que jamais. Le bon Rapin, dans ses vers latins, nous montre Régnier suivant tout éploré le cercueil de son oncle : « Survivant à une tête si chère, tu suis, o Régnier, parmi les plus proches parents. Héritier des vertus qui brillaient chez ton oncle, tu rappelles par tes traits, par ton génie, le sang dont tu es né. »

L(\s vertus, en efiét, étaient tout son héritage. Un bâtard de Henri IV, un enfant de six ans, reçut les ([uatre abbayes. (Cependant, par pudeur, ou grâce aux pressantes démarches du

RÉGNIER 20

marquis de Cœuvrcs, fn;ro do Gabriollo d'Estrécs, W&^u'wv obtint une [)onsion de doux rnillo livres sur l'alibayo dos Vaux de Corhav. Quelques années après il ont un canonicat à ('har- tres (juillot 1000). La fortune somhlait enfin s'adoucir. Mais quatre ans plus tard, lio^nior niounil brusquement à Houen (22 octobre 1613). Il n'avait pas quarante ans. On l'enterra à Rovaumont, dans l'abbaye de Pbilippo Ilurault do Cbiverny, évoque do Cbartrcs, ami do Ké^nior. Hoyaumont lui avait inspiré les seuls vers il ait exprimé l'amoni- de la nature et le goût de la cam pagine.

Il paraît qu'il mourut pieusement : une plume qui n'a rien de pieux ' l'affirme, pour l'en railler :

Sigognes, Régnier et Tabbé de Tiron

Firent à leur trépas comme le bon larron,

Ils se sont repentis, ne pouvant ï)1us mal faire.

Dans sa vie désordonnée Rég-nier avait eu souvent des heures de remords, au moins de trouble. Il a écrit des vers religieux et pénitents, vraiment trop beaux pour que l'on se résigne à n'y voir qu'un exercice et un jeu d'es]irit :

Quand sur moi je jette les yeux, A trente ans me voyant tout vieux, Mon cœur de frayeur diminue : Étant vieilli dans un moment, Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue 2.

L'épitaphe qu'on a publiée sous son nom (et qui peut bien n'être pas authentique) fait en somme injure à Régnier :

J\ai vécu sans nul penscmcnl, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle; Et je m'étonne fort pourquoi La mort osa songer à moi, Qui ne songeai jamais à elle.

Qu'ils soient de lui ou non, Régnier vaut mieux (juo ces

1. D'Esternod, ou plutôt Besançon, dans la Sah're du temps (1G2?)) (voir Revue d'Histoire littéraire de ta France, 189(3, p. Gi8). L'abbé de Tiron est Desporlcs.

2. Comparer le beau sonnet :

O Dieu, si mes péchés.... Régnier n'a pas qu'une seule note : il y a de belles i-artic;' dans ses l^lcfjics.

30 LES POÈTES

vers ne donnent à croire. Je n'en fais pas un g-rand philosophe ; mais, certes, il n'a pas vécu sans penser.

Régnier poète satirique. La satire, illustrée par Ré^-nier au commencement du xvn'' siècle, était alors un genre nouveau en France, du moins comme genre distinct, car natu- rellement l'esprit satirique était aussi vieux dans notre littéra- ture que l'esprit héroïque et chevaleresque; et, selon plusieurs, il V était môme plus indigène. Mais au moyen âge, et encore au xvi'' siècle, la satire est partout, sans former un genre à part; elle remplit les poèmes les plus variés, longs ou courts, le Renard, la Rose, les dits, les fabliaux, les fables; tout le théâtre, y compris les mystères. Marot en assaisonne ses coq-à- lâne, renouvelés de la fatrasie du moyen âge. Ronsard la sème dans ses Discours sur les misères de ce temps; Du Bellay l'avait prodiguée dans ses Regrets, h'd Satire ménipjjée, ce long pamphlet politique mêlé de prose et de vers, n'est pas proprement une satire au sens nous l'entendons ici; mais l'immense succès qu'elle obtint contribua sans doute à populariser ce mot nouveau en France. Mais si l'on restreint le nom à désigner cette sorte de poème qui peint les vices et les travers des hommes, et qui moralise à propos de cette peinture, notre plus ancien satirique est Yauquelin de la Fresnaye. Encore précéda-t-il Régnier de fort peu d'années, quoique plus âgé de près de quarante ans. Mais Yauquelin se fît satirique aux approches de la vieillesse; au lieu que Régnier rima dès l'adolescence, Yauquelin finit par donner ses satires au public, pêle-mêle, avec le reste de son œuvre, en 1605 (il avait soixante-neuf ans) ; Régnier donna les siennes trois ans plus tard : encore avait-il peut-être publié déjà ses premières satires; il est possible que Yauquelin n'ait imprimé qu'après lui. Au reste, il importe peu, car ils ne se doivent rien l'un à l'autre. En revanche, Yauquelin a tellement pillé Horace, les Italiens, et tout le monde et d'une façon si lourde et si peu habile (sans esprit, sans poésie, sans style), que le meilleur service qu'on puisse rendre à ce père de la satire fran- çaise, c'est de le passer ici sous silence. UArt poétique reste une œuvre intéressante pour l'histoire littéraire, et Yauquelin ^

I. Sur VuiKiiieliii de la Fresnaye voir I. 111, p. 2'>;].

RÉGNIER 31

y exprime quelques idées personnelles et inj^énieuses. Mais ses satures sont de nulle valeur. Le vrai satirique dans cette fin du xvi" siècle, c'est le terrible Agrippa (rAul>ign<'', dont les 7ra- giques pourraient s'ap[)eler Saliî^es traf/ù/ueSy tant le rire amer, insultant s'y inele avec éloquence aux larmes et aux cris de colère. N'est-ce pas un vrai satirique, celui qui j)arlo ainsi à son livre :

Sois hardi. Ne te cache point. Porte coinme an sénat Honiain

Rntre chez les Rois mal en point; L'avis et Thabit dn vilain

Oue la pauvreté de la robe Qni vint du Danube sauvage,

Ne te fasse honte ni i)eur, Et montre, hideux, elTronlé,

Ne te diminue ou dérobe De la laron, non du langage,

F^a suffisance ni le cœur. La malplaisante vérité.

Mais les Trafiiques^ commencés en 157i, achevés avant IGOO, n'ont été publiés qu'en 1616. Régnier était mort depuis trois ans. 11 ne les a jamais connus; il eût peu goûté sans doute ce livre tout brûlant de ])assions qui ne le troublaient guère. Régnier ignorait, d'autre part, l'œuvre et peut-être même l'existence de Vauquelin de la Fresnaye lorsqu'il composa ses premières satires \ Il était de bonne foi en nommant les Romains comme ses seuls devanciers.

J'imite les Romains encore jeunes d'ans,

A qui l'on permettait d'accuser impudents

Les plus vieux de l'Etat, de reprendre et de dire

Ce qu'ils pensaient servir pour le bien de l'empire ;

Et comme la jeunesse est vive et sans repos,

Sans peur, sans iîcLion et libre en ses propos.

Il semble qu'on lui doit perinettic davantage.

La fortune elle-même sembla se complaire à [)rotéger chez Régnier l'originalité du caractère et du talent. Son adolescence, passée à Chartres, dans une maison bourgeoise hors de toute coterie littéraire, le préserva du péril d'être inféodé trop tôt à une école particulière, et engagé, sans y penser, sous la disci- pline d'un maître. A vingt ans, s'il fût resté en France, il aurait

1. Entre lo98 et 1603 : on ne saurait préciser (lavantap;e (Satires 11 et 111). La plus ancienne pièce de vers écrite en français et intitulée satire parait être la Satire au Roi contre les Hépubliquains, par Gabriel Bounin, bailli de Chàteau- roux (1586), pièce royaliste, très violente contre les Ligueurs et contre les pro- testants : on y trouve quelques beaux vers à l'éloge du pouvoir nuuiarchiiiue absolu.

32 LES POÈTES

suivi fatalement les voies de son oncle Desportes et versifié des sonnets mignards, à l'imitation de ceux qu'on avait si grasse- ment pavés. Mais heureusement il quitta la France. Son séjour à Rome fut singulièrement favorable au développement de son crénie satirique. Dans cette ville cosmopolite, placé lui-même au centre des intrigues politiques les plus embrouillées, dans une situation mixte qui lui permettait de voir ensemble tous les mondes, depuis le pape et les cardinaux jusqu'aux aventuriers des deux sexes, et du plus bas étage, il était au meilleur poste pour contempler à son aise le spectacle amusant des passions et des travers de son temps. En même temps il étudiait la poésie italienne aux sources, et non plus à travers Desportes. Il lisait l'Arétin, les satiriques, Berni, Mauro (tous deux morts en 1536), Caporali, qu'il put connaître, car il n'est mort qu'en 1601; il puisait chez eux presque aussi volontiers que dans Horace. Mais il ne fallait pas non plus que l'Italie l'accaparât tout à fait ; elle l'eût peut-être gâté. Ses fréquents voyages en France le préser- vèrent de ce danger; il ne se dépaysa point; il garda l'esprit national et gaulois, le plus vif et le plus franc. En France aussi, la vie qu'il menait, développa son génie satirique (elle fut malheureusement moins favorable à ses mœurs). Il voyait plus d'un monde, sans s'engager tout à fait chez aucun. Trop assidu chez Desportes, dans une maison trop riche, au sein d'une vie trop aisée, son talent aurait pu s'endormir ou s'émousser. Sa jeunesse et sa libre humeur, et le soin qu'il prit de ne pas aliéner sa franchise dans la domesticité de son oncle, le sau- vèrent de ce danger.

Nous savons qu'il a beaucoup imité ; mais il n'en est pas moins très dégagé de toute école. Il n'a d'autre règle littéraire que de s'abandonner tout entier à son inspiration, ou, comme il aime à dire, à son caprice. Voilà toute la poétique de Régnier. Sur ce point capital, le désaccord entre Malherbe et lui est profond. L'aventure du potage est insignifiante. Il y avait certes bien d'autres causes de dissentiment entre eux que cet aflront mal digéré par un neveu trop fidèle. On oublie trop souvent que Maherlje et Régnier représentent deux familles de poètes opposées, même ennemies. On l'oublie, que dis-je? on l'a nié; on a dil (juil n'y eut entre eux qu'un malentendu; qu'au fond,

RÉGNIKR 33

ils sont (l'acconl ens(3inljle; que tous deux prennent la nature pour guide; que tous deux parlent la langu<; du peuple et le pur français. Mais (ju'on ajoute ceci : Kégnier peint la nature telle (qu'elle est, vrai parfois jusqu'à l'enlaidii", et Mallierhe n'entend la peindre que choisie, arranj^ée, parée; lléj^^nier parle la langue du peuple, mais telle que la fait le peuple; il la prend tout entière avec ses trivialités, tandis que Malherbe n'est populaire qu'en ceci qu'il écarte de son vocabulaire tous les mots que le peuple n'entend pas; mais on sait bien qu'il n'admet pas tous ceux que le peuple emploie. Toutefois on prétend que Régnier s'abusait lui-môme en défendant la Pléiade : il est l'héritier de Villon et de Marot, beaucoup plutôt que de Ron- sard ou de Desportes, qu'il croit devoir défendre si passionné- ment contre Malherbe. Cela n'est vrai qu'en partie : les imi- tations flagrantes de Ronsard, de Desportes abondent dans Régnier : il leur doit, comme écrivain et comme poète, beau- coup plus qu'à Marot, qu'à Villon, desquels il rappelle quelque- fois l'humeur, nullement la manière. Qu'importe, au reste? Malherbe n'estimait pas plus Villon et Marot qu'il ne faisait Ronsard et Desportes. Racan dit expressément qu'il n'estimait aucun poète français, hormis lui-même. D'autre part, Villon, Marot, Ronsard, Desportes, tous seraient d'accord avec Régnier pour penser contre Malherbe : que ce qui fait le poète, c'est la libre inspiration du génie; et pour vouloir que chacun qui se sent appelé, suive cette voix divine et s'abandonne à sa verve per- sonnelle. Au lieu que Malherbe, avant de croire au génie, croit d'abord au travail, au goût exercé, à l'effort de la volonté patiente ; et voilà pourquoi, loin d'affranchir la Muse, il a lutté toute sa vie pour la réduire aux règles du devoir, selon l'expression frap- pante de Boileau. C'est cette Muse enchaînée qui indigne Régnier :

Car on n'a plus le goût comme on l'eut autrefois ; Apollon est gêné par de sauvages lois, Qui retiennent sous l'art sa nature offusquée, Et de mainte figure est sa beauté masquée *.

Ainsi Régnier, populaire et naturel, s'écarte, par ces qualités de la Pléiade; mais avec elle il veut la liberté dans la poésie;

1. Ces vers sont dans la satire IV, qui est de IGOo. Je crois qu'ils s'appliquent à Malherbe, quoiqu'on l'ait conteste.

Histoire de la langue. IV. 3

34 LES POÈTES

et même toute sa poétique est là, et peut s'exprimer en un mot : « Avons (lu génie et ne nous occupons pas du reste. »

Comme fait un lutteur, entrant dedans Faiène, Qui se tordant les bras, tout en soi se démène, S'allonge, s'accourcit, ses muscles étendant, Et, ferme sur ses pieds, s'exerce, en attendant Que son ennemi vienne, estimant que la gloire, Ja riante en son cœur, lui donra la victoire ; Il faut faire de même, un œuvre entreprenant; Juger comme au sujet l'esprit est convenant, Et, quand on se sent ferme, et d'une aile assez forte, Laisser aller la plume la verve remporte.

(Sat. I.)

Mais rinspiration suffit-elle à faire une œuvre achevée? Est-elle toujours prête, toujours égale à elle-même? Ne faut-il pas que le travail, que le procédé, que l'artifice suppléent de temps en temps aux lacunes de l'inspiration et soutiennent ou dissimulent une verve défaillante ou affaiblie? Régnier ne l'accorde point. Sans doute l'inspiration ne peut toujours souffler avec une égale puissance. Eh bien! que l'œuvre reste inégale, comme l'inspiration elle-même. Mais qu'aucun procédé artificiel ne dissimule la nature; tout ce qui la farde, l'enlaidit; il vaut mieux laisser voir ses taches, que les cacher sous de fausses couleurs. Il sera donc lui-même un poète inégal, et très inégal; excel- lent quand le bon génie lui parle à l'oreille, et tout à coup faible et sans haleine, si ce lutin, ce démon capricieux, s'éloigne et l'abandonne.

Poussé du caprice ainsi que d'un grand vent

Je vais haut dedans l'air quelquefois m'élevant, Et quelquefois aussi, quand la fougue me quitte, Du plus haut au plus bas mon vers se précipite; Selon que du sujet touché diversement, Les vers à mon discours s'offrent facilement.

Satires littéraires. Un satirique est nécessairement tenu d'attaquer les puissances qu'il trouve établies. Boileau trouva Chapelain sur le pinacle et fonda sa renommée en l'en faisant choir. En 1605, le règne de Malherbe commence, et la gloire de Ronsard chancelle. Cela suffisait peut-être pour tracer à ilégnier sa voie ; mais il eut bien d'autres causes d'animosité contre Malherbe; l'impertinence du nouveau venu envers Des-

REGNIER 3-:)

portes déchaîna la guerre; mais elle eut éclaté tôt ou tard, môme si Malherbe eût laissé refroidir le potage pour écouter les psaumes.

Il l'attaquait déjà dans la satire IV Motin). Sans le nommer (Hégnierne nomme jamais) qui désigne-t-il par ceux « qui gênent Apollon par de sauvages lois »?

Si pour savoir former quatre vers aiiipoullés. Faire tonner les mots mal joints et mal collés, Ami, l'on était poëte, on verrait, cas étrange, Les poètes plus épais que mouches en vendange.

Mais dans la satire IX Rapin) il éclate tout de bon.

Le début en est plein d'adresse. Régnier ne vient pas vanter ses vers; mais défendre ses maîtres. Il ne prétend à rien, sinon à venger les illustres anciens, Grecs, Latins ou Français. C'est sous l'abri de ces grands noms qu'il va tout doucement s'avancer à son but, et monter à l'assaut des modernes et de Malherbe.

Ronsard en son métier n'était qu'un apprentii';

Il avait le cerveau fantastique et rétif;

Desportes n'est pas net, Du Bellay trop facile;

Belleau ne parle pas comme on parle à la ville.

Il a des mots hargneux, bouffis et relevés

Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés.

Comment! il nous faut donc pour faire une œuvre grande.

Qui de la colomnie et du temps se défende,

Qui trouve quelque place entre les bons auteurs,

Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs!

Ces vers étonnent encore la critique. Comment! c'est Malherbe qui veut qu'on parle comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs ; et c'est Régnier qui s'en indigne! Mais, en vérité, les rôles sont renversés. Malherbe n'est-il pas noble dans son langage, au point d'être un peu gourmé quelquefois? Et Régnier n'abonde-t-il pas en proverbes, en locutions populaires, en allusions aux plus petites aventures de la vie triviale? Charles Sorel l'en blâmait : il relevait ces basses façons de parler : cestjooiir votre beau nez, vous faites la figue aux autres, un homme ^;r/s sans vert. Il disait : cela ne se comprendra plus dans dix ans. En quoi il se trompait; car les proverbes ont la vie dure.

Mais il faut comprendre que Régnier, faisant arme de tout,

36 LES POÈTES

retourne ici contre Malherbe une boutade qui n'avait pas le sene* que Réo^nier feint d'y attacher. Malherbe avait seulement voulu dire : je bannis du français tout ce qui n'est pas purement français, et français de Paris; je proscris les héllénismes, les latinismes, les gasconismes, et tous les provincialismes ; je ne veux plus employer ni un mot ni un tour qu'un crocheteur parisien ne puisse comprendre. Mais il n'avait jamais voulu dire qu'il faut écrire comme les crocheteurs parlent.

Et d'autre part, si Régnier, poète tout rempli d'une verve populaire, attaque ici les crocheteurs, c'est pour défendre plus hardiment la Pléiade, attaquée par Malherbe : non seulement pour venger Desportes, mais par goût désintéressé, par recon- naissance. Car il doit bien plus qu'on ne pense (mais non plus qu'il ne sait) à cette Pléiade, dont la gloire pâlit. La différence des genres et du ton cache ici la ressemblance du style et des procédés. En somme c'est à leur école qu'il a formé son lan- gage. Puis il est entièrement d'accord avec elle sur la théorie fondamentale de Fart: la Pléiade, malgré son pédantisme de surface, et la lourdeur de son attirail scolaire, est au fond une école très hardie, très ardente et très enthousiaste ; très libérale aussi, et toute prête à permettre au poète de suivre son inspi- ration personnelle sans gêne et sans entraves. Ils veulent qu'il soit savant, mais en même temps permettent qu'il soit libre. Les autres, selon Régnier, ne lui offrent que des entraves.

Cependant lenr savoir ne s'étend seulement

Qu'à regiatter un mot douteux au jugement,

Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue,

Epier si des vers la rime est brève ou longue,

Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant

Ne rend point à l'oreille un son trop languissant;

Et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage.

Nul aiguillon divin n'élève leur courage.

Ils rampent bassement, faibles d'invention

Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions ;

Froids à l'imaginer; car s'ils font quelque chose,

C'est proser de la rime et rimer de la prose.

Que l'art lime et relime, et polit; de façon

Qu'elle rend à l'oreille un agréable son.

Voilà Malherbe peint et jugé, par un ennemi, sans doute, et injustement ; mais si le portrait est malveillant, on ne peut nier

REGNIER 37

que ce ne soit un portrait : tout M.illierijc est : surveillance rig-oureuse de la langue, de la rime et de la grammaire; imagi- nation soumise à la raison; langue du vers ramenéf; à celle de la [)rose, mais relevée par l'harmonie et la sonorité. Malherbe eût pu dire : « Parfaitement ! C'est hien cela que j'ai voulu faire. » En revanche, s'il n'eut pas été de ceux qui dédaignent de répondre, il aurait eu heau jeu pour se défendre contre le reste <le l'attaque. A la juger dans son ensemble (non dans des mor- ceaux excellents partout cités), cette satire IX est au-dessous de son immense réputation. Au début, cinquante vers satiriques frappent juste et assènent à Malherbe des coups bien adressés, dont sa gloire a gardé quelques traces. Mais la suite est une divagation. Il fallait faire le procès à Malherbe au nom de la liberté de l'art et de l'inspiration; au nom des droits du caprice personnel, comme dit Régnier; c'est ce ton qu'il fallait continuer jusqu'au bout. Au contraire il s'avise d'invoquer exclusivement la tradition, comme si Malherbe était uniquement et avant tout un ennemi de l'antiquité. Il prête l'allure d'un révolté, d'un révolutionnaire au poète de la discipline. Il le réfute par des doctrines que Malherbe n'a pas du tout. A partir du A^ers 94, tous les coups portent à côté ; la pièce, toujours semée de jolis traits, avance au hasard.

En somme, oii Régnier réfute le mieux Malherbe, c'est en écrivant tout autrement que Malherbe, et très bien. Le style de Régnier n'est qu'à lui seul : cet homme, qui imite tout le monde, écrit comme personne. Il traduit souvent, même exac tement, mais il fait sien ce qu'il traduit. Il a son moule à lui, il refond tout ce qu'il a tiré des anciens et des modernes.

Est-ce à dire qu'il soit un parfait écrivain en vers? Non. Son vocabulaire est excellent : les mots, chez lui, sont choisis, ou plutôt trouvés de génie, avec une verve, une justesse, un bon- heur tout à fait merveilleux. Ils disent bien ce qu'ils veulent dire; ils sont bien mis à leur place; ils font image; ils sont plaisants; ils sont piquants; ils sont éloquents au besoin. La syntaxe au contraire est faible, embarrassée, chargée d'inci- dentes, de conjonctions et d'adverbes (souvent impropres), quel- quefois obscure, même incorrecte. C'est que Régnier, poète négligent, par goût, par système, ne se corrige jamais, ne se

38 LES POETES

relit pas toujours ' ; enfin ne travaille guère. Les mots se trou vent de génie (quand on a du g^énie), mais non la syntaxe. La syntaxe, ou l'art de faire une phrase, ne s'acquiert qu'avec beaucoup de travail et d'effort. La syntaxe naturelle, innée, n'existe pas.

Ces taches n'enlèvent presque rien à la beauté de son style : dans les moindres détails (souvent dans les plus vulg-aires), Régnier est poète : il fait vivre et briller les mots, comme peu d'écrivains ont su faire. Comparez le Repas ridicule dans Régnier et dans Boileau; la pièce, chez celui-ci, est infiniment mieux ordonnée; très joliment et très habilement écrite. Régnier, au contraire, est plein de longueurs et de platitudes; la description en cent cinquante vers d'un pédant crasseux est fastidieuse. Toutefois, prenez au hasard dix vers de Rég-nier, dix vers de Boileau, et cherchez lequel des deux aie plus de poésie dans le style.

L'autre : « Monsieur le sot, je vous feiai bien taire.

Quoy! Comment! Est-ce ainsi qu'on frappe Despautère?

Quelle incongruité! Vous mentez par les dents.

Mais vous ! » Ainsi ces gens à se })iquer ardents S'en vinrent du parler à tic tac, torche, lorgne; Qui casse le museau; qui son rival éborgne ;

Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau. Qui pour une rondache empoigne un escabeau. L'un fait plus qu'il ne peut, et l'autre plus qu'il n'ose.

Il n'a pas que ce style, coloré, pittoresque; il sait être élo- quent, frapper de beaux vers simples, comme en fera tant Corneille :

Le juge sans reproche est la postérité.

Il a des exclamations inattendues, des prosopopées éclatantes, qu surprennent, chez cet indolent : comme lorsqu'il s'écrie après un tableau des bassesses de son temps :

Pères des siècles vieux, exemples de la vie. Dignes d'être admirés d'une honorable envie, (Si quelque beau désir vivait encore en nous)

Nous voyant de là-haut, pères, qu'en dites-vous!

1. I.cs ('(lilions (loniiées de son vivant sont remplies de fautes.

RÉGNIER 39

Satires morales. Il ne faut pas (jiie ces heaiix vers et ljeaucou[) d'autres épars dans l'œuvre de Réf^nier nous fassent illusion sur la valeur morale du [)oète. Elle est faible ^ Il a hien connu les hommes, mais dans C(^ qu'ils ont de moins bon. Boileau disait de lui (dans les lii'IlexionHSiur Lonrjin) : « C'est le poète français qui, du consentement de tout h; monde, a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et le caractère des hommes. » L'éloge n'est pas médiocre. Mais peut-être que Régnier saisit l'allure et la physionomie mieux (ju'il ne pénètre dans les âmes. Pour être un moraliste profond, il lui manque l'autorité. 11 a bien observé les hommes, et il les a vivement dépeints. Mais, au fond, il ne sait pas bien ce qu'il en faut penser, ni même ce qu'il en pense. Sa philosophie est vraiment trop courte.

Je ne lui reproche pas ici ses grossièretés : elles étaient dans la tradition du genre, et ne choquaient personne dans son temps. Boileau les lui a reprochées soixante ans plus tard, dans des vers que lui-même fut obligé de corriger, tant la décence des mots faisait de rapides et heureux progrès à la date de VAiH poétique. Mais sous Henri IV, le verbe était cru. « Il semblait alors, disait Valincour ^, que l'obscénité fut un sel absolument nécessaire à la satire; comme on s'est imaginé depuis que l'amour devait être le fondement et pour ainsi dire, l'àme de toutes les pièces de théâtre. » Régnier usa largement de cette tradition complaisante, sans penser qu'il en abusât. Bien plus, en se comparant avec ses contemporains, il se juge plus retenu qu'eux, et il écrit bravement « que sa muse est trop chaste » pour faire fortune en des temps aussi corrompus.

Il le croyait peut-être. Mais sa faute la plus grave est ailleurs. Je reproche surtout à ce moraliste que tout principe moral quelconque lui fasse entièrement défaut. Il n'est pas même sceptique; ce qui serait encore une philosophie. Sur toutes choses il n'ose ni croire, ni nier, ni douter. D'oii il suit que la

1. Ils sonnent un peu faux, ces vers connus d'Alfred de Musset :

L'esprit mâle et hautain dont la sobre pensée Fut dans ces rudes vers libremeut cadencée, (Otez votre chapeau) c'est Mathurin Régnier!

2. En recevant à l'Académie le cardinal d'Eslrées, successeur de Hoileau.

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satire morale, vive et piquante chez lui, par le trait et par le détail, demeure vague et indécise quant à la portée. Le monde est un théâtre, le monde est une loterie, le monde est un bre- lan; ces comparaisons reviennent souvent sous sa plume. Les hommes sont des comédiens, mais qui a écrit leurs rôles? La liberté n'existe pas, mais quelle force nous conduit? Le bien, le mal « dépend du goût des hommes », mais de quoi dépend ce goût? Chacun suit son tempérament. Mais, alors, pourquoi la satire? et de quel droit me raillez-vous? Vous suivez vos goûts ; moi, les miens. Pourquoi votre tempérament se moquerait-il du nôtre? Pour rire et m'amuser, dit Régnier, sans prétendre à prêcher, ni corriger personne. Car les bons ici-bas ne sont que les moins mauvais : et pour attaquer sérieusement le vice, il faudrait au moins savoir ce qu'est la vertu.

Ainsi, par douceur naturelle, et par indifférence morale, chez Régnier la satire est le plus souvent discrète et bénigne; elle ne désigne personne. Boileau, plus grave, plus honnête, ferme dans ses principes autant que Régnier fut flottant dans les siens, Boileau n'était pas si charitable. Aussi a-t-il soulevé contre lui de formidables haines , au lieu que Régnier se fît peu d'ennemis par sa satire anonyme. Il a bien écrit une sorte d'^^o/o,(7^e dans la satire XIP; mais elle est fort imitée d'Horace, à qui peut-être il doit l'idée même de l'avoir écrite. Les enne- mis dont il parle vaguement sont des ennemis de la satire plutôt que de l'homme ; et toute la pièce ressemble à la confes- sion d'un esprit indulgent pour lui-même, plutôt qu'à une apo- logie véritable, écrite avec passion pour sa propre défense.

Les portraits qu'il trace sont trop généraux pour avoir jamais suscité d'ardentes colères. Il peint les types plutôt qu'un indi- vidu, mais le type est d'ailleurs vivant et réel. Voyez ce portrait du courtisan fat et importun dans la satire III :

Pourvu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pennache, Qu'on parle barragouin et qu'on suive le vent, En ce temps dujourd'hui l'on n'est que trop savant.

Mais ce n'est encore qu'une ébauche; elle se développe, elle s'achève et se précise dans la satire VIII, celle du fâcheux; imitée, si l'on veut, d'Horace, mais imitée à la façon de Régnier.

RÉGNIER 41

C'est créer qu'imiter ainsi. Dans Horace le taiileau est charmant mais purement romain; chez Régnier, la transposition est par- faite; la scène est à Paris, dans l'année qui court, et les moeurs (lu jour sont si vivement peintes, que personne en vérité, s'il n'a lu Horace, ne se pourrait douter que la pièce française a son modèle et comme sa première éf)reuve à Rome. Certes il est hien de 1609

Ce jeune Irisé, relevé de moustache,

De galoches, de botte et d'un ample pennache.

Qui vous prend par la main, après mainte grimace, Changeant sur l'un des pieds à toute heure de place El dansant, tout ainsi qu'un barbe encastelé, Qui parle en remâchant un propos avalé. Disant cent et cent fois : // en faudrait mourir!

Voyez-le, ce gentil courtisan,

Sa barbe pinçoter, cageoler la science, Relever ses cheveux, dire : « En ma conscience », Faire la belle main, mordre un bout de ses gants. Rire hors de propos, montrer ses belles dents. Se carrer sur un pied, faire arser son épée, Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée.

Même dans le portrait du pédant, Régnier a mis plus de gaieté que de colère. Une seule figure a ému sa hile jusqu'à la plus âpre amertume : c'est celle deMacette. Le seul vice que Régnier ait attaqué de front, et avec passion, c'est l'hypocrisie; par des traits épars dans tout son œuvre et par une charge violente et générale dans cette satire XHI, qui passe pour son chef- d'œuvre, et qui l'est peut-être en effet. seulement Régnier s'est tout à fait dégagé de ses défauts ordinaires. Là, il compose; les vers s'enchaînent sans effort; la pensée se suit et se développe avec une ardeur soutenue, sans jamais s'embarrasser dans les lourdeurs d'une syntaxe malhabile. Les vers courent, les traits pleuvent; l'amertume déborde; plus de ces longues périodes la pensée semblait s'accrocher aux obstacles dont la phrase est semée; ici tout va droit au but, et tous les coups portent. Enfin, pour une fois Régnier le satirique est vraiment en colère, facit indignatio versiim. Louons-le pour cette àpreté, pour cette haine et pour ce mépris qui éclate en si vigoureux

42 LES POÈTES

accents. Il est fâcheux seulement que l'hypocrisie (d'ailleurs un fort vilain vice, mais non le seul) ait seule le privilège d'indig-ner sérieusement les vicieux; j'entends ceux qui, comme Régnier lui-même, n'ont guère qu'une seule vertu, c'est de n'être pas hypocrites. Car il y a des vicieux (les pires) qui n'ont même pas celle-là.

Quoiqu'on ait relevé dans i¥ace/^e vingt imitations \ anciennes ou modernes, ce portrait reste hien l'œuvre de Régnier ; Tartuffe même n'en a pas effacé le hideux éclat : il y a des vers comme Régnier seul sait les faire, si pleins, si justes, si pittoresques, qu'on les ouhlie pour voir l'ohjet lui même; ils ne peignent pas la chose, ils sont la chose :

Cette vieille chouette à pas lents et posés, La parole modeste, et les yeux composés, Entra par révérence, et resserrant la bouche, Timide en son respect, sembla Sainte-Nitouche.

Et tout ce merveilleux tahleau :

Sans art elle s'habille, et simple en contenance, Son teint mortifié prêche la pénitence... Loin du monde elle fait sa demeure et son gîte. Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite. Enfin c'est un exemple, en ce siècle tortu, D'amour, de charité, d'honneur et de vertu. Pour béate partout le peuple la renomme Et la gazette même a déjà dit à Rome, La voyant aimer Dieu et la chair maîtriser, Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser.

On a comparé vingt fois Macette avec Tartuffe. Ce que Molière à emprunté de Régnier se réduit à quelques traits; mais la ressemhlance du fond, de l'esprit et de l'intention des deux œuvres est plus grande, et l'impression définitive est la même.

Cependant nous ne voyons nulle part que la satire de Régnier ait excité ces violentes colères que rencontra le Tartuffe et qui faillirent le faire somhrer. Mais c'est le privilège du théâtre

I. Ré^'nier doit plus d'un trait de sa Macelle à Ovide, à Propcrcc (qui ont lu'int une. vieille entremetteuse, mais naturellement sans lui prêter aucune hypocrisie religieuse; car l'antiquité, n'ayant guère connu la vraie dévotion, n'a pu connaître la fausse), à l'Arétin, et surtout à Charles de l'Espine. dont un (•('lèl)re Discours, très probablement antérieur à la satire de Régnier, met en scène une vieille très semblable à Macette.

RÉGNIER 43

qu'il met tout eu pleiuc luinièn; et que rieu n'est modéré dans les sentiments qu'il soulève.

L'école de Régnier. Ué;:uiei-, (|ui jie se j)iqii;ut pas d'èlre un cluif d'école, eut des disciples, plus qu(.' Malherbe lui- même : ils sont oubliés aujourd'hui, j)eut-étre injustement : ils paient la peine de leur grossièreté, qui fit tort à leur talent.

Je laisse de côté les simples chansonniers et faiseurs d'épi- ij^'ammes, tels que Berthelot, Sigognes et Motin, qui ont dis- persé eurs couplets licencieux dans des recueils spéciaux, la littérature ne descend qu'avec répugnance. Mais quatre poètes plus dignes d'attention, [)ublièrent des satires, entre celles de Régnier et celles de Boileau : Courval-Sonnel, Du Lorens, d'Auvray, d'Esternod; je les nomme ici dans l'ordre de leur âge. Tous quatre ont imité plus ou moins Régnier dans leur manière d'écrire et dans le choix des sujets. Ils sont malheureusement beaucoup plus licencieux. On s'étonne que V Espadon satirique, publié en 1619, par Claude d'Esternod \ soit l'œuvre d'un gen- tilhomme, gouverneur du château d'Ornans. Mais ces charges de petite noblesse nourrissaient mal leur homme, et d'Esternod se plaint de mourir de famine :

Je maugréais mon être, et détestais en somme Le père qui m'avait fait naître gentilhomme. Disant : que si le ciel m'eût créé roturier, Je saurais, misérable, au moins quelque métier.

Il y a dans son livre une satire contre une fausse dévote ; il y est question de Macette, ce qui tranche la question d'antério- rité ; mais on voit que ce thème était de ceux que reprenaient volontiers les satiriques du temps, quoique l'hypocrisie ne semble pas le vice à la mode, ni au temps de Henri IV, ni dans les premières années du règne de Louis XIII.

Claude d'Auvray ^ Normand, avocat au Parlement de Rouen, publia en 1623 le Banquet des Muses. Sont-ce bien des Muses qu'il fait asseoir à cette table, ne règne pas la décence? Il dédie toutefois son œuvre « à M. Magnard, président au Par- lement ». Puis il est pris de scrupule à l'endroit de sa dédicace;

1. en 1590, mort en I6i0.

2. en 1590, mort en 1633.

44 LES POETES

et enfin il se rassure en disant « que la gravité dégénère en une fastueuse morosité et bouffissure, si elle n'est assaisonnée d'une gaîté ouverte et débonnaire ». Dans la préface an lecteur il soutient « qu'il faut de tout dans la satire ». Mais, en fait, il n'y met guère que des grossièretés. Il y joint beaucoup d'em- phase et de déclamation. Sa violence dépasse toute mesure dans la peinture qu'il fait de la France en 1623 :

... Mais la France aujourd'hui si lâche est devenue Qu'infâme à tous venants elle se prostitue ! Les maîtres n'y sont pas préférés aux valets.

Cette page violente doit plus à d'Aubigné qu'à Régnier. Mais

ceci est du Régnier, le portrait du noble ridicule aux environs

de 1620 :

Piaffer en un bal, gausser, dire sornettes, Se faire chicaner tous les jours pour ses dettes, Savoir guérir la gale à quelques chiens courants, Mener levrette en laisse, assommer paysans, Gourmetter un cheval, monter un mors de bride, Lire Ronsard, le Bembe, et les Amours d'Armide, Dire chouse pour chose, et courtes pour courtois, Paresse pour paroisse, et Francès pour François ; Etre toujours botté, en casaque, en roupille. Battre du pied la terre en roussin qu'on étrille. Marcher en dom Rodrigue, et, sous gorge, rouler Quelques airs de Guédron ; mentir, dissimuler. Faire du Simonnet à la porte du Louvre, Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre La noblesse française

Courval-Sonnet, ou plus exactement Thomas Sonnet, sieur de Courval, était en 1577, à Yire; compatriote et contempo- rain de ce Jean le Houx, véritable auteur des joyeuses chansons bachiques qu'on a longtemps admirées en les attribuant à Oli- vier Basselin. Dès 1608, Courval-Sorinet publiait sa Satire Ménippée ou Discours sur les poignantes traverses et incommo- dités du mariage. Il attendait d'avoir Uni ce poème pour se marier, ce qu'il fit tout aussitôt.

11 y a de jolis vers dans cette satire, mais peu d'originalité : c'est toujours la même donnée qui inspira le Miroir de mariage d'Eustache Deschamps, les Quinze joies de mariage d'Antoine de la Salle, cent et cent facéties, longues ou courtes, au moyen âge; et plus tard la satire X de Boileau. Tout revient à cette unique

IlÉONIKR 45

sentence : Malheur à qui prend femme! malheur à hji si elle est belle! malheur, si elle est laide! malheur, si elle est riche! mal- heur, si elle est pauvre! Courval-Sonnet ressasse avec assez de verve et d'esprit tous les inconvénients de chacjue variété d'épouse. En 1G21, il fit paraître cinq satires contre les abus et désordres de la France^ dédiées à la reine mère. Ce sont des morceaux assez graves, môme un peu lourds, l'auleur alla(}ue successi- vement les ecclésiastiques peu fidèles à leur profession; les nobles qui retiennent les revenus des bénéfices d'éj>-lise en les faisant desservir par des clercs ignares en échange d'un vil salaire; les clercs qui se prêtent à ce honteux trafic; les officiers de justice qui vendent les sentences; les financiers qui rendent un écu au roi de trois qu'ils prennent au peuple. Dans ce recueil, l'auteur moralise sans cesse; il abonde en réflexions un peu longues, et plaisante rarement. Sa versification est négligée, ses rimes très pauvres; la composition est désordonnée et diffuse; les énumérations sont trop fréquentes, et fastidieuses. L'ouvrage est plus curieux pour l'historien qu'agréable au lettré; c'est un document à consulter pour l'histoire des mœurs; mais il faut faire la part de l'exagération propre au genre. La partie la plus curieuse de l'œuvre de Courval-Sonnet se trouve, malheureu- sement pour sa gloire, la moins authentique. Il n'est pas sûr qu'il soit l'auteur des Exercices de ce temps réunis à ses autres ouvrages dans l'édition de 1627. Ce sont moins des satires qu'une suite de petits tableaux sont peintes les mœurs bour- geoises et populaires, ou même rustiques, durant ce premier quart du siècle : vraie galerie de peintres hollandais; série (i' intérieurs ou de scènes de la vie réelle et domestique, observée- exactement, et fidèlement rendue avec une tendance assez forte à la charge; mais de telle .façon que la pointe comique relève et assaisonne la vérité du tableau, sans la gâter. Qu'on lise : le bal, la foire du village, le pèlerinage, la promenade, le cousi- nage, le cours, etc., on voit apparaître un xvn*" siècle infé- rieur, mais très vivant, très curieux, contemporain, mais fort différent de celui que Malherbe laisse entrevoir dans ÏOde contre les Rochelois révoltés. D'ailleurs, c'est peint comme à la loupe, accablant de détails; Courval-Sonnet se soucie peu de nous- ennuyer, lorsqu'il veut, par exemple, raconter (dans le cousi-

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nage) une visite qu'il a faite à un gentilhomme campagnard. Si l'on bâille en le lisant, c'est la preuve (pense-t-il) qu'il a bien rendu l'impression que lui-même avait ressentie.

Jacques du Lorens était en 1583 à Châteauneuf de Thime- rais (près de Dreux) ; il vécut à Chartres, il plaida comme avocat; puis à Châteauneuf, son pays natal, il fut bailli, et président jusqu'à sa mort (1658). Partout sa langue lui fit des ennemis. Lui-même avoue qu'il a la main lourde; ce n'est pas qu'il soit méchant, mais il ne calcule pas ses coups :

Je blesserais un homme en hii jetant des roses.

Au fond du cœur, il est ravi d'être craint : il a le cœur d'un vrai satirique :

Je les fais enrager si je ne les corrige. Ce m'est un passe-temps (ne pouvant empêcher Qu'ils fassent ce qu'ils font) que je les puis fâcher. Qu'on ne demande point je prends le salaire De ce labeur ingrat : ce n'est qu'à leur déplaire; J'en suis lort bien payé lors qu'aux dépens d'un sot En faisant son portrait il me vient un bon mot.

Du Lorens était en tout un pur dilettante : il aimait passion- nément la peinture et payait trois mille livres (somme énorme en ce temps) une Madeleine qui n'était pas du Corrège \ CoUetet ^n fait reproche au prodigue amateur :

Cher du Lorens, second Régnier, Ménage un peu mieux le denier Sur notre montagne indigente. Bien que tu sois riche d'autant, Je crains que cette repentante, Ne te fasse un jour repentant.

Mais Du Lorens ne se repentait pas du tout :

Estime qui voudra que c'est une folie,

C'est par la vision que l'on vit dans les cieux.

Je nourris bien souvent mon âme par mes yeux.

1. Dans la satire XXI Biard fils) il dit, parlant de la scnlplure :

I/antiquo me ravit, j)arcc qu'elle est vivante ; .lo suis lors(iuc j'eu vois, ne lïit-ce qu'un morceau, l'imu d'un tel respect que j'ôtc mon ciia])eau. Je me mets à genoux; j'en suis tout idolâtre.

RÉGNIER 47

Il a publié trois recueils de satires (on 102^, on 1033, on 1646); en tout soixanto-sept satires; mais plusieurs pièces sont plusieurs fois refaites; et le recueil de 1646 répote en grande partie celui de 1633 : le nombre des pièces orig"inalos ne dopasse pas cinquante. Du Lorens a bien caractérisé sa manière dans ce vers :

Je les mords en riaul, et les pince sans rire.

Le meilleur sel de ses vers est en offot dans ce sérieux qu'il excelle à garder quand l'idée est plaisante ; et dans la g-aîté qu'il apporte, au contraire, à développer une idée sérieuse. C'est le procédé de certains acteurs comiques qui disent en riant : « Je crois que je vais mourir » ; et, en larmoyant : « Dieu! que je m'amuse! » Le procédé est facile, et même vulgaire : ce qui ne l'empécbe pas de réussir encore. Quant aux objets de ses satires. Du Lorens a attaqué, sans préférence, tous les états et tous les travers : les faux dévots, les maris complaisants, les nobles fâcheux, les poètes vaniteux et menteurs, le faste des courti- sans, les mensonges de Paris, la rusticité des campagnes, l'en- têtement des plaideurs, l'avarice des juges; l'impudence des parasites, la sottise des pédants, la folie des amoureux. Il imite souvent Régnier; mais comment ne l'eût-il pas imité? Il dit assez finement :

Je ne dispute point la gloire de Régnier; On sait bien que je suis en date le dernier.

On le voit, les disciples de Régnier ne sont pas tout à fait sans mérite; et, quoique fort inférieurs à leur maître, ils rappellent quelquefois son naturel, sa verve et son humeur piquante. On pourrait donc s'étonner qu'ils aient été oubliés si vite. La seconde moitié du xvn° siècle, les écrivains du temps de Louis XIV, semblent ignorer jusqu'à leurs noms. Boileau, qui certainement avait lu au moins Courval-Sonnet et Du Lorens (et non sans tirer quelque chose de sa lecture), Boileau ne les nomme ni l'un ni l'autre, en bien ni en mal. La raison de cet oubli total est avant tout, je crois, dans leur grossièreté. Cette licence de langage et cette crudité de pinceau les vieillit promp- tement et les discrédita lorsqu'un siècle nouveau, épris de poli-

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tesse et de raffinement, commença sous Louis XIY et imposa à la poésie une retenue et une décence qu'elle avait longtemps igno- rées. Ils parurent tôt surannés et barbares. Mathurin Régnier survécut, en dépit des mêmes défauts, grâce au génie qui met son style hors de pair et l'impose à l'admiration, lors même qu'il choque le goût. Mais Auvray, Courval-Sonnet, Du Lorens qui n'avaient que de la gaîté, de la franchise et du naturel, ne purent échapper à la proscription qui frappa la veine gauloise. Leurs vers auraient fait dire aux contemporains du grand roi, comme les Téniers au roi lui-même : « Otez-moi ces magots. »

IV, Th éoph lie .

La lutte contre Malherbe. Nous avons dit que Malherbe n'a réellement vaincu et régné que longtemps après sa mort. Il n'eut que deux disciples qui lui firent hon- neur; encore Maynard ne lui doit-il guère plus que son respect scrupuleux de la langue, et Racan lui-même, plus docile, con- serva toujours son originalité propre : les autres, Colomby, Touvant, Yvrande, ne furent jamais connus que dans leur petit cercle.

Le reste des poètes contemporains se dérobe à l'autorité de Malherbe; ils assistent à la réforme entreprise par lui, comme des spectateurs dédaigneux ; ou bien ils la combattent avec vio- lence. Malherbe ne répondit pas aux attaques : il s'explique de son silence avec une superbe fierté dans une lettre à Balzac, écrite vers 1625 : « Le siècle connaît mon nom et le connaît pour un de ceux qui ont quelque relief par dessus le commun. Et néanmoins, ne sais-je pas qu'il y a de certains chats-huants à (jui ma lumière donne des inquiétudes?... Il est des cervelles à fausse équerre, aussi bien que des bâtiments. Ce serait une trop longue et trop forte besogne de vouloir réformer tout ce (jui ne se trouverait pas à notre gré. Tantôt nous aurions à répondre aux sottises d'un ignorant : tantôt il nous faudrait combattre la malice d'un envieux. Nous aurons plutôt fait de

THEOPHILE 40

nous moquer (les uns et des autres... De toutes les dettes, la plus aisée à payer, c'est le mé[)ris. »

Les attaques venaient de deux cotés; les unes se produisaient au nom de la Pléiade offensée ; les autres revendiquaient Tindé- pendance du poète contre un censeur im|)érieux. Celles-là vou- laient venger l'honneur du passé; celles-ci, sauvegarder la liberté de l'avenir.

Entre les défenseurs de la Pléiade, le {)Iqs acharné, le j)lus infatigable, ce ne fut [)as Régnier, ce fut M"" de Gournay, la fille adoptive et l'éditeur de Montaigne. Elle était vieille fille*, elle était laide, elle était pauvre, elle était savante; quatre qualités réunies qu'effleura toujours, bien injustement, un cer- tain reflet de ridicule. Mais elle était en même temps pleine de mérite et d'esprit ; et quelques-uns des coups qu'elle portait à la nouvelle école durent être cruels, sinon au maître impassible, au moins à ses admirateurs et à ses disciples.

« La perfection de la poésie des nouveaux ouvriers, écrivait- elle, consiste non pas aux généreux efforts de l'invention... et du jugement, mais à la polissure simple... Vous diriez, à voir faire ces messieurs, que c'est ce qu'on retranche du vers, et non pas ce qu'on y met, qui lui donne prix, et par les degrés de cette conséquence, celui qui n'en ferait point du tout serait le meilleur poète... Regardons, je vous en supplie, si les arts poé- tiques d'Aristote, de Quintilien, d'Horace... se fondent, comme celui des gens dont il est question, sur la grammaire; mais encore une grammaire de rebut et de destruction, non de cul- ture, d'accroissement et d'édification... Ils tondent la poésie de liberté, de dignité, de richesse, et pour le dire en un mot, de fleur, de fruit et d'espoir... Leurs stances sont de la prose rimée, et la plus mince et superficielle de toutes les proses... Ces messieurs voudraient que chacun allât à pied, pour ce qu'ils n'ont pas de cheval. » Tout cela est assez joliment appli([ué; mais l'âge et la mine de la demoiselle rendaient ses coups inoffensifs.

Ce fils de Yauquelin de laFresnaye, Yauquelin des Yveteaux, qui avait attiré Malherbe à Paris et l'avait produit à la cour;

1. De bonne heure on la fit plus vieille qu'elle n'était. Née en 1360, elle n'avait que soixante ans quand elle publia VOmbre de la demoiselle de Gournay (1020), elle attaque Malherbe. Elle mourut en 1045, à soixanle-dix-neuf ans. Saint- Evremond la mit en scène ridiculement dans sa Comédie des académistes.

Histoire de la langue. IV. 4

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peut-être par dépit de s'être donné un maître et de l'avoir tiré de si loin, exprimait contre Malherbe les mêmes griefs que Régnier, dans des vers moins bien frappés que ceux de la satire IX, mais qui ne manquent pas non plus de justesse mali- cieuse. Il disait que les œuvres de la nouvelle école

... comme ces portraits dès longtemps commencés,

D'an pinceau délicat craintivement poussés,

Qui ne sont relevés que par la patience ;

Montrent en leur douceur plus d'art que de science;

Leurs vers ont, par travail, plus de subtilité

Que de force requise à l'immortalité.

L'unanimité des reproches est frappante, de quelque part qu'ils viennent. Tous disent à Malherbe qu'il accorde à l'effort tout ce qu'il retire au génie ^ C'est injuste. Personne, même Malherbe, ne peut empêcher les gens d'aAoir du génie, s'ils en ont. Mais l'accord de tous ces adversaires est remarquable.

Le plus dangereux de lous fut un jeune poète qui n'entra en scène qu'après la mort de Régnier, Théophile de Yiau. Celui-ci était fort dégagé de toute admiration excessive de Ronsard, comme de tout culte idolâtre de l'antiquité. Il n'avait d'ailleurs contre Malherbe aucun motif d'antipathie personnelle : il n'y avait pas entre eux l'ombre insultée d'un Desportes. Bien plus, il sentait vivement les beautés de Malherbe ; il appréciait à leur valeur les grands services qu'il avait rendus à la langue ; il disait en termes excellents :

Je ne fus jamais si superbe Que d'ôter aux vers de Malherbe Le français qu'ils nous ont appris.

Mais il refusait de faire plus et de soumettre la Muse au joug, ce joug fiit-il imposé par un poète qu'il admirait.

Imite qui voudra les merveilles d'autrui; Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui. Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie. Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie. J'approuve que chacun écrive à sa façon. J'aime sa renommée et non pas sa leçon.

I. " Lingendes, ditTallcmant {IlisL de Malherbe), qui était pourlanl assez poli, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe et disait que ce n'était qu'un tyran et (pi'il abattait l'esprit auv qens. » Il s'agit do Jean de Lingendcs, le poète, mort en 1615; non des deux prédicateurs Claude et Jean de Lingendes, niorls ou IGGO et 1GG5.

THEOPHILE 51

Thc'0[)hile do Vian, ou, cornin(3 ou l'appelait déjà tout court au xvn'' siècle, Thco[)liile, eut une vie courte et très malheu- reuse, et pour comble de misère, il dut à ses propres fautes, une bonne partie de ses malheurs. Sa renommée avait été bril- lante; elle fut courte comme sa vie môme. Ying-t-deux éditions de ses poésies furent faites coup sur coup pendant cinquante ans ; l'Académie naissante le mit au nombre des écrivains dont le dépouillement devait fournir des exemples et des autorités à son dictionnaire. Puis cette grande réputation tout à coup tombe et s'eflace; on cesse de lire Théophile; Boileau paraît, et vivement choqué de certains traits de mauvais g"oùt qui déparent ce poète, il lui assène deux de ces formidables coups comme Boileau seul sait les porter; et désormais, pour la postérité, Théophile est jug-é; il est le poète ridicule dont Boileau parle ainsi dans la g^rande préface définitive de ses œuvres :

« Veut-on voir combien une pensée fausse est froide et pué- rile? Je ne saurais rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir que deux vers du poète Théophile dans sa tragédie inti- tulée Piprime et Thisbé, lorsque cette malheureuse amante ayant ramassé le poignard encore tout sanglant dont Pyrame s'était tué, elle querelle ainsi ce poignard :

Ah! voici le poignard qui du sang de son maître S'est souiUé lâchement. Il en rougit, le traître !

« Toutes les glaces du nord ensemble ne sont pas à mon sens plus froides que cette pensée. Quelle extravagance, bon Dieu! de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d'un homme qui vient de s'en tuer lui-même, soit un effet de la honte qu'a ce poignard de l'avoir tué

Sans doute, c'est très mauvais; il n'est pas même besoin de le démontrer, comme fait Boileau. Mais faut-il juger un poète sur une pensée affectée? N'y a-t-il pas de ces concetti dans le grand Shakespeare?

Dans ses satires Boileau nomme deux fois Théophile ; dans le Festin ridicide, il l'associe à Ronsard, ce qui lui fait plus d'hon- neur que Boileau ne pensait :

Mais notre hôte surtout pour la justesse et Fart Elevait Jusqu'au ciel Théophile et Ronsard.

S2 LES POETES

Dans l'excellente Satire à son esprit, il fait de Théophile le favori des sots courtisans :

Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité, A Mallierbe, à Racan préférer Théophile Et le clinquant du Tasse à tout For de Virgile.

Boileau a le sentiment juste des choses, même quand il juge un peu trop rudement. Ici môme il met Théophile à sa place, et, sans le vouloir, à son rang; il reconnaît en lui l'anta- goniste de Malherbe, le chef d'une école rivale, qui fut vaincue, mais qui faillit triompher, au commencement du xvn° siècle; qui s'est appelée la secte des modernes à la fin du même siècle; qui s'est appelée le romantisme au xix'' siècle; qui sous des noms divers et conduite par des hommes très difîérents, a tou- jours soutenu et défendu la même cause : c'est-à-dire la liberté dans la poésie, contre l'autorité des règles. Telle est la portée de cette œuvre : et de naît l'intérêt qu'elle mérite encore d'exciter.

Vie de Théophile. Théophile de Yiau, d'une famille de petite noblesse gasconne convertie au protestantisme, naquit à Clairac, sur le Lot, en 1591 : il fut nourri et élevé près de Clairac, à Boussères-Sainte-Radegonde, sur la Garonne. Son père, relégué par les guerres civiles, après avoir tenu rang parmi les gens de robe à Bordeaux, possédait à Boussères un petit manoir avec un domaine assez vaste à l'entour.

Dans une élégie à Cloris, le poète a décrit agréablement ce lieu champêtre s'écoula son enfance : heureux s'il fiit resté toujours à Boussères, cultivant son petit champ, buvant le joli vin blanc du cru. C'était un pauvre manoir, mais non un cabaret vulgaire, comme le prétendit plus tard l'injurieux Garasse :

Un petit pavillon dont le vieux bâtiment

Fut maçonné de brique et de mauvais ciment,

Montre assez qu'il n'est pas orgueilleux de nos titres;

Ses chambres n'ont plancher, toit, ni portes, ni vitres

Par les vents d'hiver, sïntroduisant un peu.

Ne puissent venir voir si nous avons du feu.

Nous ne savons oii il fit ses études : mais il les fit bonnes, comme l'atteste assez son latin, ferme, élégant et clair. Lui-

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mem(3 avoue (railleurs (|ue sa conduite fut, dès Fadolescence, très déréglée : il eut trop de liberté avant d'avoir assez de raison. Il vint à Paris vers l'ûge de dix-neuf ans, peu avant la mort de Henri IV; peut-être comptait-on sur le roi gascon pour faire la fortune de cet enfant de la Garonne. Tout le midi alors accourait vers le Louvre. Mais Henri IV mourut assassiné. Grand malheur [)Our la France et peut-être pour Théophile. Il a dit, plus tard, en très beaux vers, les vastes projets du roi, trompés par cette mort imprévue :

Le bruit de ses desseins par l'Europe volait. Chacun, de ses projets différemment parlait. Tous les rois ses voisins pendaient sur la balance, Egalement douteux fondrait sa vaillance.

Voilà Théophile à vingt ans, seul à Paris, livré à l'oisiveté, au désordre. Vers 1612, il y fît connaissance avec Jean-Louis Guez, d'Angoulème, qui s'appela plus tard « le grand Balzac ». Celui-ci avait dix-huit ans tout juste. On dit aujourd'hui : « qu'il n'y a plus d'enfants ». Il faut voir de près l'histoire de ce temps- pour savoir qu'il y en avait bien moins encore : à seize ans, ou plus tôt encore, les fils courent le monde, cherchant fortune ou aventures. Théophile et Balzac partirent pour les Pays-Bas. Qu'y firent-ils? Rien du tout de beau, je suppose; mais on ne sait trop quoi. Ils revinrent brouillés mortellement, et plus tard Théophile insinuera vaguement que le grand Balzac avait volé en Hollande. Balzac est encore moins précis, mais il a une façon de se taire qui fait supposer pis que tout ce qu'il pourrait exprimer. Au fond les deux amis n'étaient pas faits pour s'en- tendre longtemps. Balzac était trop dominateur, et Théophile trop insubordonné.

De retour à Paris, ils durent se chercher un Mécène, étant tous deux sans ressources. Balzac s'attacha au duc d'Epernon ; Théophile, qui était huguenot, entra au service du duc de Mont- morency, favorable aux protestants. C'est chez lui qu'il com- posa le premier ouvrage qui le mit en vue, sa tragédie de Pyrayne et lliisbé, jouée, probablement, un peu avant 1620. On ne se souvient de cette pièce que pour railler l'hémistiche dont Boileau s'est moqué si fort : la pièce mérite beaucoup mieux que ce dédain sommaire. Elle eut un succès immense et durable

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qui s'explique autrement que par « le mauvais goût » qu'on attribue à Fépoque. Pijrame et Thisbé, rempli de beaux vers et de situations touchantes, malgré le bel esprit et les pointes dont le style de l'auteur est gâté, garde un certain charme de jeunesse et d'émotion naïve et sincère. Il faut se souvenir d'ailleurs que Théophile y parlait, trop docilement, le langage à la mode par toute l'Europe en ce temps-là, parmi la société élégante et cul- tivée; sous des noms divers, Yeuphuisme en Angleterre, le gon- gorisme en Espagne et le marinisme en Italie, reviennent tou- jours au même défaut, qui est celui de ne rien dire d'une façon simple et naturelle, même les choses les plus naturelles et les plus simples. En 1618, Marini venait d'accréditer ce travers à l'hôtel de Rambouillet, d'où il se répandait partout. Théophile était jeune et avide de plaire : il habilla son style à la modeV Il était capable d'en sentir le ridicule; et on le verra bientôt guérir de cette maladie, plus affectée chez lui que sincère.

D'ailleurs l'intérêt dramatique faisait défaut dans cette pièce dont le succès n'abusa pas Théophile. Il reconnut qu'il n'avait pas le don du théâtre et qu'il s'entendait mieux à parler en son nom qu'à faire parler autrui; il était un lyrique, non un tragique, et moins encore un comique, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit; mais l'esprit ne suffît pas au théâtre. Il écrivait plus tard :

Autrefois quand mes vers ont animé la scène L'ordre j'étais contraint m'a fait bien de la peine ; Ce travail importun m'a longtemps martyre, Mais enfin, grâce aux Dieux! je m'en suis retiré... Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, Promener mon esprit par des petits desseins, Chercher des lieux secrets rien ne me déplaise, Méditer à loisir, rêver tout à mon aise, Employer toute une heure à me mirer dans l'eau, Ouïr comme en songeant la course d'un ruisseau, Ecrire dans les bois, m'interrompre, me taire, Composer un quatrain sans songer à le faire.

Sous le règne de Henri IV, et pendant les premières années du règne de Louis XIII, la licence des écrivains fut extrême et l'impunité presque absolue. On écrivit et on pul)lia contre la religion et contre les mœurs à peu près tout ce qu'on voulut.

1. Sur Pyrame el Thisbé, voir Le théâtre avant Corneille, ci-dessous, chap. iv.

THÉOPHILE 55

Les lois restaient rigoureuses; mais on ne les a[)[>lif|uait guère. En 1624, le Parlement menaçait de la [leine de mort quiconqiK' enseignerait des doctrines contraints aux maximes anciennes et autorisées, non seulement en théologie, mais même en philoso- phie, droit ou médecine. La môme armée, le P. Mersenne, ami de Descartes, écrivait qu'il y avait à Paris phis de cinquante mille athées. L'inapplicable dureté de la loi n'avait fait que multiplier les incrédules.

Théophile avait grandi dans un monde lihortin, jusqu'à la cor- ruption : il n'était pas un chef d'irréligion, mais un épicurien décidé, indifTérent à la morale et ardent à tous les plaisirs. Un petit conte latin de sa façon (Larissa) se termine par ces con- seils qu'une vieille adresse à des jeunes gens : « Tant que la vie vous le permet, vivez doucement, et tâchez de prolonger le fil léger de votre heureuse jeunesse jusqu'à l'âge des cheveux blancs; alors, en rappelant par un agréable souvenir les plaisirs passés, vous consolerez les loisirs ennuyeux d'une vieillesse morose. » Ces préceptes n'ont rien de noble ni d'édifiant. Mais tant de poètes avant Théophile avaient enseigné ces molles maximes. Aucun n'avait été châtié. Mais Théophile donnait prise, plus que tout autre. Il était intempérant de langage et insolent (Tallure; ses mauvaises mœurs firent du bruit. En 1619 (le Mercure nous l'apprend), il fut une première fois chassé de Paris. Il voyagea; on le vit à Tours, à Boussères, à Montpellier, dans les Pyrénées, en Angleterre. Dans le Fragment d'une histoire comique, il feint de traiter légèrement sa disgrâce : « Je ne tâcherai point de revenir à la cour, mais à m'en passer et au lieu de rentrer dans la grâce du roi, je penserai à m'ôter de sa mémoire. » Ces belles résolutions ne tinrent pas contre les ennuis de l'exil. Il intercéda pour rentrer à Paris; le duc de Montmorency apaisa la colère du roi; et Théophile reparut, même à la cour. Il traduisit en prose mêlée de vers le dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme [Phédon) pour attester qu'il n'était pas athée; il fît plus : huguenot de naissance, il se con- vertit au catholicisme; il suivit l'armée royale en campagne contre ses anciens coreligionnaires, et dut même assister à la prise et au sac de sa petite ville natale, Clairac (17 août 1621).

Au plus beau temps de sa faveur, la tempête éclala. Il avait

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paru en 1622 un livre abominable, intitulé le Parnasse satirique ^ le dernier en date de ces recueils infâmes qui circulaient depuis vinert ans, presque publiquement, avec une liberté scandaleuse. En 1623, le même ouvrage reparut, avec un nom d'auteur : par le sieur Théophile. Il est impossible de dire si Théophile avait eu (malgré ses dénégations) quelque part à la composition du recueil; mais la mention de son nom ne pouvait être qu'une audacieuse spéculation d'un libraire sans scrujmle. Selon toute apparence, il y avait vingt coupables et peut-être plus. Théo- phile paya pour tous. Sur la plainte du procureur général, le poète, déclaré criminel de lèse-majesté divine, fut condamné au feu, par contumace, et Berthelot au gibet; tous deux étaient en fuite. Théophile fut brûlé en effigie sur la place de Grève.

Cependant on l'arrêtait au Catelet, d'oii ramené à Paris, il fut enfermé à la Conciergerie le 28 septembre 1623. Théophile a toujours attribué sa perte aux jésuites, et dans des vers célèbres il dépeint la société armant toutes ses forces contre lui :

On avait bandé les ressorts De la noire et forte machine Dont le souple et le vaste corps Etend ses bras jusqu'à la Chine.

Il est certain que la veille du jour on le brûla en effigie sur la place de Grève, le P. Garasse, jésuite, achevait d'impri- mer son gros livre sur la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, tous les libertins, mais surtout Théophile, sont attaqués avec acharnement. Mais le P. Garasse était un enfant perdu de la Compagnie plutôt qu'il n'en était l'organe ; et Théo- ])hile vécut assez pour voir la Somme théologique de Garasse condamnée comme hérétique, scandaleuse et pleine de « bouf- fonneries » et propositions malsonnantes. Un autre jésuite, le P. Voisin témoigna au procès contre Théophile ; il fut plus tard exclu de la compagnie. Il semble que le poète avait pour adversaires des jésuites plutôt que la Société tout entière, dont on ne voit pas bien quels auraient été, dans cette poursuite, les griefs ou les mobiles. Selon nous, les vrais adversaires de Théo- pbile furent les magistrats, qui crurent devoir réagir avec éclat contre une licence impunie si longtemps. Très habilement, Théophile dans sa défense affecte de présenter les magistrats

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comme de purs iiislruiiK.'iits aux mains de ses emieiiii>, mais nous n(î sommes pas oblig^és de le croire sur parole.

Il passa deux années dans une prison très rigoureuse : « Le toit même en était sous terre; je couchais tout vêtu, et chargé de fers si rudes et si pesants que les marques et la douleur en demeurent encore en mes jambes; les murailles y suaient d hu- midité, et moi de i)eur. » Il dit n'avoir trouvé de consolation (jue dans la lecture de saint Augustin et dans un retour sincère et fervent aux idées religieuses. Il le dit, il le jure; nous n'avons aucune raison de croire qu'il ait menti. Est-il donc le premier que le malheur ait épuré?

Je maudis mes jours débauchés, Grand Saint, pardonne à ce captif

Et dans Thorreur de mes péchés, Qui d'un emprunt hiche et l'urlir

Bénissant mille fois l'outrage Porte ici ton divin exemple;

Qui m'en donne le repentir, Pressé d'un accident mortel,

Je trouve encore en mon courage J'entre tout sanglant dans le temple.

Quelque espoir de me garantir. Et me sers du droit de lautcl.

Il demande la vie en jurant de s'amender. Peut-être est-il plus sincère que s'il feignait de demander la mort en expiation de ses péchés.

II trouva peu d'amis dans sa disgrâce.

IMcs amis changèrent de face ; Ils furent tous muets et sourds, Et je ne vis en ma disgrâce Rien que moi-même à mon secours.

Les gens de lettres furent indifférents. Malherbe, que Théo- phile avait toujours ménagé en termes si respectueux, ne par- donna pas à un homme qui avait refusé d'être son disciple. Il ne le croyait pas coupable. Il écrit à Racan ' : « Je ne le tiens coupable de rien que de n'avoir rien fait qui vaille au métier dont il se mêlait. » Six semaines plus tard : « On m'avait dit qu'on Fallait juger; mais à cette heure il ne s'en parle plus. Je ne crois pas que la mort ne lui fût plus douce que de vivre comme il fait. » Malherbe affectait l'indifférence; quanta Balzac, il voulut apporter son petit fagot au bûcher de Théophile. En 1G24 il publiait ses fameuses Ze//res, et, du même coup, montait

1. Le 14 novembre 1G23.

58 LES POETES

à la gloire. L'occasion était belle de se taire sur son ancien ami. Balzac se crut habile en écrasant Taccusé dans deux lettres l'évêque d'Aire et à Boisrobert). Il disait que la vanité avait perdu Théophile. « Il a mieux aimé finir par une tragédie que d'attendre une mort qui fut inconnue au monde... Il a fait comme un homme qui se jetterait dans un précipice pour acqué- rir la réputation de bien sauter. » Il avouait leur ancienne liai- son, et attribuait leur brouille à la vanité blessée du poète : « Je lui ai souvent montré qu'il ne faisait pas d'excellents vers, et qu'il s'estimait injustement un grand personnage. Mais voyant que les règles que je lui proposais pour la réformation de son style étaient trop sévères et qu'il ne pouvait pas venir oii je le voulais mener, il a jugé peut-être qu'il devait chercher un autre moyen pour se mettre en crédit à la cour. » Enfin il écrivait à Boisrobert cette sorte de dénonciation : « Je ne veux pas entre- prendre sur la cour du Parlement ni prévenir ses arrêts par mon opinion. Aussi bien de penser rendre cet homme-là plus cou- pable qu'il s'est fait lui-même, ce serait jeter de l'encre sur le visage d'un More; et je dois cela à la mémoire du temps passé de le plaindre plutôt comme un malade que de le traiter comme un ennemi. »

Publier ces lignes, pendant l'instruction du procès, témoi- gnait d'une haine cruelle. Théophile indigné répondit du même ton, et les deux frères ennemis échangèrent les accusations les plus infamantes. « Je sais que votre esprit n'est pas fertile, écrit-il à Balzac; cela vous pique injustement contre moi. Si la nature vous a mal traité, je n'en suis pas cause; elle vous vend chèrement ce qu'elle donne à beaucoup d'autres... Vous savez la grammaire française et le peuple pour le moins croit que vous avez fait un livre ; les savants disent que vous pillez aux particuliers ce que vous donnez au public et que vous n'écrivez que ce que vous avez lu... Quand vous tenez quelque pensée de Sénèque ou de César, il vous semble que vous êtes censeur ou empereur romain. » Et pour le dernier trait, rappe- lant les souvenirs du voyage qu'ils avaient fait ensemble, dix ans auparavant, dans les Pays-Bas, il ajoutait : « Après une très exacte recherche de ma vie, il se trouvera ([ue mon aventure la plus ignominieuse est la fréquentation de Balzac. »

THÉOPHILE !i9

On entend diie parfois (|ii'oii Ji'a plus aujourcrhui ni égard ni mesure dans la polémique. Le fait est vrai peut-être; mais si quelqu'un croyait que ces excès datent d'hier, je Teng^ag-erais à relire les polémiques du xvn° siècle, et surtout celles du xvi% et, pour achever de s'instruire, celles du xvin®.

Le procureur général était Mathieu Mole, auprès de qui le duc de Montmorency intercédait pour Théophile. Nous avons son projet d'interrogatoire, dressé avec beaucoup d'ordre et d'hahileté; c'est comme un terrible réseau le malheureux Théophile se trouve enveloppé peu à peu pour être enfin traîné à sa perte. Tout ce qu'il y a de profane et de voluptueux dans ses poésies, recueilli, extrait, rapproché, forme comme un violent réquisi- toire, qui le fait paraître plus coupable qu'il n'était. Peu de poètes du xvi" siècle, ou parmi ses contemporains, auraient pu résister à ce procédé captieux. Avoir dit à sa maîtresse, et redit sur tous les tons :

N'adore aucun des Dieux qu'après cehii d'amour, ou, dans un jour de passion déçue.

Je crois que les damnés sont plus heureux que moi, ou bien avoir salué Philis en disant :

... Quand j'aperçus ses yeux Je m'écriai tout haut : Ce sont ici mes dieux,

tout cela faisait autant d'hyperboles, plus fades peut-être que coupables; en tout cas, cette monnaie courante de la galanterie avait servi à tous les poètes, et il n'y avait certes pas de quoi pendre un homme.

Il faudrait qualifier d'une façon moins indulgente les abomi- nations du Parnasse satirique; mais là, rien n'était prouvé, puisqu'au contraire Théophile avait poursuivi les libraires qui avaient attaché son nom à ce livre, et que ces lil)raires étaient en fuite et condamnés eux-mêmes par contumace. Le poète était donc sur ce point présumé innocent, et la poursuite peu à peu sembla abandonner ce chef d'accusation, pour se restreindre à une sorte de procès de tendance ; on reprochait au poète l'esprit tout païen de son œuvre; et dans les faits, on n'avait pas tort: le christianisme n'a presque pas effleuré l'àme de Théophile,

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au moins jusqu'aux jours d'épreuve. Mais pourquoi devenait-il seul responsable d'une erreur toute la Renaissance avant lui avait trempé? On incriminait ces vers :

Qui voudra, pénitent, aux déserts se consomme; Qu'il vive tout ainsi que s'il n'était plus homme, Xe mange que du foin, ne boive que de Teau, Au plus fort de l'hiver n'ait robe ni manteau, Se fouette tous les jours, et d'une vie austère Accomplisse du Christ le glorieux mystère. Moi qui suis d'un humeur trop enclin à pécher, D'un fardeau si pesant je ne puis m'empêcher. Suis ta dévotion, et ne crois point, ermite. Que mon âme te blâme; et moins, qu'elle t'imite.

C'est sans doute une profession de foi nettement épicu- rienne ; et cette horreur de la privation, cette adoration du plaisir est proprement tout l'opposé du christianisme. Mais avait-on poursuivi tous ceux qui depuis un siècle avaient fait en prose et en vers l'apothéose de la volupté?

Théophile se défendit mal. Il affecta dans ses apologies des sentiments profondément religieux, que le malheur lui avait peut-être inculqués (il l'affirme et je le veux croire) ; mais que ces sentiments eussent toujours régné dans son cœur, toute son œuvre le démentait. Il aurait dire à ses juges : « Pourquoi suis-je seul devant vous? J'ai été le favori, l'enfant gâté d'une société de poètes et de courtisans, qui, chrétiens de nom, vivaient tous comme s'ils ne l'étaient pas de cœur. J'ai vécu, j'ai parlé, j'ai pensé peut-être, comme eux. Pourquoi suis-je seul puni pour le péché de tous? » Ce langage eût été plus digne et plus franc, peut-être plus habile.

Enfin le 1" septembre 1625 le Parlement mit à néant toute la procédure antérieure, et condamna Théophile au bannissement, « lui enjoignant de garder son ban sous peine d'être pendu ». Il avait quinze jours pour disposer son départ. Mais ces arrêts de bannissement n'étaient pas exécutoires, tant qu'on laissait le banni en paix. Théophile survécut un an à la sentence; et il mourut à Paris sans se cacher. On joua Pyrame et Thishé devant le roi pendant l'hiver qui suivit la condamnation, et le condamné fut présenté à Louis XIII. S'il avait eu des ennemis privés aussi acharnés qu'il paraît croire, ceux-ci auraient-ils souffert que

thp:opiiile 6i

Théophilo, l)anni sous peirio (1(3 mort, se montrât ainsi partout librement?

En septembre H)2C), il (Hait Paris chez le duc (h? Montmo- rency, lorsqu'il fut pris de la fièvre intermittente; mal soig-né par un charlatan, que Gui-Patin qualifie d'empoisonneur, il mourut au bout de vingt et un jours. « Sa mort, dit le Mercure, enfanta encore autant d'écrits, les uns pour, les autres contre lui, comme l'on avait fait durant sa prison. » Puis tout ce bruit s'apaisa; le silence se fit sur le nom et sur l'œuvre. Quinze ans plus tard, Mairet, en publiant les œuvres posthumes de Théo- phile (16il), écrivait : « L'oubli qui suit les longues années et qui détruit insensiblement la mémoire des plus grands hommes, a si fort affaibli celle de ce divin esprit, qu'à la honte de notre siècle on dirait quasi qu'elle est morte ainsi que lui. »

L'œuvre de Théophile. En lisant Théophile, on croit souvent lire du Malherbe, parfois du Régnier; quelquefois du Ronsard ou du Desportes. Il a goûté vivement tous ces maîtres ; c'est un esprit très largement ouvert, et point du tout exclusif; toute beauté lui plaît, sans nulle prévention d'école. Cet éclec- tisme du goût, si utile à la critique, est quelquefois dangereux à l'originalité du style.

Théophile est un ennemi de la réforme que Malherbe avait entreprise. Il ne souffre pas qu'elle gêne et qu'elle contraigne son indépendance. Il rend pleine justice au poète et à l'écri- vain : mais il refuse de lui sacrifier Ronsard, qu'il idolâtre, et réconciliant, malgré eux, les deux grands poètes dans son admiration, il les réunit dans un commun éloge, en disant qu'il se contenterait d'égaler en son art

La douceur de Malherbe et Tardeur de Ronsard.

Théophile savait à fond le mécanisme du vers français. Gomme versificateur il vaut presque Malherbe. Sans faire autant de bruit de sa science du nombre et du rythme, il n'est pas beau- coup moins habile. De nos jours l'art de frapper les beaux vers comme on frappe une belle médaille a été porté à une véritable perfection, tel merveilleux ciseleur de rimes admire- rait encore la facture de ces trois strophes que je détache d'une

62 LES POÈTES

pièce banale composée pour un ballet de la cour. C'est le dieu Apollon (ou le soleil) qui parle :

C'est moi qui pénétrant la dureté des arbres, Arrache de leur cœur une savante voix; Qui fais taire les vents, qui fais parler les marbres, Et qui trace au destin la conduite des rois.

C'est moi dont la chaleur donne la vie aux roses. Et fais ressusciter les fruits ensevelis; Je donne la durée et la couleur aux choses, Et fais vivre l'éclat de la blancheur des lys.

Si peu que je m'absente, un manteau de ténèbres Tient d'une froide horreur ciel et terre couverts ; Les vergers les plus beaux sont des objets funèbres, El, quand mon œil est clos, tout meurt en l'univers.

Le talent ne se réduit pas, chez Théophile, à la facture du vers. Il a un don plus rare et plus précieux, qui est au moins le commencement d'un grand poète, s'il ne suffît pas à l'achever. Il sent vivement la poésie des choses : il y a des hommes, nés peintres, qui saisissent tout d'abord la ligne et la couleur, et à qui toutes choses apparaissent comme un tableau; d'autres, nés sculpteurs, voient tout d'abord le relief et le mouvement; d'autres naissent poètes, et tout se montre à eux sous un jour poétique. Tel Ronsard, et à un moindre degré, Théophile. Que de jolis traits dans son Matin\

La lune fuit devant nos yeux; La nuit a retiré ses voiles ; Peu à peu le front des étoiles S'unit à la couleur des cieux... La charrue écorche la plaine ; Le bouvier qui suit les sillons Presse de voix et d'aiguillons Le couple de bœufs qui l'entraîne.

Et quel agréable mélange de fantaisie et de vérité dans ce début exquis, si musical et si caressant, de la Solitude :

Dans le val solitaire et sombre, De sa demeure de cristal

Le cerf qui brame, au bruit de l'eau, Et nous chante une sérénade. Penchant ses yeux dans un ruisseau. Un froid et ténébreux silence

S'amuse à regarder son ombre. Dort à l'ombre de ces ormeaux,

De cette source une naïade Et les vents battent les rameaux

Tous les soirs ouvre le portai D'une amoureuse violence.

THÉOPHILE 03

Il faut avouer ([iw rhoinme qui fit ces vers, ou n'avait pas besoin que Malherbe lui enseig^nût riiarmonie, ou avait merveil- leusement profité des exemples de Malherbe.

Deux satires de Théophile, dans la manière de Régnier, n'ont rien, toutefois, de la verve et de la couleur du maître. Force vers d'amour sont d'une banalité désolante, un écho affaibli de Desportes. Théophile est meilleur quand il médit de la passion et affecte l'égoïsme :

(Car) c'est une fureur de chercher qu'en nous-même Quelqu'un que nous aimons et quelqu'un qui nous aime. Le cœur le mieux donné tient toujours à demi. Chacun s'aime im peu mieux toujours que son ami.

Mais Théophile a-t-il senti l'amour? il n'a connu que le plaisir, et, un jour, s'est trouvé bien las

de ces liens honteux le mal est certain et le plaisir douteux. ... Mon âme y sent toujours quelque chose de triste.

Si le poète est chez lui très disting^ué, le critique est certai- nement plus original; et par un rare privilège, il s'est montré parfois poète dans la critique.

Sa poétique est fort simple; elle consiste à recommander partout le naturel et la vérité. 11 faut avouer que sa pratique ne fut pas toujours d'accord avec une si parfaite théorie. Il dit quelque part : « Les plus excellents traits de la poésie sont à bien peindre une naïveté. » Ailleurs :

... La nature est inimitable. Et dans sa beauté véritable Elle éclate si vivement Que l'art gâte tous ses ouvrages, Et lui fait plutôt mille outrages Qu'il ne lui donne un ornement.

Il ne saurait, comme fait si bien Malherbe, écrire des vers de commande, être inspiré pour le compte d'autrui.

Je t'ai promis, chez toi, des vers pour un amant Qui se veut faire aider à plaindre son tourment, Mais pour lui satisfaire et bien peindre sa llamme, Je voudrais par avant avoir connu son âme.

^4 LES POÈTES

Un autre se fût tiré d'embarras en invoquant la mythologie. Mais Théophile, plus son talent se forme, plus il répugne à remploi de la fable antique dans la poésie moderne. A ce titre, on devrait le nommer le premier dans une histoire de cette fameuse Querelle des anciens et des modernes. Elle commence non pas avec Boisrobert ou Desmarests, comme on Fa cru, mais avec Théophile, qui le premier a dit : « Les Grecs et les Romains ont pensé, parlé, écrit pour eux, et très bien; lisons-les; admi- rons-les; et puis, nous Français, pensons, parlons, écrivons comme Français. » C'est le fond même de la thèse que sou- tinrent les modernes-, thèse juste, en soi, mais qu'ils défendaient fort mal par de fâcheux arguments, quand ils soutenaient, par exemple, que les modernes sont nécessairement supérieurs aux anciens, parce qu'ils viennent après eux. Théophile se garde bien d'un tel sophisme, ou d'une telle naïveté.

Il commence ainsi le Fragment d'une histoire comique : « Il faut que le discours soit ferme, et que le sens y soit naturel et facile, le langage exprès et signifiant. Les afféteries ne sont que mollesse et qu'artifice, qui ne se trouvent jamais sans effort et sans confusion. Ces larcins qu'on appelle imitation des auteurs anciens se devraient dire : des ornements qui ne sont point à notre mode. Il faut écrire à la moderne; Démosthène et Virgile n'ont point écrit en notre temps, et nous ne saurions ■<3crire en leur siècle; leurs livres, quand ils les firent, étaient nouveaux; et nous en faisons tous les jours de vieux... Il est vrai que le dégoût de ces superfluités nous a fait naître un autre vice : car les esprits faibles que l'amorce du pillage avait jetés dans le métier des poètes, de la discrétion qu'ils ont eue d'éviter les extrêmes redites, déjà rebattues par tant de siècles, se sont trouvés dans une grande stérilité, et n'étant pas d'eux-mêmes assez vigoureux, ou assez adroits, pour se servir des objets qui se présentent à l'imagination, ont cru qu'il n'y avait plus rien dans la poésie que matière de prose et se sont persuadés que les figures n'en étaient point, et qu'une métaphore était une cxtravaiî'ance '. »

1. Voir ci-dessus, Élégie à wie dame, p. 51 :

Iiiiifo qui voudra les morvcillos d'autrui.

Malli(;rl)o a ivi's l)icn l'ait, mais il a fait pour lui, etc.

tiieopiiilp: Go

Beaucoup d'idétîs oxp ri niées ici soni (levcnucs l);m;ilc.s; mais il faut se rappeler (jue Théo[)liii(; cci'ivait cette pa*i<' en l(i20, au risque, en l'écrivant, «le Messer à la fois deux écoles, celle de Ronsard et celle de Malherbe. Deux cents ans plus lard, les romantiques ont encore paru neiils, même audacieux, en pro- duisant les mêmes idées.

Les préventions de Théophile contre Temjiloi de la mvtho- logie ramenèrent à se défier de Timitation des anci<Mis, tau! prêchée par la Pléiade, et, plus généralement, à proscrire toute imitation. Il estimait peu l'érudition chez un poète, à tori ou à raison. Un nommé Pitart, savant homme, « <lomestique » de la reine Marguerite, disait à Théophile : « C'est dommage qu'avant tant d'esprit vous sachiez si peu de chose. C'est surtout dom- mage, répartit Théophile, (|ue sachant tant de choses vous avez si peu d'esprit. »

Mais la pire imitation est celle qui s'attache aux modernes. On a lu plus haut les vej's si l)ien frappés où, en admirant Mal- herbe comme poète, il a voulu l'écarter comme maître \3Ialheu- reusement Théophile a toujours confondu l'indépendance avec l'indiscipline. Il a beau se moquer de ces écoliers trop dociles au poète grammairien, lesquels

Grattent tant le français qu'ils le déchirent loul, Blâmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goût; Sont un mois à connaitrc en tâtant la parole Lorsque Taccent est rude ou que la rime est molle ; Veulent persuader que ce qu'ils font est beau, Et que leur renommée est Iranche du tombeau. Sans autre rendement, sinon que tout leur âge S'est laissé consommer en un petit ouvrage; Que leurs vers dureront au monde précieux, Pour ce qu'en les faisant, ils sont devenus vieux. ... Mon âme imaginant, n'a point la patience De bien polir les vers et ranger la science. La règle me déplaît; j'écris confusément. Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.

Imprudente parole qu'on lui a trop justement reprochée. Théo- phile nous livre ici le secret de sa faiblesse et nous apprend pour- quoi, avec de très beaux dons, il est resté au second rang, [)armi les petits poètes.

Que l'idéal qu'on peut se tracer d'un [)oète ne soil |>as néces-

HlSTOIRE DK LA LANGUE. IV. «J

66 LES POh:TES

saireinont le même qu'aimaient à se représenter les Malherbe et les Boileau un écrivain en vers, laborieux, habile, qui lime et relime sans cesse un ouvrage et croit ne Tavoir jamais conduit à une perfection suffisante ;

Polissez-le sans cesse et le repolissez ; qu'il v ait une façon plus large et plus libre de comprendre la poésie et de définir le poète, il se peut, et nous consentons sans peine à l'accorder à Théophile.

Mais que la négligence fasse partie des qualités d'un grand poète: que le seul travail digne des Muses soit celui qu'on fait en courant ; qu'il y ait de la superstition à se relire et de la honte à se corriger, c'est ce que nous ne pouvons avouer, c'est nous croyons que Régnier (qui pense à peu près là-dessus comme Théophile) s'est trompé par paresse et Théophile par imper- tinence, ou, comme on disait dans ce temps-là, par bel air, et pour se donner le ton cavalier contre ce « pédant », ce « gram- mairien » de Malherbe.

C'est en effet le principal défaut de ce rare esprit. Il avait le goût de son art, bien plus que Malherbe. Mais il n'en avait pas le respect. Ce qu'il demandait à la poésie (comme à l'amour) c'était de l'amuser. Mais les négligences dans les vers ne le choquaient pas plus que les fautes dans la conduite. Il fut irré- gulier dans ses mœurs, dans ses ouvrages, dans sa critique; si curieuse, mais si décousue, et souvent peu d'accord avec ses vers. Il en fut doublement puni. Les erreurs de sa conduite ont em[)oisonné la fin de sa vie. L'inégalité de son œuvre ne per- mettra jamais qu'on l'élève au premier rang, l'appelaient son génie naturel et les (b)ns rares dont il usa mal.

V, Les poètes de i63o d 1660,

Entre la mort (h' ^lalherbe et l'avènement de l'école de 1660, c'est-à-dire de Moh'ère et de La Fontaine, de Racine et de Boi- leau, il n'y eul rien de grand, dans la poésie, hors du théâtre. Ce n'est pas (jue h^s poètes, ou les rimeurs, aient manqué à la France, ni l'abondance aux rimeurs. Jamais ils ne furent plus

LES POKTES DE 1630 A lOGO 07

iioinl)i'(nix '; rareiiieiil ils fuient ])liis [)njlix<'S, |)iii.s(jij(* r/ust iiiome l'é[)()(j[uo sévit le poème «''|M(|iie -. Dans celte foule, une douzaine de noms surna^-ent. Mais Voilure appartient à l'hôtel de Rambouillet, et nous ne sé[)arer(>ns pas l'histfjire d(î la célèbre maison et celle du poète qui en fut l'àmo ^ Scarron mérite qu'on l'étudié surtout comme poète comiijue * et comme roman- cier '\ (Chapelain, ridicule comme poète, mais considérable comme « criti(|ue inlluent », qui s'est im[)0sé à son siècle, appar- tient à l'histoire de l'Académie fran(;aise, (]u"il a fondée presque autant (pie Richelieu. Retenons seulement les noms de Gom- bauld, de Saint-Amant, de Golletet, de Sarrasin, de Godeau, de Benserade, et de Brébeuf, que je nomme ici dans l'ordre de leur àg-e sans avoir égard à leur importance. Tel fut plus vraiment poète, et t(d autre eut plus d'esprit ou plus d'agrément dans l'esprit, mais tout compensé ils peuvent, sans injustice ni faveur, se partager le troisième rang.

Jean de Gombauld. Jean Ogier de Gombauld, d'une famille noble de Saintonge, naquit probablement vers 1590. Il faisait mystère de son âge comme de sa vie; et quand il mourut en IGGG, on prétendit qu'il avait avoué quatre-vingt- seize ans. Mais il faisait encore le jeune homme quand fut fondée l'Académie en 1635, et M"*^ de Rambouillet l'appelait « le beau Ténébreux ». Il parut à la cour à la fin du règne de Henri IV; la Reine Marie de Médicis le goûta fort, et lui fit une pension, dont Tallemant a conté les péripéties; dix fois sup- primée, dix fois rendue, mais après intervalles de longue séche-

1. Voir ci-dessous les chapitres iv, v et vi, qui traitent de la poésie dramatique entre IGUO et 1660 : Le théâtre avant Corneille-, Corneille; Le théâtre au temps de Corneille.

2. Saint Louis, du P. Lemoyne (1651). Moïse, de Sainl-Amanl (1653). Saint Paul, de Godeau (1651.). Alaric, de Scudéry (1654). La Pucelle, de Chapelain (1656). Clovis, de Desniarests (1657). David, de Les Fargues (1660). Jo}ias, de Goras (1662). Cliarlemaqne de Le Laboureur (1664). Ctdlde- ôrand,(\c. Carel Sainte-Garde (1666). Saint Paulin, de Perrault (1675). Dans ces deux cent mille alexandrins, on trouverait sans doute quelques bons vers; mais d'originalité, point ; ni de véritable inspiration ; parce (jue le génie manqua aux auteurs; et que la conception même qu'ils se faisaient de l'épopée, comme d'une œuvre tout artilicielle, était radicalement fausse. Il suffit de rappeler ici leurs noms, sans insister plus longuement sur leur tentative avortée. Voir Julien l)u(dîesne, Histoire des poèmes épiques français du xvii*' siècle, Paris, Thorin, 1870, in-8".

3. Voir ci-dessous, chaf). ii.

4. Voir ci-dessous, chap. vi,

5. Voir ci-dessous chap. vn.

68 LES POÈTES

resse, tantôt augrnentée, tantôt diminuée, la pension de Gom- bauld figure trop bien l'incertitude des faveurs de cour au xvn" siècle; un homme qui n'avait pas d'autres ressources n'était jamais sûr de n'être pas aux abois l'année suivante. Gombauld fit V Endymion (1624), roman en prose les contemporains crurent voir un récit allégorique des bontés que la Reine mère avaient eues pour l'auteur; puis une pastorale envers, V Ama- rante (1628), il se déclare l'un des premiers pour l'unité de jour dans l'œuvre dramatique; une tragédie, les Danaïdes, et force poésies, sonnets, épigrammes. Il fut de la réunion Con- rart, et l'un des premiers académiciens. Saint-Evremond, dans sa comédie des Académistes, l'appelle « Gombauld la froide mine ». Il affectait un peu la dignité de l'homme qui ne dit pas tout ce qu'il sait. L'obscurité de quelques-uns de ses sonnets n'a pas d'autre cause. Quand on l'interrogeait là-dessus il sou- riait mystérieusement, et semblait dire : <.< Je m'entends; il suffit. » Ces petits défauts n'étaient pas pour déplaire à l'hôtel de Rambouillet, nul ne trouva plus d'accueil et de considé- ration que Gombauld : « Pendant la régence de deux grandes reines, Marie de Médicis et Anne d'Autriche (dit Conrart, dans un Elor/ede Gombauld qu'il joignit à la publication de ses œuvres posthumes), M. de Gombauld était des plus assidus à se trouver à leurs cercles; principalement à celui de la première de ces princesses. Mais il se rendait avec encore plus de soin et de plaisir au délicieux réduit de toutes les personnes de qualité et de mérite qui fussent alors, je veux dire à l'hôtel de Ram- bouillet, qui était comme une cour abrégée et choisie, moins nombreuse, mais, si je l'ose dire, plus exquise que celle du Louvre, parce que rien n'approchait de ce temple de l'honneur, la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthé- nice, qui ne fût digne de son approbation et de son estime. » Si Gombauld paraît avoir surtout cherché toute sa vie à faire impression sur ses contemporains, on voit qu'il y réussit. Mort, on l'oublia vite, son œuvre ayant moins de i)restige (]ue sa belle tenue. Boileau le nomme un peu dédaigneusement, entre Malleville (^t Maynard, pour avoir écrit « à peinc^ » deux ou ti(Ms bons sonnets « entre mille ». Saint-Amant. Marc-Antoine de Gérard, sieur de Saint-

LES POKÏES DE 1030 A KlOO 09

Amant, naquit près de lîouon, on i:)*)i, (Vuw faniillc de jx'htr noblesse, et de fortune? plus petile cnccuc. A peu j)r("'s ah.iii- donné dès Tenfance à lui-même, il s'éleva tout seul; il ne siil jamais ni latin ni j^hm-, mais |)ar la lecture et les voya^'es acquit une connaissance assez sérieuse de l'an'ilais, de rif.ilirn. de l'espag-nol. Sa gaieté, cpioifjuc; un peu houlTomie, plut à quel(]ues grands seigneurs, au duc de Uctz, au comte d'IIar- court; il les suivit (un peu couime autrefois le fou suivait le roi) dans les ambassades, et même dans les expéditions militaires. En 1():M, on le voit en Angleterre; en \i)M, il fait campagne sur mer, avec le comte d'ilarcourt, le long des côtes (rEs[)agne et d'Italie; sur terre dans le Piémont, en 1631); avec lui, en 1G41), il secourt Casai; en 1641, il donne bataille à Ivrée.

Il est à Rome en 1633 et en 1613, c'est à cette dernière date qu'il écrit Ro77ie ridicule. En 16i3, il suit d'Harcourt en Angle- terre; il écrit Albion, poème béroï-comique. En 1619, il fait un grand voyage en Pologne et en Suède. Entre temps l'Académie française l'avait admis parmi les premiers membres en le char- geant spécialement de recueillir, en vue du Dictionnaire, les termes grotesques; un peu plus tard on devait dire burlesques. Saint-Amant fut en effet le premier fondateur de ce genre assez misérable, mais dont le succès fut inouï. Scarron, qui lui a dérobé cette gloire, est supérieur à Saint-Amant par la fécondité de l'imagination, par le talent de composer, et par la finesse de l'esprit comique et de l'esprit d'observation ; mais Saint-Amant est plus poète que Scarron.

Depuis son retour de Pologne (1651) il ne quitta plus Paris, et se fît sérieux, même religieux. En 1653, il publia Mo'ise sauvé; en 1656, les stances à Corneille sur sa traduction de Y Imitation. Il mourut le 29 décembre 1661. On ne comprend pas pourquoi Boileau, dans sa satire I, publiée presque au lendemain de cette mort, s'est amusé à parler de Saint-Amant comme d'un famélique. Le « bon gros Saint-Amant », comme il se qua- liliait lui-même, ne fut jamais riche ; mais il avait de riches amis qui ne le laissèrent manquer de rien. Sa poésie gastro- nomique et bachique étincelle de ripailles, qu'il conte avec un air attendri. Mettons qu'il exagérait ses boml)ances comme

70 LES POÈTES

d'autres leurs jeûnes forcés, il reste certain que Saint-Amant ne fut jamais misérable.

Il avait rimé de bonne heure. Sa fameuse ode sur la solitude est (le d623. Celle du Contemplateur est du même temps, et pres- que aussi belle. Il ne fit jamais mieux; comme beaucoup de menus talents, Saint-Amant donna d'abord sa mesure.

Il publia un premier recueil en 1629, un autre en 1646, avec une préface-apologie, signée de son ami Faret, qui s'écrie (dans le plus mauvais goût du temps) : « Qui peut voir cette belle soli- tude à qui toute la France a donné sa voix, sans être tenté d'aller rêver dans les déserts ! Et si tous ceux qui l'ont admirée s'étaient |laissés aller aux premiers mouvements qu'ils ont eus en la lisant, la solitude môme n'aurait-elle pas été détruite par sa propre louange, et ne serait-elle pas aujourd'hui plus fréquen- tée que les villes? » h' avertissement au lecteur e^^t de Saint-Amant, et bien selon son humeur ; il avoue son ignorance du grec et du latin : mais « Homère aussi n'entendait d'autre langue que celle de sa nourrice » il ne faut pas croire « qu'un bon esprit ne puisse rien faire d'admirable sans l'aide des langues étrangères ». Il a remplacé l'étude par les voyages « tant en l'Europe qu'en l'Afrique et en l'Amérique ». D'ailleurs il abhorre les imitateurs et les plagiaires ; il a pris lui-même des sujets à Ovide, mais non son style : « Je ne sais quel honneur on espère recevoir de ces servîtes imitations;... entre les peintres le moindre original d'un Fréminet est beaucoup plus prisé que n'est la meilleure copie d'un Michel-Ange. » Il est certain que la Solitude est l'œuvre d'un homme qui a un peu regardé la nature et fait effort pour analyser les impressions qu'il en recevait. Mais l'œuvre est remplie d'horrible et de grotesque, et, avec du piquant et (hi spirituel, on trouve beaucoup de froideur dans cette poésie grimaçante. Tout le Saint-Amant « romantique » a ce défaut; il ne manque pas d'une certaine vigueur descriptive, et il a souvent de la précision dans le dessin et le coloris; mais l'ensemble est mal fondu; les parties sont mal liées, les traits faux gâtent le reste, à tel point ils sont cho(juants. Les Visions, composées vers 1628, sont déjà tout à fait (hins le goût de ces élucubrations hofTinannesques qui furent à la mode il y a soixanb^ ans. ("'(vst (hi fantastique à froid ; l'auteur se pince

LES l'OKTES DE 1030 A 1000

pour se faire ('ri<M', o\ s'ciif.nirif le vis.i^'o pour avoii* r.iii- <]<' piViii'. Cela est curieux à liic à «m'IIc date, sur la loiiihc d»' Malherbe. Toutefois nous aimons mieux les deux dernières strojdies de la Pluie; c'cist ilu meilleur S;iiut-Am<*uit, frais et vif, plein de verve et de couleur.

Mais Théo[)liile eut fait aussi bien ou mieux. La manière propre de Saint-Amant doit être e!ierclu''e dans un certain n(uul)i'e de petites [)ièces « réalistes » (|ue lui seul, en ce temps-là, pou- vait rimer : les Cabarets dédiés natundlement à son ami Faret dont il ne sépare jamais le nom d'un mot (|ui rime aussi riche- ment; — la Chai/i/jre du débauché (c'est-à-dire du bohème), le Fromage, la lierne, la Vif/ne, la Gazette du Pont-Neuf, et (|uelques sonnets descriptifs, (jui semblent écrits [)()Ui' exjditiuer ou illustrer un tableau hollandais, comme celui qui commence :

Assis sur un fagot, une pipe à la main...

Même veine dans le Melon (quoique ce soit beaucoup d'un poème entier sur un fruit, même gros), dans le Poète crotté, dans la d^evallle; dans les Goinfres. Sans m'extasier sur ces petits « ïéniers « je les préfère à Y héroï-comique, oii le poète s'est aussi complu. Il a chanté sur ce mode ennuyeux le Passage de Gibraltar, et il a mis en tête la théorie de ce genre. 11 ne faut pas « que la simple naïveté soit le seul partage des pièces comiques; je veux bien qu'elle y soit, mais il faut qu'elle soit entremêlée de quelque chose de vif, de noble et de fort qui la relève. Il faut savoir mettre le sel, le poivre et l'ail à propos en cette sauce. » Et il loue la Secchia rapita de Tassoni, modèh^ du genre, et volontiers il dirait qu'il faut plus de génie pour chanter le seau enlevé (jue la colère d'Achille : « Ce genre d'écrire, composé de deux génies si différents, fait un effet mer- veilleux; mais il n'appartient pas à toutes sortes de plumes de s'en mêler; et si l'on n'est maître absolu de la langue, si l'on n'en sait toutes les galanteries, toutes les proi)riétés, toutes les finesses, voire même jusques aux moindres vétilles, j<» ne conseillerai jamais à personne de l'entreprendre. » Il est curieux d'observer comme , en ces années l'Académie française fut fondée, la religion de la langue et du sl\ h^ hantait tous les espi'its ; jusque chez le chanti'c du Melon il y a les

72 LES POÈTES

doutes et les scrupules d'un Vaugelas. Ce qui ne l'empêche pas- d'être souvent au-dessous du mauvais ; comme dans V argument du Passage de Gibraltar, quand Saint-Amant explique ainsi le contraste des plages et des falaises que présente la côte d'Espagne et celle du Maroc : « L'on eût dit que la terre de l'Europe et celle de l'Afrique s'abaissaient en certains endroits autour de nous, par respect, et se haussaient en d'autres, par curiosité. »

Quant à J/oise saum, publié en 1653, mais entrepris depuis^ nombre d'années, s'il est resté le plus connu des ouvrages de Saint-Amant, c'est tant pis pour l'auteur. Ce long poème des- criptif est profondément ennuyeux. Il a beau l'intituler idylle^ pour bien marquer qu'il ne veut pas faire une épopée; il a beau dire dans sa préface « que la description des moindres- choses est de son apanage particulier » ; il n'en est pas moins vrai qu'un ])oème de quelques milliers de vers il n'y a pas une seule idée est insupportable. On croit sur la foi de Boileau que Moïse est surtout ridicule; réellement, il est plutôt plat et vide. La composition est puérile; tout se passe en un jour, grâce à un heureux artifice : un oncle de Moïse raconte d'abord toute l'histoire sainte, depuis le déluge. Ensuite la mère de Moïse rêve toute l'histoire future de son fils. Au travers de ces niai- series il y a souvent dans Moïse un vrai talent de facture et de singuliers bonheurs d'expression.

Il faut bien se garder de vouloir réhabiliter Saint-Amant, très justement oublié ; toutefois il tient sa petite place entre Malherbe et La Fontaine; dans ce grand désert (je mets à part les poètes de théâtre) que la muse française mit trente ans à traverser sans rencontrer à peu près personne à qui parler. Comme poète, Saint-Amant vaut bien Voiture; mais qu'ils valent peu l'un et l'autre î et surtout que ces hommes d'esprit qui font des vers, sont loin des vrais poètes! Qu'on lise h\ liOinc ridicule de Saint-Amant; cela vaut du l)on Scarron. Mais qu'on lise, après, les Regrets de Du Bellay; c'est aussi une satire et faite aussi à Roin(\ loin de France et dans tout l'en- iMii (b' Texil. Qui compareivi au hasard quelques sonnets de i)ii Belhiy et quehjues dizains (U^ Saint-Amant verra d'un cou[> d'(eil hi distance* (pi'il y a d'un vrai poète à un liomme d'esprit (jiii l'ail des v(M's.

LKS POKTES DE 1630 A iOOO 1'^

Guillaume Golletet. Imi iiH'moirc <lii (inuid Cardinal nous nommerons Guillaume (^olN'h'l '.Il eut, on no sait rom- ment, lo honlieur d'être distinj^ué [)ar Uielielieu, (jui lo protéi^'a, lui l)aya fort cher (!<' niéchants vers, le mit à TAcadémic^et daris le bureau poétiques cliarf^é de fournir* de [dèces le théûtre du Palais-Cardinal. Une foule de «grands, prélats et seif,meurs, rom- Idèrcntde bienfaits le protégé de Richelieu; ce qui ne Tempêcha pas de crier misère toute sa vie. On se souvient qu'il épousa tour à tour ses trois servantes, mais on a oublié ses vers, qui ne paraissent plus lisibles. Il employa ses dernièi-es années à écrire les Vies des poètes français, « ouvrage (dit d'Olivet) qui par je ne sais quelle fatalité demeure enseveli dans la poussière depuis la mort de l'auteur ». Au xvm® siècle, l'impression en fut com- mencée et interrompue après la première feuille. En mai 18"! , l'incendie de la bibliothèque du Louvre, allumé par la Commune, consuma le manuscrit autographe des Vies et une copie de l'ouvrage , placés imprudemment côte à côte sur le même rayon. Une partie du recueil (la moitié environ) avait été heureusement copiée ou publiée par divers érudits ; le reste a péri sans retour, et cette perte est fort regrettable pour l'histoire littéraire du xvi^ siècle et des règnes de Henri IV et de Louis XIII. Le fils de Guillaume Colletet, François, fut rimeur à son tour, mais sans succès, et vécut misérablement, en parasite de bas étage : Boileau le lui reproche assez cruellement.

Jean-Francois Sarrasin. Fort au-dessus de Colletet, les contemporains plaçaient Sarrasin, leur « enfant gâté », que la postérité n'a pas tant caressé ^ Déjà La Bruyère expliquait très bien comment s'étaient si vite éclipsées ces réputations mondaines fondées uniquement sur la vogue du moment : « Voiture et Sarrasin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard, et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties oh l'on était

1. le 12 mars l.'iOfi, à Paris, il y mourut le 11 octobre ItKiO.

2. Jean-François Sarrasin, près de Caen, vers IGOi. mourul à Pé/.enas. en IGoo. Son nom s'écrit de diverses façons, jinr un r on deux, i>;ir un .v ou un z.

74 LES POÈTES

admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu*ils les feraient revivre. Ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils excelle- raient dans un autre genre. » C'est le propre en effet des gens d'esprit d'être bons à plusieurs choses; et Sarrasin, (jui se piqua de poésie et ne fît pas mal en vers, aurait mieux fait peut-être en prose si de son temps la prose eût été la mode ; mais elle ne faisait honneur qu'au seul Balzac, « l'unique éloquent ». La Conspiration de Wallenstein, écrite par Sarrasin vers 1645, est un très bon modèle de narration historique et annonce, un siècle d'avance, la prose élégante et simple, unie et claire de V Histoire de Charles XII.

Il reste que son temps l'a mis un peu haut. A lire cette épi- taphe que Ménage écrivit dans son latin châtié, de quel illustre mort croirait-on qu'il est ici parlé : « Docte, disert, érudit, élé- gant; il écrivait en prose avec aisance, envers avec bonheur. Poli, gracieux, plaisant; courtisan habile et sage et avisé ; dans la vie privée ou publique, dans le loisir ou dans les affaii'es, également propre aux jeux et aux choses sérieuses, partout il faisait mer- veille. » Telle est l'oraison funèbre de Jean-François Sarrasin, secrétaire du prince de Conti. Tant d'admiration n'a pas pu faire vivre ses poésies, lyriques ou légères, si admirées des pré- cieuses, mais oubliées depuis longtemps. Se souvient-on même qu'il a fait la Pompe funèbre de Voiture, qui passa pour un chef- d'œuvre, et la Défaite des bouts-rimésl Son bagage s'est trouvé trop mince aux yeux de la postérité; il avait toutefois de l'es- prit, une langue nette, et souvent la plaisanterie assez fine. C'est lui qui introduisit en France le terme de burlesque, emprunté des Italiens, et voué à une fortune é[)hémère, mais brillante. I^dlissonfut son ami fidèle; c'est Pellisson quijuiblia les œuvres d(* Sarrasin (en 1656) avec une longue préface il fait un éloge exagéré, mais sincère de son ami. A la fin du siècle, Per- rault mettait encore Sarrasin au nombre des grands hommes que h^s modernes peuvent opposer avec avantage aux anciens ; et LaMonnoye, au siècle suivant, l'appelle « un des plus beaux esprits que la France ait eus ».

Antoine Godeau. Godeau, ([ui n'esl guère moins oublié, esl 1res suj)érieur à Sarrasin. 11 ne lui a maniiué (jue le goût.

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faille (le quoi il ii la il li'(>|» de voi's, cl il en a fail hoauroiij» de mauvais; mais il élait [)oèt(', d il lui arrive de le montrer. Nous n'avofis pas laiil de poètes ndi^ieux; <e lilre (lodean, riin des iTioilleurs, mérilerail, «Tèlre plus esliiiu'' on plus connu. ,!<' <i*ois que ses débuts mondains lirent du lorl à sa r(''piilalion de lyri([uc sacré.

Antoine Godeau ', |)arent de ('oiirarl, fui introduit tout jeune encore à TIkMcI de Ramhoiiillet et dans ces réunions littéraires d'où l'Académie française a pris naissance ^ Quoique fort laid, [)res([ue nain, et <le mine ( liétive, il ()lut partout, tirûce à son esprit facile et à sa verve entraînante. Il eut tant de succès à l'hôtel de Rambouillet que Voiture en prit de l'ombracre et l'ho- nora de sa jalousie. Mais à trente ans, ( hani^eant d'aml)iti(jn ou touché de la grâce, Godeau se fit d'éiilise; puis ses prédications aussi bien que ses vers ayant plu à Richelieu, avant trente et un ans il fut nommé évêque de Grasse et de Vence. Contre l'at- tente g-énérale, il résida assez fidèlement, et l'ancien favori de l'hôtel, le « nain de Julie », comme il se laissait appeler, fut un très bon évoque. 11 ne laissa pas toutefois de rester homme de lettres, en prose et en vers.

11 travaillait trop vite ^ ; et Tallemant lui en fait reproche : « Vous diriez qu'il a été condamné à faire un ouvrage en tant de temps. Pour un jour, il fit trois cents vers en stances de dix : le moyen que cela soit bien? Il a du génie; mais il n'a ni assez de savoir, ni assez de force. »

Jeune il avait fait des vers galants, selon la mode de l'époque ; un peu plus miir, et prêt à devenir homme d'église et prélat, il composa surtout des poésies religieuses, et il eut ce bonheur, assez rare, et qui avait manqué k Desportes, à Bertaut, et à beau- coup d'autres, que ses odes sacrées valurent luieux que ses

1. à Dreux le 2i septembre 16()."J; mort le 21 avril l()72 à Vence.

2. A vingt-sept ans, il est l'àme de ces réunions. Chapelain lui écrit, pour le rappeler de Dreux au plus vite : « Vous nous rendrez V Académie de laquelle vous êtes le prince et le chef, chacun ayant remis à votre retour l'assemblée de nos conseils et la tenue de nos états. » On remarcpiera le mot (\' Académie employé (par forme de Jeu) dans cette lettre, qui est de décembre l(i:{2. Ku l('>o;5, dodeau se démit de l'évêché de Grasse, en conservant celui de Vence.

3. 11 s'est souvent répété; Saint-Evremond ne mantiue pas de le lui rei)rochcr dans la comédie des Académistes :

11 a l'esprit l'ertilc et lo tour assez beau,

Tout lo défaut ([u'il a, soit en vers, soit (mi pi'use.

C'est ([u'cn trop «le lac.-oiis il dit la même rliose.

76 LES POÈTES

odes profanes. 11 est certain qu'elles n'ont jamais été appré- ciées à leur valeur. Boileau semble le dire; il convient que (c Godeau est un poète fort estimable ^ )>. Mais il ajoute : « Je ne sais point s'il passera à la postérité ; mais il faudra pour cela qu'il ressuscite, puisqu'on peut dire qu'il est déjà mort, n'étant presque plus maintenant lu de personne. » Si l'on dédaig^ne ses Cantiques on devrait lire au moins ses Épîtres morales, adressées à tous les grands personnages du siècle : princes, prélats, écri- vains illustres ; quoiqu'il y flatte un peu trop ses correspondants, il môle aux compliments des témoignages, des allusions, des portraits qui intéressent l'histoire littéraire. Dans l'œuvre trop étendue, et surtout négligée, de Godeau, il y a certainement beaucoup de fatras ; mais lui-même convenait avec bonne grâce, vers la fin de sa vie, qu'il n'avait jamais prétendu au grand nom de poète; il n'était qu'un homme de goût, qui trou- vait à rimer un plaisir innocent et souhaitait aussi de procurer par ses vers quelque profit à autrui : « Saint Grégoire de Nazianze, disait-il, a fait des vers jusqu'à la fin de sa vie, qui a été très longue ; mais il ne regardait dans ses compositions que la gloire de Dieu et l'utilité des fidèles. » Cela est bien dit; tou- tefois il ne faudrait pas abuser de ces pieux sentiments, parce que les méchants vers n'apportent ni beaucoup de gloire à Dieu ni beaucoup de fruit aux hommes. Mais Godeau en fît plusieurs fois de bons. Il eût encore été, au besoin, meilleur critique. L'édition des œuvres de Malherbe donnée en 1630 est précédée d'une préface d'Antoine Godeau, il étudie l'œuvre et l'in- fluence de Malherbe avec une justesse, une autorité très remar- quables à cette date. Malherbe venait de mourir, et Godeau avait à peine vingt-cinq ans. Toute l'admiration que mérite l'œuvre (kl poète et les justes réserves qu'il faut bien faire contre l'étroitesse de son génie et de sa réforme, tout est déjà dans cette p'e/'rtce, tro]> peu connue et citée.

Isaac de Benserade. Ainsi Godeau n'est pas seulement \v « ina,i:(^ (h' Sidon » ni le « nain de Julie ». La postérité est très injuste <Mivei's hii (piand elle le confond avec la foule des beaux esprits mondains de ]'é[M)(pie ou avec les menus rimeurs des fêtes de coiii'. un HensiM'ade par exemph\ Isaac d(^ B(Mise-

1. l.t'Uro il .Miuici'oix. 2'.« avril |G'.)o.

LES POÈTES DE 1630 A IGGO 77

ra<]o n'est qu'un amuseur eu vers; uiais il faut avoufr <|u"il excella dans re genre IVivolc '. Pendant vin«^t ans, il denieui;! cliarf^n; de com[)Oser les vers des hallels (jui faisaie'ut alors le divertissement favori du loi. Aupjiravanl, lieMi n'était plus fade et plus insignifiant que res vers à d.iuser; il y donna du pi([uant et de l'à-propos, en y semant avec une certaine hardiesse, et par- fois une impertinence, qu'il savait rendre agréable, des allusions transparentes au caractère et aux aventures des personnages de la cour qui figuraient dans les ballets. C'est ce qui fit dire à Senecé :

De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,

Sans qu'ils le prissent de travers : Il fut vieux et galant sans être ridicule, Et s'enrichit à composer des vers.

Son fameux sonnet de JoJ) (1651) divisa la cour et les beaux esprits du temps : les uns, avec le prince de Conti, tenaient pour Benserade; les autres, avec M""^ de Longueville, préféraient le sonnet iVUranie de Voiture. On était en pleine Fronde, et cette dispute frivole n'excitait pas moins les esprits, dans cette sin- gulière époque, que la guerre civile prête à éclater de nouveau. Benserade fut moins heureux au théâtre, oii il n'obtint aucun succès. Devenu vieux (1G76), il donna les Métamorphoses en rondeaux, mais ces fadaises surannées ne plaisaient j)lus, Boi- leau régnant. Benserade eut le bon esprit d'aller vieillir et mourir dans une retraite champêtre, à Gentilly, près de Paris ; il amusait ses derniers jours en gravant sur l'écorce des arbres des vers comme ceux-ci :

Adieu, fortune, honneurs; adieu, vous et les vôtres,

Je viens ici vous oublier. Adieu, toi-même, amour, bien plus que tous les autres

Difficile à congédier.

A soixante et quinze ans ! il exagérait.

Georges de Brébeuf. Celui que nous nommerons le der- nier mérite plus de respect et d'estime que la plupart des poètes oubliés qui furent ses contemporains. Georges de Brébeuf se

\. en Normandie (1612), mort à Paris le 19 oclobro lODl. 2. à Rouen en J61S, mort en ItiGl.

78 LES POÈTES

soutient mieux (levant la postérité, et Boileau, tout en le mal- traitant, convient que

Malgré son fatras obscur, Souvent Brébeuf étincelle.

Sa traduction de la Fharsale en vers est restée le plus connu de ses ouvrages ; et sans doute, si le traducteur a encore exagéré, trop souvent, l'emphase et la déclamation qui abondaient dans l'original, on ne peut nier qu'il ne se trouve aussi dans cet ouvrage de très beaux vers, et môme de belles ]^ages, écrites avec grandeur, avec fermeté, par un très bon disciple de Cor- neille. Mais il faut mettre beaucoup au-dessus de la Pharsale les Entretiens solitaires, ou Prières et méditations pieuses en vers français (1660), Brébeuf a su exprimer dans une langue poé- tique, en général fort simple, des sentiments religieux et des pensées philosophiques très personnels, très sincères. A une époque si peu de poètes se sont appliqués à rentrer en eux- mêmes, où, si la « vie intérieure » attirait beaucoup d'àmes, elle ne leur laissait guère le goût de s'ouvrir et de s'expliquer elles-mêmes, du moins en vers, les Entretiens sont une œuvre très remarquable ; elle eût mérité d'obtenir un plus grand succès ; mais ce qui en fait à nos yeux la singularité rare fut ce qui en écarta les lecteurs en 1660. D'ailleurs l'auteur, de tout temps malade et languissant, mourut l'année suivante, à quarante- trois ans, avant d'avoir donné tout ce qu'on en pouvait attendre : c'est un talent incomplet, mais une âme belle et attrayante, de qui la destinée ressemble à celle de Yauvenargues ; tous deux eurent plus de naissance que de bien, une santé déplorable, une vie courte, bercée de grandes espérances, qui ne se réalisèrent jamais. On leur fît à tous deux beaucoup de [)romesses qui res- tèrent vaines. La philosophie religieuse les soutint l'un et l'autre, sans les consoler tout à fait.

Scarron. Paul Scarron sera nommé plus loin, avec honneur, parmi les poètes comiques et les auteurs de romans « naïfs », comme on disait en ce temps-là, le terme de natu- raliste s'appli(|uait encore aux saAants. Mais au moins faut-il ici rappeler (pie Scarron n'a |)as fait seulement des vers pour le tbéàtre; et (ju'il est surtout resté fameux et, d'une certaine

LES POKTES DE IGiJO A 1060 79

l'aroii, j)0|)iilair(', [)Oiir asoir sinon ci'/m'-, du moins |)I'oj);i^m'* Ir burlos(|iie en France v\ ('onij)os<'' le Tuphon (IGii) et VKut}i(lti Ivavciille (lGi8-.")3). Cet lioninic viai nient hien doué de; nature, je ne parl(^ (]U(; de l'esprit, (pTil avait très vif et très original, et (({uaiid il voulait) très (in, ni«jritait une renommée plus sérieuse. On ne [irétend pas ici nier l'existence du f^enre burlesque; il a fait trop de bruit pour (pTon lui conteste l'iionneur d'avoir vécu; j'accorde même qu'il y a dans cette recliercbe obstinée du ridi- cule quebjue chose (jui répond à un instinct de l'esprit humain; à un pencharit réel, quoiqu'il ne soit pas le plus beau de nos penchants. Le goût de dénicher le grotesque au fond de toutes les tragédies et de toutes les éj)opées humaines peut se justifier, j'y consens; mais c'est à condition qu'il s'exprime et se satis- fasse brièvement, par un trait, par une page au plus; mais non dans des poèmes entiers, dont la lecture devient écœurante avant la fin du premier feuillet. Une grimace peut être plaisante et spirituelle ; mais elle ne fait rire qu'à condition d'être fugi- tive. Une grimace prolongée indéfiniment devient une maladie nerveuse, qui donne, aux regardants, l'envie de pleurer, ou de fuir. En dépit de l'engouement général, quelques contemporains jugeaient ainsi le burlesque au plus beau de son règne : « Il passa (d'Italie) en France, écrit Pellisson \... s'y déborda et y fit d'étranges ravages. Ne semblait-il pas toutes ces années der- nières que nous jouassions à ce jeu qui gagne perd? Et la j)lupart ne pensaient-ils pas que pour écrire raisonnablement en ce genre il suffisait de dire des choses contre le bon sens et la raison? Chacun s'en croyait capable en l'un et l'autre sexe, depuis les dames et les seigneurs de la cour jusqu'aux femmes de chambre et aux valets. Cette fureur (ie burlesque , dont à la fin nous commençons à guérir, était venue si avant que les libraires ne voulaient rien qui ne portât ce nom ; que, par ignorance ou pour mieux débiter leur marchandise, ils le donnaient aux choses les plus sérieuses du monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits vers : d'où vient que, durant la guerre de Paris, en IGiO. on imprima une pièce assez mauvaise, mais sérieuse pourtant, avec ce titre, qui fît justement horreur à ceux qui n'en lui'tMit pas

1. Dans VlUsloive de l'Académie française (1G52).

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davantage : La Passion de Notre-Seigneur en vers burlesques. » Singulière époque oii ces deux sentiments, que Pascal hait également, le IjoufTon et « l'enflé » \ se disputent l'engouement de la société; jusqu'à être ensemble et pareillement chéris 4es mêmes esprits, qui partagent leur faveur entre Scarron et M"" de Scudéry, le Typhon et le Grand Cijrus.

BIBLIOGRAPHIE

Outre les histoires générales de Ja littérature ou de la poésie française, on peut consulter : Demogeot (Jacques), Tableau de la littérature française au XVll^ siècle avant Corneille et Descartes, Paris, 1859, in-8. Robiou, ^.s.sai sur l'histoire de la littérature et des mœurs pendant la première moitié du jy/f« siècle. Paris, 2 vol. in-8, 1858.

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I. " Je hais le boulîon et roiillt" : on ne voiulrait faire son ami de l'un ni de l'autre. »

BIBLIOGIIAPHIE 81

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Sur Benserade : Niceron, Mémoires, t. XIV. Victor Fournel, les Contemporains de Molière, Paris, 1866, in-8, t. II {Ballets et Mascarades). Goujet, Bibliothèque française, t. XVIII, p. 287. E. Faguet, Revue des cours, 17 et 24 décembre 1896.

Sur Brébeuf : Goujet, Bibliothèque française, t. XVII, p. 38. E. Faguet, Revue des cours, 10 décembre 1896. M. Harmant va publier une étude approfondie sur Brébeuf. Sur Racan, Maynard, Saint-Amant, Gombauld, CoUetet, Godeau et Benserade, qui ont appartenu à l'Académie française, voir VHistoire de V Académie française par Pellisson et d'Olivet ; édit. Ch. Livet, Paris, 1858, 2 vol. in-8. '

Histoire de la langue. I\'.

CHAPITRE II

L'HÔTEL DE RAMBOUILLET— BALZAC. VOITURE

LES PRÉCIEUSES'

/. Développement de Vesprit de société.

La vie de salon en France. Au moment Malherbe, par SCS préceptes, par les exemples de sa poésie sèche et labo- rieuse, répondait au besoin d'ordre et de discipline dont était travaillée la génération contemporaine, et arrivait à triompher de rivaux qui avaient plus de génie que lui, il se produisit un fait dont l'influence fut capitale sur le développement de notre littérature pendant le xvn" siècle, et dont la répercussion devait se faire sentir encore longtemps après. Ce fut l'avènement définitif de l'esprit de société, l'établissement de ces relations mondaines qui donnèrent aux sentiments une délicatesse inconnue jusque-là, de la pureté au langage, et permirent à la race de dé|)loyer ses qualités natives, son goût pour l'élégance et la mesure. Cette politesse des mœurs est si conforme au génie français, si nécessaire aux œuvres qu'il peut produire, qu'on en trouve des traces dès le moyen âge, chez nos trou- vères et surtout dans la lyrique courtoise des troubadours. Au xvi" sièch?, h's progrès qu'elle avait faits sont déjà apprécia-

\. Par M. BoiuTio/. professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Bordeaux.

DÉVELOPPEMENT DE L'ESPUIT DE SOCIÉTÉ 83

J)los; Clément Marot rf avait pas tort d'appeler la cour sa (( maistresse (Tescole », et l(3s « devisanls » de V Ilcptaméron nous offrent déjà l'image d'une société groupée pour se livrer à des délassements intellectuels, (ù'est surtout à la cour de Henri II ([ue, par le goût des diverlissements ingénieux, une certaine retenue dans les allures et le Ion de la conversation, la politesse commençait à éclore et tendait à s(; refléter dans la littérature. Quarante années de g-uerre civile, sans étouffer ces germes, vinrent cependant tout remettre en (juestion.

Au commencement du xvn'' siècle, sortant enfin des convul- sions où elle s'était débattue pendant les règnes des derniers Valois, aspirant au re[)Os, imbue d'un esprit de tolérance plus large qu'on ne serait tenté de le croire, la société française retrouva son équilibre. Elle sentit impérieusement le besoin de s(î grouper, de prendre de son génie une conscience plus claire, et de donner une définition d'elle-même. L'ordre maté- riel était assuré, la royauté puissante et respectée grâce à Henri IV et plus tard à Richelieu : l'art des bienséances allait trouver un terrain propice pour se développer et porter tous ses fruits. C'est la vie de salon qui le lui fournit. Là, par le com- merce des femmes, par l'échange quotidien des galanteries et des jolis propos, ce qu'il y avait encore de rudesse et de sève ardente dans la génération se disciplina; grâce au plaisir qu'on éprouva à se rapprocher et à converser ensemble, on se fît un idéal de la politesse et on tint à honneur d'observer des règles qu'on s'imposait librement. En même temps, on choisit davan- tage ses mots, on apprit à les ordonner en files de raisonnements exacts et commodes, on donna à la langue une force et des nuances qu'elle n'avait ])as encore connues. Il y eut plus; ce groupement, tout aristocratique qu'il était, n'eut rien d'étroit ni de dédaigneux : les auteurs proprement dits, les hommes de talent ou de génie n'en furent pas exclus. En les admettant, la haute société française rendit un double service à notre littéra- ture : elle lui offrit avec une langue épurée des modèles d'une rare délicatesse, et prépara en même temps un auditoire d'élite aux chefs-d'œuvre qui allaient se succéder.

La marquise de Rambouillet. Ce fut une grande dame, d'origine à demi italienne, (jui eut la gloire de présider

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en quelque sorte à cet avènement des mœurs de salon, et de donner pendant cinquante ans le ton à la société française.

Catherine de Yivonne, née en 1588, tenait par sa mère aux illustres familles des Savelli et des Strozzi. Son père avait été ambassadeur à Rome ; elle-même y passa sa première enfance, puis fut amenée à Paris. En 1600, à peine âgée de douze ans, on lui avait fait épouser Charles d'Angennes, marquis de Ram- bouillet, qui n'en avait que vingt-trois, et pour lequel elle éprouva toujours une passion mêlée de déférence, que la mort seule put interrompre. A des mœurs d'une irréprochable pureté la jeune marquise joignait un sérieux précoce, une âme fîère, une rare délicatesse d'esprit, qui alla s'affinant encore avec l'âge, et contribua grandement à créer autour d'elle cette atmo- sphère intellectuelle elle vécut jusqu'à la fin. Parlant l'italien et l'espagnol avec autant de facilité que le français, elle était faite pour donner le ton à la conversation : mais, si elle était sensible aux grâces élégantes du langage et aux charmes de la forme, la sévérité du fond ne la rebutait pas, l'attirait au con- traire; on la vit se plaire aux oraisons funèbres de Cospeau, à la lecture des dissertations morales de Balzac ; la poésie pleine de Malherbe et plus tard les mâles tirades de Corneille furent sa nourriture favorite. A défaut de portraits qui n'existent plus ', les contemporains nous renseignent sur sa beauté, qu'elle con- serva jusqu'à un âge avancé. « Cléomire est grande et bien faite... La délicatesse de son teint ne se peut exprimer... Les yeux de Cléomire sont si admirablement beaux qu'on ne les a jamais pu bien représenter ^ » Et pour la peindre au moraK M"" de Scudéry a un trait vraiment caractéristique : « Toutes ses passions sont soumises à la raison. » Yoilà qui explique bien l'ascendant que prit la marquise autour d'elle, sa confor- mité avec l'esprit même du siècle et de la littérature française dans ce (|u'elle a de plus relevé. D'ailleurs, malgré cette « raison » dominante, elle avait aussi les vertus de moindre importance, ceHes qui rendent aimable le commerce journalier : elle était « d'humeur enjouée ». Quant à son cœur, Seg"rais et

!. Il y en av.iil cependant de nombreux au xvuc siècle. Georges de Scudéry en possédait deux dans son (•al)inel. •2. M"" de Scudéry, Grand Ci/rus, I. Vil, p. 489.

DÉVELOPPEMENT DE L'ESPRIT DE SOCIÉTÉ 8;i

Tall(^m;inl «les l{<}aux lui-même Tout comhlé d'élofres et en ont vanté la (iélicat(3sse exquise. « Elle était bonne amie, flit ce der- nier, obligeait tout le monde. »

Telle était la femme vraiment su()érieure auprès de la(ju(dle la société française allait, pendant un d<'mi-siècle, faire son apj)rentissag-e. Après son mariag-(^ M""" de Rambouillet parut à la cour de Henri IV, oii l'appelaient son ranjz', la cliarge de son mari ' et les alliances de sa nouvelle famille. Elle ne s'y pliil guère : le laisser-aller de cette cour encore mal « dégasconnée », ses mœurs libres et le langage assez cavalier qu'on y parlait n'étaient pas pour la séduire. Elle s'en éloigna peu à peu, n'y parut plus qu'à de rares intervalles, surtout après 1(J0", année de la naissance de cette première fille, qui devait être la célèbre Julie, lorsque des grossesses successives et les soins de sa famille la retinrent chez elle. Son père lui avait laissé près des Quinze-Vingts, dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre -, une vieille demeure familiale, cet hôtel Pisani qui, sous un nom nouveau, allait devenir fameux, lorsqu'il eut été reconstruit presque de fond en comble et que l'aménagement intérieur en eut été bouleversé. La marquise, qui dessinait avec goût, se fit elle-même son architecte. Elle rêva, paraît-il, assez longtemps à la chose, puis un soir se frappa le front, demanda des crayons et du papier : elle venait d'entrevoir le plan qu'elle cherchait, ce plan qui, après avoir fait une révolution dans l'architecture, devait en introduire une aussi dans les mœurs et exercer son influence sur les relations sociales. Jusque-là, nous dit Tallemant, « on ne savait que faire une salle à côté, une chambre de l'autre, et un escalier au milieu ». Aux immenses salles, disposées pour la vie de parade et les réceptions nombreuses, la marquise substitua une série d'appartements plus petits, des « cabinets » dans lesquels la conversation devait s'animer plus facilement, et s'établir au besoin le charme de l'intimité. Elle relégua les esca- liers dans un des angles du bâtiment, fit ouvrir des fenêtres hautes et larges vis-à-vis des portes, et fut enfin la première qui s'avisa de « peindre une chambre d'autre couleur que de rouge

1. il était grand maître de la garde-robe, mais se démit de sa charge en 1611

2. A peu près sur l'emplacement actuel des Grands Magasins du Louvre.

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OU de tanné ». Sauvai ^ nous a décrit les heureuses proportions de l'hôtel et sa helle ordonnance intérieure : il n'a oublié ni les corniches et les architraves de la façade, ni ce jardin aux lignes symétriques, dans lequel plus tard M'"° de Rambouillet devait encore faire surgir, comme d'un coup de baguette magique, l'élégante « loge de Zyrphée » . Mais le vrai sanctuaire de l'hôtel fut la grande chambre à coucher la marquise, souvent assise sur son lit suivant la mode du temps, recevait ses hôtes : il y avait dans cette pièce dix-huit sièges en tout, fauteuils ou tabou- rets, et de vastes paravents qu'on développait selon le nombre des personnes présentes; à l'origine elle était tapissée de ten- tures de velours bleu rehaussé d'or et d'argent. Ce fut la fameuse Chambre bleue, oii le xvn^ siècle allait défiler et s'instruire à la politesse des mœurs, tout en y prenant le ton juste de la conver- sation. Oh! cette chambre bleue, que n'en ont pas dit les con- temporains, et pendant combien d'années devaient-ils avoir les yeux fixés sur elle! Au milieu du siècle, M"" de Scudéry, dans le Grand Cijriis, parle encore du palais de Cléomire comme d'un temple, et avec vénération de la divinité qui s'y trouve : (^ L'air est toujours parfumé dans son palais ; diverses corbeilles magni- fiques, pleines de fleurs, font un printemps continuel dans sa chambre, et le lieu oii on la voit d'ordinaire est si a2:réable et si bien imaginé qu'on croit être dans un enchantement lorsqu'on y est près d'elle. »

Les premiers hôtes de la chambre bleue. C'est de 1618 que date la reconstruction de l'hôtel de Rambouillet ^ Mais il y eut avant cette époque des réunions, l'on s'oc- cupait de choses sérieuses : Malherbe, à la date de 1613, raconte déjà que « chez W^" de Rambouillet et en sa présence » l'abbé de Saint-Michel a montré une pièce d'or gauloise trouvée en Picardie, et l'a offerte à la marquise ^ Parmi les hôtes de la

1. Sauvai, Histoire et recherches des anliquilés de la ville de Paris, t. II, p. 200.

2. On en conserve encore deux pierres au Musée de Cluny, et elles sont accom- paf.'nées de la nionlion suivante sur le Catalogue (édit. de 1883) : « 355. Pierres de fondation de l'hôtel de Rambouilîet, place du Carrousel, démoli en 1852. Sur l'une d'elles on lit : Fait par haidt et jouissant seigneur maître Charles d'Angennes, marquis de Rembouillet et de Pisany, vidame du Mans, baron du Chaudulor et de Tallemont, conseiller du roy en son conseil d'Estat et maître de lu garderohbe de sa majesté. Ce 26 juin 1618. Sur l'autre i)icrre sont les armes de h famille. Données par MM. de la Ileiberette et Saunier.

3. Lettre du 6 septembre 1613.

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première heure, il fuul compter Cospeau, plus lanl évèqiie (TAire, éloquent pour son époque, (;t que M. de Ramhouillet avait en estime toute spéciale; Hiclielieu, qui avait été son élève et n'en était qu'aux débuts de sa fortune; ])olili(jU(', fut introduit par lui dans le cercle. D'autres prélats y vinrent, comme le car- dinal de La Valette; [)uis des membres de l'aristocratie, le duc de Guise, le marquis du Yigean, le maréchal de Souvré, père de M""" de Sablé, M. de Chaudebonne, un des intimes. Parmi les grandes dames, on remarquait M""' la Princesse, la belle Char- lotte de Montmorency, la duchesse de la Trémouille : un peu plus tard fut introduite une fille de la ])ourg-eoisie, qui avait déjà fait grand bruit à la cour dans les dernières années de Henri IV, et que la chronique scandaleuse n'a point ménagée, dont le destin fut en tout cas de tourner bien des têtes. C'était cette fameuse Angélique Paulet, à qui ses cheveux d'un blond trop doré et ses fîères allures ont valu le surnom de « la belle lionne ». Son éducation avait été soignée; elle dansait à ravir, touchait du luth; « on raconte, dit Tallemant, que l'on trouva deux rossignols morts sur le bord d'une fontaine elle avait chanté tout le jour ». Quelles qu'aient pu être les erreurs de sa jeunesse, c'était une femme d'une grâce parfaite et d'un esprit qui n'avait rien de commun : en l'admettant parmi ses plus intimes amies. M™'' de Rambouillet a jeté un voile sur le passé et lui a presque décerné un brevet de vertu.

Dès la première période, on voit à l'hôtel de Rambouillet les gens du monde entrer en contact avec des auteurs de profes- sion; ce sont des poètes comme Malherbe et son ami Racan, Ogier de Gombauld, ou des écrivains qui ont à cœur d'épurer la langue française et fonderont plus tard l'Académie, comme Conrart, Vaugelas, Chapelain. Avec de tels habitués, les choses de l'esprit ne pouvaient manquer d'être en honneur. Au début, à vrai dire, le goût fut un peu hésitant. On était à l'époque oii VAst7'ée d'Honoré d'Urfé préludait à sa longue vogue, obtenait tous les suffrages par le charme d'un style plus naturel que les sentiments exprimés, et offrait à cette société rajeunie le miroir d'une politesse déjà réelle, mais trop fade. Puis, en 1615, Con- cini avait fait venir à la cour de France le poète napolitain Marini, non moins célèbre en Espagne qu'en Italie puisque

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Lope (le Yega déclarait qu'il était au Tasse « ce que le soleil est à l'aurore » , poète de toutes les antithèses et de toutes les images brillantées, cherchant ses effets dans le rapprochement inattendu des mots, et qui, les jours il était simple, appelait la rose « l'œil du printemps ». Il arriva à Paris précédé d'une immense réputation, et y acheva son poème de 45 000 vers, YAdone, pour lequel Chapelain entreprit une préface ambiguë. A l'hôtel de Rambouillet, Marini fut reçu avec honneur, et pen- dant quelques années y incarna « l'éclatante folie » d'outre- monts, accompagnant ses saints de compliments alambiqués et débitant gravement ses concetti. Il partit, mais il laissait en germe la préciosité.

Cependant, si l'on peut reprocher à M°"^ de Rambouillet trop de complaisance pour les italianismes de son compatriote Marini, il est juste d'ajouter qu'à cette époque même, et tant qu'il vécut, le vieux Malherbe fut son favori et en quelque sorte son poète en titre. A vrai dire, le Malherbe de l'hôtel de Ram- bouillet n'est pas tout à fait celui que nous connaissons par ail- leurs, le réformateur de la poésie française, l'irascible et intrai- table président qui trônait dans son étroit logis de la rue Croix- des-Petits-Champs. C'est un Malherbe qui fait des concessions au « bel air », qui se met en frais plus que jamais de mytho- logie galante, et chante d'une voix un peu cassée :

Chère beauté que mon âme ravie Comme son pôle va regardant ^..

Il avait trouvé pour la marquise l'anagramme célèbre d'Arthé- nice , et plus tard le surnom de Rodanthe, qui eut moins de succès. Il lui adressait une lettre il la divinisait déjà, et qui est un pur exercice de rhétorique et de phraséologie respec- tueuse ^ Enlin, dans un des derniers fragments que nous ayons de lui, il parle de la « belle bergère » à qui le destin semble « avoir ganU'» ses dernières années », il rétablit sous leur vrai jour les relations toutes platoniques qui ont existé entre eux, et

\. Malherho, t. I, p. "247 (éd. des Grands Écrivains). 2. Ibid., t. IV, p. 190.

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nous fait voir ([yuiWe sorte (rencens M""' do Hamliouillet a accepté de lui comme des autres :

J'eus honte de brûler pour une âme glacée, Et, sans me travailler à lui faire pitié, Restreignis mon amonr aux lernios d'amitiés

A côté (le Mallierl)(% on peut placer nu antre poète, qui n'eut pas peut-être toute la réputation dont il était diprne, Ogier de Gomhauld. Un peu plus tard, ce sera le « vieillard plein d'hon- neur » dont parlera Tallemant, tout en poussant le portrait à la charge : il était droit, d(^ honne mine, vêtu à la mode de la cour de Henri îV, très lier, et ne sollicitant jamais de faveurs, quoiqu'il fut fort pauvre. Dès cette époque il était célèhre par son amour romanesque pour Marie de Médicis, dont il a retracé l'histoire sous un voile transparent dans son poème en prose iVEndijmion. xVu fond, très capable de tourner de beaux vers; il savait donner grande allure même aux fadeurs à la mode, et rien n'est d'un dessin plus ferme, par exemple, que le sonnet il raconte l'apparition de Philis au milieu de « la belle nuit dont son âme est ravie » :

Sa présence à l'instant fit sentir sa vertu, Et mon cœur fut saisi d'une secrète gloire De la voir triompher sans avoir combattu.

De tels vers forment un heureux contraste avec les comparai- sons trop étincelantes du cavalier Marini : moins secs et moins froids que ceux de Malherbe, ils annoncent presque la vigueur et la mâle sobriété qui allaient caractériser Corneille. On avait raison de les admirer dans la chambre bleue, et c'est ainsi que, dans la première période de ces réunions célèbres, on mainte- nait l'équilibre, et qu'au milieu des exigences et des raffine- ments d'une délicatesse nouvelle, on opposait cependant un goût français aux influences du dehors, venues d'Italie et d'Espagne, aux galanteries métaphoriques de VAdone, aussi bien qu'aux subtilités du gongorisme ^

1. Malherbe, t. I, p. 204 (éd. des Grands Écrivains).

2. Sur les affinités du genre précieux et surtout du genre burlesque avec le gongorisme, voir un article de M. G. Lanson dans la Revue LVtlistoire littéraire de la France^ 1895, p. 321-331.

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Cependant, si Ton peu! i( roeher à M"" de Kamhouilh't trop de complaisance p(uir les alianisnies de* s(Ui compatriote Marini, il est juste (rajout(M- ju'à celte épO(|ue même, et tant qu'il vécut, le vieux Malherl» fui soîi favori et en qu<d(|ue sorte son poète en titre. A vrai dii, lo Malherbe de l'hôtel de Ram- bouillet n'est pas tout à fait -lui i\{w nous rjuniaissons par ail- leurs, le réformateur de la \u sie française, l'irascible et intrai- table président (pii trônait d.is son étroit lo^'^is de la rue Croix- des-Petits-Champs. C'est un .alherbe qui fait des concessions au c( bel air », (jui se met (m frais jdus que jamais de mytho- logie galante, et chante d'une ni v nu |»r'ii r.issée :

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1. Malherbe, t. I, p. 247 (éd. des Gi

2. îhid., t. IV, p. 190.

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nous fait voir quelle sorte d <'ii.ii.s M"" de RamLouillet a accepté 4le lui comme des autres :

J'eus honte de brûler pour ne <\me glacée, Et, sans me travailler à lui aire pitié, Restreignis mon amoni- au>termes d'amitié i.

A côté de Malherbe, on peut dacer un autre poète, qui n'eut j)as peut-être toute la réputat)n dont il était digne, Ogier de Gombauld. Un peu plus tard, e sera le « vieillard plein d'hon- neur » dont parlera Tallemant,tout en poussant le portrait à la charg-e : il était droit, de hone mine, vêtu à la mode de la cour de Henri IV, très fier, etie sollicitant jamais de faveurs, quoiqu'il fiif fort pauvre. Dèscette époque il était célèbre par son amour romanesque pour Mrie de Médicis, dont il a retracé l'histoire sous un voile transprent dans son poème en prose iVEmhjmion. Au fond, très capble de tourner de beaux vers; il