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,'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,

RECUEIL RELIGIEUX,

PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.

IMi'lU.MEUIE DE E.-J. BAILLY,

PLACB I90AS0KHB, H"

L'UNIYERSITÉ

CATHOLIQUE.

RECUEIL RELIGIEUX, PHILOSOPHIQUE , SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.

TOME QUATRIÈME.

-9-0-f*SBi

PARIS.

AUX BUREAUX DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,

RfS VB» BÀINTS-PÈaCB , 69.

U DCCC XXXVII.

L'UNIVERSITÉ

CATHOLIQUE.

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS,

CHAPITRE XI.

Objections : objections théologiquCÂ.

Nous avons vu, dans les chapitres pré- ccdens , comment M. de La IWennais , pour avoir rompu avec Rome , est forcé de marcher d'égaremens en égaremens , soit dans l'ordre religieux, soit dans l'ordre politique. Il nous reste à exami- ner les raisons par lesquelles il essaie de justifier cette rupture môme.

Les raisons qu'il allègue forment deux séries d'objections contre les jugpmens du Saint-Siège. Les unes, qui semblent s'ap- puypr sur certains principes catholiques, ont pour but de mettre en contradiction avec ces principes les actes émanés d<i Rome. Les autres prennent leur point d'appui hors de la doctrine de l'Eglise, dans des idées purement politiques. Les objections de la première espèce sont comme le dernier retentissement d'une foi fuyante : dans les secondes, on n'en- tend plus aucun accent de foi 5 le tribun a entièrement remplacé le prêtre. Il im- porte de distinguer ces deux genres d'at- taques, pour mettre quelque ordre dans cette discussion.

Commençons par les objections théo- logiques.

Après avoir rapporté textuellement sa lettre au Pape, du 5 novembre 1833, par laquelle il déclarait :

« 1" Qu'en tant que l'Encyclique pro- « clame , suivant l'expression d'Inno- « cent 1er, la tradition apostolique, qui, « n'étant que la révélation divine elle- « même, perpétuellement et infaillible- « ment promulguée par l'Eglise , exige « de ses enfans une foi parfaite et abso- « lue, il y adhère uniquement et absolu- « ment;

« Qu'en tant qu'elle décide et règle « différens points d'administration et de « discipline ecclésiastique, il y est éga- « lement soumis sans réserve ;

Enfin, qu'à raison des fausses inter- prétations que l'on pourrait donner à sa déclaration, « sa conscience lui fait « un devoir d'ajouter qu'il demeure, à « l'égard de la puissance spirituelle, en- « tièrement libre de ses opinions, de ses « paroles et de ses actes, dans l'ordre pu- « rement temporel ; »

Après avoir, dis-je, cité cette déclara- tion, M. de La Mennais ajoute : « quelles « que pussent être les vues politiques de (f Rome, je croyais, je l'avoue, ma décla- « ration tellement conforme aux maxi- « mes catholiques universellement re- « çues, qu'il me semblait presque impos- « iible qu'on refusât de s'en contenter « (1). »

En réfléchissant toutefois avec un es- prit plus calme aux maximes catholiques

(1) Afraires de Rouie , p. 14i;.

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

universellement reçues, il se fût aperçu aisément, nous le croyons, que d'après ces maximes mêmes, il éfait impossible que le Saint-Siège voulu! bien se conten- ter de cette d«^claration.

Rappelons d'abord quel était l'état des choses. Le Saint-Siège demandait la ga- rantie d'une soumission sincère et réelle à l'Encyclique, et M. de La Mennais avait terminé sa lettre au Pape, du 4 août 1833, par ces paroles si formelles : « si l'ex- « pression de mes sentimensne paraissait « pas assez neite à Votre Sainteté, qu'elle « daigne elle même me faire savoir de « quels termes je dois me servir pour la « satisfaire pleinement : ceux-là seront « toujours les plus conformes à ma pen- « sée, qui la convaincront le mieux de « mon obéissance filiale. >• Sa Sainteté lui avait indiqué, en conséquence, la formule dont il devait se servir pour la satisfaire pleinement j mais au lieu de souscrire purement et simplement cette formule, il se jette dans les distinctions et les restrictions. En rapprochant cette manière de procéder de l'engagement qu'il avait pris dans sa précédente lettre, Rome n'avait pas même besoin de peser tous les termes de cette nouvelle décla- ration pour voir clairement que celte garantie ne garantissait rien , et qu'elle était à la fois évasive et menaçante.

Mais, indépendamment de celte obser- vation générale, cette déclaration était affectée de certains vices incompatibles avec une soumission réelle à l'Ency- clique.

M. de La Mennais réduisait sa soumis- sion à deux points : adhésion aux ar- ticles de foi , aux vérités révélées qui se trouvent contenues dans l'Encyclique ; obéissance à ce qu'elle décide et règle en matière de discipline et d'administra- tion ecclésiastique. Que pouvait-on exi- ger de plus, demande t il : est-ce que cela ne renfermait pas tous les objets possibles de l'obéissance catholique ?

Puisque M. de La Mennais argumentait ici en prétendant s'appuyer sur les maximes catholiques universellement re- çues, il pouvait se rappeler, que, d'après ces maximes, une doctrine peut être con- traire à ce qui est établi par la iradilion des Jpôlres cl des Pires ^ non pas seule- xueut çn (aut qu'(;UQ couUçul de» asser-

tions précisément contradictoires, dans leurs termes mêmes, aux points révélés, ce qui constitue des propositions for- mellement hérétiques, mais encore en tant qu'elle présente aussi des propo- sitions voisines de l'hérésie, erronées, scandaleuses et le reste , lesquelles bles- sent à divers degrés la pureté de la tra- dition. De pareilles qualifications sont employées dans les jugemens doctrinaux les plus solennels , M. de La Mennais ne l'ignore pas, et il a eu lui-même, dans ses précédens écrits , l'occasion de faire sentir comment elles sont nécessaires pour préserver le dépôt de la saine doc- trine. Il ne pouvait oublier non plus, que, d'après les maximes catholiques, le Saint Siège, lorsqu'il condamne une doc- trine, tantôt attribuée chaque proposi- tion les qualifications spéciales qu'elle doit subir, tantôt procède d'une autre manière, soit en déclarant collective- ment que les propositions réprouvées sont respectivement hérétiques , erro- nées, scandaleuses, etc., soit en pronon- çant, en termes plus généraux encore, qu'elles sont contraires à l'enseignement de l'Eglise. Les Apôtres ont donné eux- mêmes, dans leurs épitres, l'exemple de ces condamnations générales dont l'u- sage se retrouve à toutes les époques. Saint Augustin dit à ce sujet : « Il nous « est superflu de chercher ce que l'Eglise « catholique pense de chacune de ces « propositions, puisqu'il suffit , pour les « rejeter , de savoir qu'elle les ré- « prouve (l). » Et Bossuet : « Les con- « damnations générales sont utilement « pratiquées dans l'Eglise, pour donner « comme un premier coup aux erreurs « naissantes , et souvent môme le der- « nier, selon l'exigence du cas, et le de- « gré d'ohstinalion qu'on trouve dans les « esprits (2). »

Lors donc que l'Eglise, en réprouvant ' n certain nombre d'erreurs qu'elle dé- signe, proclame un ensemble de véri- tés qu'elle déclare être établies par la tradition des Apôtres et des Vires, elle prescrit, non seulement de professer les articles de foi qui font partie de l'en-

(1) Quid contra sin[;ii1as propositioncs scntiaf Ecclesiu catliulica, tupcrfluà quseritur, cùaipropter hoc tufricial oam conlrà eas scntire. Lib. de Hser.

(2) Soc. Ëcril. «ui: k liy. ^ J^^^tvftrtt" s*

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.

seignement promulgué par elle , mais encore de suivre cet enseignement dans toute son étenilue. en rejetant, dans les opinions contre lesquelles ce jugement doctrinal est diigé. toiit ce qui, sous un rapport ou sous un autre , plus ou moins prochainement, mérite d'élre censuré. Or, que faisait >1. de La Mennais par la partie de sa déclaration qui se rapportait à la doctrine? H admettait, d'une part, que l'Encyclique renferme , eu matière de doctrine, des points qui ne consti- tuent pas des articles de foi proprement dits, et d'autre part, il limitait son adhé- sion, il la restreignait aux seuls articles de foi proclamés par l'Encyclique. Il avait hien soin d'articuler, en propres termes, qu'il n'entendait en suivre la doctrine qu'en tant qu'elle énonçait des dogmes formelleaient révélés. 11 était dès lors évident

1" Que sa déclaration ne l'engageait à rien, même par rapport aux points de foi promulgués par 1 Encyclique: car il demeurait toujours maître de les ranger, d'après son jugement particulier, dans la partie doctrinale de l'Encyclique qu'il refusait de suivre;

qu'il s'affranchissait formellement d'une partie essentielle de la soumission catholique, par cela même qu'il se ré- servait la liherté de soutenir, si cela lui ploi ait. les doctrines qui, sans mériter la noie d'hérésie , étaient condamnable» à d'autres titces : doctrines qui peuvent souvent exercer une influence plus fu- neste qu'ime hérésie qui serait lancée parmi les hdoles sans que les voies lui eussent été préparées. Celle-ci en effet a moins de chances de séduire, à raison de son opposition si manifeste à la foi; et presque toujours les hérésies ne parvien- nent à s'implanter dans les esprits, que lorsque ceux-ci ont été déj.'i remués, et si on peut le dire, labourés par cer- taines opinions, qui disposent p: ochai- nement les âmes à recevoir celle lemence de mort.

La seconde clause de la déclaration de M. de La Mennais, celle qui est relative à l'indépendance dans l'ordre femporel, suflisail h elle s^'ule pour anéantir toutC' soumission effective h l'Encyclique. Que l'ordre purement temporel ne tombe pas sous la juridiction de la puissance spiri-

tuelle, c'est un principe qui, pris d'une manière abstraite, ne fait qu'exprimer la distinction de deux puissances , distinc- tion maintenue par la tradition de l'E- glise. Mais celte maxime, énoncée comme clause re trictive de la déclaration de M. de La Mennais, avait une tout autre portée. Il fait voir lui-même , dans son livre , qu'il avait tenu à insérer cette clause parce qu'au fond il était décidé à ne pas suivre la doctrine de l'Encyclique sur la liberté des cultes , la liberté de la presse, la soumission auxpuissances, etc., c'est-à-dire la majeure partie de l'en- seignement contenu dans le jugement pontifical.

Concluons donc de tout ce qui vient d'être dit que le Saint-Siège, qui voulait s'assurer d'une soumission réelle au ju- gement solennel qu'il avait porté , ne pouvait se contenter de la déclaration de M. de La Mennais. Il était placé dans l'alternative de la désapprouver ou de livrer aux vents sa propre autorité. INous recommandons cette observation à quel- ques personnes qui , bien que soumises à ses décisions , sont disposées à croire , avec un esprit de légèreté et de critique peu filial, que Rome a mis trop de ri- gueur dans ses exigences. L'histoire at- teste que le Saint-Siège n'est jamais exi- geant qu'à regret, et les paroles paternel- les de Grégoire XVI, leur commentaire officiel dans les lettres du cardinal Pacca, fout voir qu'en cette circonstance en par- ticulier Rome n'a point dérogé à ses ha- bitudes. Nulle autorité sur la terre ne connaît mieux le prix de la tempérance dans le commandement; mais elle sait aussi que la modération doit se modérer elle-même, et s'arrêtera la limite au- delà de laquelle elle mettrait en péril les intérêts de la foi.

Nous venons de voir que , d'après les maximes catholiques invoquées par lui, M. de La Mennais n'est aucunement fondé à se plaindre du refus qu'a fait Rome d'accepter sa déclaration au sujet de l'Encyclique. Passons maintenant à ses griefs théologiques contre l'Encyclique elle-même.

Le premier de ces griefs est relatif à la doctrine sur la liberté des cultes. Lais- sons parler M. de La Mennais. « S'il est « do foi que la libellé de conscience ou

^ L'UNIVERSITÉ

« la tolérance civile des cultes doit être tt réprouvée par les catholiques , il faut « qu'elle ait été expressément défendue « de Dieu. Si Dieu l'a défendue expres- « sèment, cette défense ne souffre au- « cune exception ni de personnes , ni de « lieux, ni de temps. Or, depuis l'origine K du Christianisme jusqu'à nos jours , « l'histoire montre l'Eglise s'accommo- « dant partout sur ce point aux lois éta- « blies , et Ton ne voit pas qu'elle ait « jamais fait aux gouverneniens chré- « tiens un devoir absolu de l'iritolé « rance. Comment donc serait-on calho- « liquement obligé de croire , d'une « croyance absolue et illiinitée , que c'est t< une maxime absurde et erronée de « prétendre qu'il ïàuX. assurer et garantir « à qui que ce soit la liberté de con- « science'? L'Eglise aurait-elle pu licite- « ment tolérer dans la pratique une « maxime absurde et erronnée , une w maxime, js le répète, opposée à la « foi, si l'on est tenu de la rejeter uni- « quement et absolument , et de ne rien « approuver qui y soit contraire? Il y a « plus: un peuple entier, le peuple ir- V landais, professe hautement aujour- « d'hui même cette maxime erronée , « elle forme une des bases principales « sur laquelle il s'appuie pour réclamer « ses droits religieux et politiques. Or « de deux choses l'une , ou il le peut « faire catholiquement , et alors que « penser de l'Encyclique? ou il ne le « peut pas , et en ce cas d'où vient que , « le laissant rfc/i/er autant qu'il lui plait, « on n'essaie même pas de le ramener « dans les voies catholiques. »

Celte objection repose sur une étrange confusion d'idées. Quelle est la doctrine que l'Encyclique réprouve dans V Avenir? C'est ce piincipe général que la plein»; liberté des cultes est l'état normal el légitime , dont on ne peut s'écarter sans violer les droits de l'homme et du ci- toyen. Quelle est, d'un autre côté , la maxime ([u'implique la conduite de l'E- glise , (|ui s'est accommodée aux lois éta- blies dans les divers pays et aux néces- sités des temps? C'est celle maxime que la liberté d's cultes peut licitement être tolérée loiscjue la Irancpiillité |)ublique l'exige, et au degré elle l'cxigi;. (Jr comment peul-on imaginer qu'où tombe

CATHOLIQUE.

dans une contradiction en enseignant à la fois que tel régime n'est pas l'ordre naturel, l'état normal, et néanmoins qu'if peutêtre toléré pour éviterdeplusgrands maux. Loin qu'elles se contredisent , la seconde de ces assertions suppose la pre- mière. Puisque M. de La ftlennais vou- lait partir d'un principe posé par l'Ency- clique, pour en déduire les conséquences, il devait prendre ce principe tel qu'il est j il ne fallait pas dire : « S'il est de foi que la liberté des cultes doive être ré- prouvée par les catholiques » ; il devait dire seulement : « S'il est de foi que la maxime suivant laquelle il faut assurer et garantir à chacun cette liberté, comme si elle était un droit imprescriptible', doive être réprouvée par iescalholiqiîes.» En employant indifféremment ces deux as erlions l'une pour l'aiitre , comme si elles étaient ideiitiques, M. de La Men- mais argumente complètement à faux. Il prête à l'Eglise une maxime très diifé- lente de celle qui a dirigé sa conduite en ce qui concerne la tolérance. Par une étonnante distraction, il transforme, au moyen d'une variation de termes, le pr ncipe qu'il combat en un principe ioul autre , e; voilà sur quoi repose cet échafaudage de déductions étah'es avec une iierté si écrasante pour nous autres pauvres catholiques.

L'objection tirée de l'opinion de l'Ir- lande est de nulle valeur. Le peuple ir- landais veut , soit par rapport à la li- berté des cultes, soit par rapport aux auttes libertés, l'égaie extension, à tous les sujets du Royaume-Uni , des fran- chises politiques qui font partie du droit public de la Grande-Bretagne. Qui no voit que les justes réclamations de ce peuple n'entraînent nullement l'appro- bation de la maxime générale et absolue ré- prouvé»; par l'Encyclique? Que, dans i'ar- d. ur de la lutte , quelques uns des cham- pions de rirlandi; aient émis thioriqu - m'iit des assertions répréhe.nsibles, cela peut être; nidis qu'on iiOi^s uu)ntre des actes publics exprimant ro|>iiiion du peuple iiland-.is, qu'on nous montre un manifeste d^^ S'-s é^êque. dont il suit l'cn- seif<niineni . d'où l'on puisse inférer qu'il ptol'esse la maxime condanniée .- on ne l'essaiera pas.

Les mêmes observalions s'appliquent,

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.

quant au fond, à la liberté illimitée de la presse, que l'on fait dériver du même principe que ia liberté absolue des cultes. Du reste, en ce qui concerne la presse, M. de La Mennais ne cherche point à prouver^ par quelque argument spécial, que la doctrine de l'Encyclique soit en opposition avec la pratique de l'E'^lisej il prétend seulement qu'elle entraîne des conséquences incompatibles nvec les bases de l'ordre social. Nous retrouve- rons celte objection dans le chapitre suivant; nous n; nons occupons , dans celui-ci , que des objections théolo- giques.

M. de La Mennais touche ensuite la question de la soumission aux puissances. « Qu'un pouvoir établi , dit-il , ne puisse « en aucun cas être attaqué et renversé « sans crime ; que ce soit un principe « fondé sur l'enseignement et sur ia pra- « tique constante de l'Eglise, en un mot « un principe de foi: outre que les écri- « vains scoiastiqnes , et en particulier « saint Thomas . soutiennent expressé- « meiit le contraire, je cherchais vaine- « mont en moi-même le moyen de con- « ci ier celte assertion avec Thistoire « nous voyons tant de révolutions poli- « tiques contre lesquelles l'Eglise ne pro- « testa jamais ; tant de princes déposés « ou menacés de l'être, sur des motifs de •t nature si diverse, par les pontifes ro- te mains eux-mêmes. Fal!ait-il recon- « naître dans ces nombreuses déposi- « tions prononcées en vérlu d'un droit « qu'on appelait divin, autant de viola- it tions de la loi réellement divine? Alors « quelle idée aurait-on des Papes, et que « devenait leur autorité ? » . Si les limites de cet écrit nous permet talent de traiter avec une étendue conve- nable chacune des graves questions qui s'y rapportent, nous pourrions établir ici, comme nous espérons le faire ail- leurs, que l'esprit de soumission au pou- voir, recommandé comme un devoir par la tradition chrétienne, offre, aux yeux de la raison, des garanties réelles d'ordre, de bien-être et de progrès, qu'on cherche- rait vainement dans l'esprit do perturba- tien et de révolte que l'on voudrait y substituer. 31ais sans entrer dans une longue discussion, quelques observiitions suflisent pour écarter l'objeclion Ihéolo-

gique que M. de La Mennais élève à ce sujet contre la doctrine de TEBcyclique.

D'abord, en rapportant le précepte de l'apôtre , qui ordonne d'être soumis au puissances , l'Encyclique ne lui donne point un sens nouveau comme M. de la Menn-T is le suppose ; elle ne dit point que tout pouvoir quelconque, par cela même qu'il existe de fait, soit le pouvoir légi- time envers qui l'obéissance des peuples est engagée. Lorsque la Convention cou- vrait la France des échafauds de la terreur, elle était un pouvoir existant et un des plus puissans que l'on ait jamais vus ; or nul catholique n'imagine que l'Encyclique l'oblige à reconnaître que les villes, les provinces qui se fussent concertées alors pour affranchir leur pa- trie, eussent violé le précepte de l'apôtre.

En second lieu , quant à l'opinion de saint Thomas et des théologiens qui l'ont suivi, je n'ai pas besoin d'entrer dans une discussion de textes, ni de combiner ici les diverses parties de leur doctrine, pour montrer en quoi elle diffère de la docUine révolutionnaire. Un fait con- stant met hors de doute cette différence. L'Encyclique réprouve, dans l' advenir, les princijies de révolte qui sont un renou- vellement des doctrines de Wiclef. Or lorsque l'Ëgiise prononça contre les er- reurs de ce sectaire, une condamnation qui ne fût ignorée d'aucun théologien , l'opinion de saint Thomas et d'autres scholastiques était connue; leurs livres avaient cours dans les écoles catho- liques , et il n'est venu à la pensée de personne que leur doctrine dût être confondue avec celle que l'Eglise avait frappée d'anathème.

En troisième lieu, la contradiction que M. de La ÏMciinais prétend exister entre la doctrine de l'Encyclique et les actes d'un certain nombre de Papes au moyen âge, est insoutenable. De ce que h' Souve- rain Pontife condamne les doctrines qui poussent à la révolte, à la violation des lois fondamentales de chaque pays, com- ment peut-on en conclure que la même condamnation retombe sur la conduite de ces Papes et sur la doctrine en vertu de laquelle ils agissaient? Cette doctrine (ît ces actes, aux yeux mêmes de tous les gallicans raisonnables, constituent un ordre do faits très différens de ce qui est

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

réprouvé par l'Encyclique. Ils étaient, non pas l'explosion d'une indépendance anarcbique, perturbatrice de la consti- tution de chaque état, mais le jugement d'une autorité reconnue et de la plus haute qui existât, laquelle , en pronon- çant qu'un prince, juridiquement retran- ché de l'EjîIise, ne pouvait commander à des peuples catholiques, s'appuyait sur le droit public universellement admis alors par la république chrétienne. Entre les maximes alléguées par ces Papes et la doctrine révolutionnaire, il y a une énorme différence, que M. de La Mennais lui-même a plusieurs fois signalée. Ecoutons encore IVl. de La Mennais : « Je ne concevais pas davantage qu'une « association entre des hommes de reii- « gions différentes, dans un but d'utilité « commune et d'intérêt purement tem- « porel, pût être proscrite sans qu'il en

* résultât une complète rupture des re- « lations sociales entre les individus et « les peuples malheureusement divisés « de croyances, et par conséquent la dis- « solution de l'unité du genre humain, « une des premières et des plus certaines

* lois de notre nature, n L'improbation dont il s'agit ici était

une conséquence nécessaire des prin- cipes posés par l'Encyclique. Le Pape ne pouvait admettre que cette associa- tion fût formée dans un but d'intérêt purement temporel, puisqu'elle avait pour but de propager et de réaliser les doctrines que l'Encyclique déclare être contraires à l'enseignement de l'Eglise, c'est-à-dire aux principes et aux lois de Tordre spi- rituel. Que M. de La Mennais, qui per siste à retenir ces doctrines, trouve élrangequ'une pareille association puisse être proscrite , cela se conçoit; mais il est encore plus aisé de concevoir que le Saint-Siège, qui les réprouvait, ne pouvait tolérer une institution destinée à leur donner en quelque sorte une organisa- tion vivante.

Eiilin le 'lernier grief Ihcologique de M. de La Mennais se rapporte à la doc- trine de rEncyclique sur l'union du sa- cerdoce et de reinj)ire. •• Personne ne " doute que le chef d'une société quel- « conque ne soit le suprême juge de ce qui

* convient à celte société. Aussi au Pape « seul le droit de décider s'il est avan-

" tageux pour l'Eglise qu'elle soit unie à « l'Elat ou séparée de lui. Mais que l'on « soit obligé de croire, uniquement et « absolument, que cette union a toujours " été favorable et salutaire aux intérêts " de la religion et à ceux de l'autorité « civile; que cette proposition qui ne « contient qu'un jugement porté sur un '< enseofible de f.iits historiques, puisse « jamais être matière de foi ou appar- « tienne à la révélation de Jésus-Christ, « j'aurais voulu me le persuader, puis- " qu'on m'en faisait un devoir mais tous « mes efforts pour y parvenir étaient « inutiles. »

31. de La Mennais raisonne encore ici d'après la fausse et sophistique supposi- tion que nous avons marquée précédem- ment. Il suppose qu'en lui prescrivant de suivre uniquement et absolumeni la doctrine de l'Encyclique , Grégoire XVI l'obligeait à croire que ce jugement doc- trinal ne renferme pas une seule phrase qui ne soit l'expression d'un article for- mel de foi , d'un point expressément ré- vélé par Jé^us-Christ. On sait très bien que l'utilité des faits historiques dont il s'agit, n'est pas un dogme enseigné par le Sauveur et prêché par les Apôtres. Mais on sait en même temps qu'il est de foi que Jésus-Christ a promis à son Eglise une assistance perpétuelle, et l'on ne saurait concilier avec ce dogme ré- vélé l'assertion suivant laquelle la con- duite de l'Eglise n'aurait pas été con- forme, dans son ensemble, aux intentions de son divin fondateur , c'est-à-dire n'au- rait pas été utile à l'Eglise elle-même, pour l'œuvre de la sanctification des âmes, et à la société temporelle, dont les intérêts les plus fondamentaux sont né- cessairement liés au maintien et à la propagation de la vraie religion. Celte utilité, considérée en général, tient donc essentiellement à un point de foi : la proposition contraire mérite donc d'être censurée. Eu partant des maximes ca- iholitjues, il ne faut pas de grands efforts ]>our parvenir à se j>crsuadcr cela.

Voilà pouitantà quoi e rédui-enl les objections Ihéologiques de M. de La Men- nais. il suffit, pour les écarter, du moins la plupart, de rétablir par quelques ob- servations très simples lélat vrai de la question. De tous les jugemens du Saint-

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.

11

Siège que l'on a vu attaquer par des théologiens rebelles, je n'en connais pas qui aient été en butte à des arguniens aussi peu spécieux. Franchement , le jansénisme était plus f ri, et si Fénelon eût écouté l'esprit d'orgueil, il eût pu se retrancher dans des subtilités plus captieuses, pour disputer à l'Eglise son obéissance. Afin de couvrir, autant qu'il est possible , le scandale éclatant que donnent les égarf^mens des hommes de génie, Dieu a préparé deux moyens; U gloire de leur soumission^ ou les misères de leur révolte. S'ils sont prêtres surtout, s'ils lèvent contre l'arche sainte une main consacrée, leur force est à l'ins- tant frappée de faiblesse. Leur voix puis- sante tombe, et de ces lèvres dépositaires de la science s'échappent, avec un vain fracas, de fastueuses chicanes.

A ce triste spectacle , j'ai besoin de reporter ma pensée vers un souvenir bien différent. Fasse le ciel que ce sou- venir contienne le germe d'une espé- rance ! Je me rappelle que M. l'iibbé de La Mennais m'a raconté qu'il fut ap- pelé, il y a long-temps , auprès d'un vieux janséniste qui se mourait sans se convertir. Quelques ecclésiastiques l'a- vaient déjà visité; ils avaient discuté avec lui, car le malade avait une loule d'objections à faire, et il disputait avec feu sur son lit de mort. On n'en avait rien obtenu. M. l'.tbbé de La Mennis lui ayant adressé quelques mots d'exhorta- tion. 4]Non,non, dit le moribond, on a fait àRorae une chose, unecertaine chose...» et il allait rentrer en dispute contre la bulle, lorsque M. l'abbi^ de: La Mennais, qui voulait éviter de reprendre une argumentation inutile, lui dit tout sim- plement : « Mon ami, je suis moins « savant que vous, mais il y a une chose « que je sais bien , c'est que Jésus-Christ « nous ordonrje d'être soumis à Pierre et « à ses successeurs. Si vous disputez « contre ce commandement, croyez-vous « que vos objections pourront prévaloir « au tribunal de .lésus-Chrisloù vousallez « bientôt compar.tîlre. Si au contraire •I vous renoncez à ces subtilités pour vous M soumettre d'esprit et de cœur, croyez- « vous queDieuvousen fasse un reproche? « Je ne le pense pas ; voilà tout ce que je m9, » K Monsieur, lui dit le malade,

« je regrette qu'on ne m'ait pas encore « parlé de la sorte ; ce que vous venez « de me diie me touche, je merepeiisde « mes erreurs. » Il reçut l'absolution et mourut dans la paix de l'Eglise. Yoilà ce que l'abbé de La Mennais me racontait, ô mon Dieu !

CHAPITRE XII.

Objections politiques.

Les objectïons politiques de M. de La Mennais contre l'Encyclique se rappor- terit à une seule idée. C'est que la liberté absolue de culte, de presse, d'association consliîue l'état social légitime. L'Ency- clique étant manifestement contraire à cette doctrine, il en conclut qu'il y a opposition radicale entre la doctrine catholique et les droits fondjmentaux de 1 humanité. l,es objections relatives à chacune de ces liber es en particulier ne forment au fond qu'une seule et même objection, puisque ces libertés ne sont que des formes diverses de ce qu'on appelle l'affranchissement complet de l'intelligence. Il nous suffira donc d'at- taquer le principe général dans lequel elles se résument. Mais, d'un autre côté," les discussions générales , pour être mieux comprises , demandent à être ap- pliquées à quelque «oint particulier. INous prendrons, en conséquence, pour exemple la liberté ab olue de la presse. Eu plaçant la discussion sur ce terrain, les préjugés révolutionnaires régnent encore avec le plus de force, nous mon- trons du moins que nous attaquons les difficultés de front.

Toute socii^té repose sur la combinai- s:;n de deux lois : une loi d'union qui lie ensemble les êtres sociaux par leur soumission à des obligations communes ; une loi do liberté personnelle, qui laisse chaque individu développer sou activité. Si cette seconde loi est faussi'e de manière à prévaloir contre la première, si la loi d'union est blessée ou détruite par une extension désordonnée de la liberté in- dividuelle , le lien social se dissout dans la même proportion, et l'individu lui-même, qui n'est libre réellement que dans la société et par la société, supporte

12

L'UNIVERSITÉ

le contre-coup de cette grande pertur- bation. Tel est le vice radical de la théo- rie que nous réfutons en ce moment.

Il faut, pour s'en convaincre, embras- ser, dans ses dernières conséquences, le principe de liberté, tel qu'il est entendu par nos cîdversaires. Chaque homme doit être libre d'exprimer, de prêcher, de faire circuler toutes ses opinions par tous les moyens qui sont en son pouvoir : voilà leur principe, principe absolu, in- flexible , dominateur, règle suprême qui doit régner en tous temps, en tous lieux. Pour concevoir, sons sa vraie notion, l'ordre social qui peut sortir d'une pa- reille doctrine, il ne suffit pas de voir les conséquences que l'on en a déjà tirées, on doit en outre découvrir celles qu'elle porte pour ainsi dire dans son sein; car, encore une fois, ce principe est absolu, et tout principe absolu doit être jugé comme tel, c'est-à-dire qu'il faut l'en- visager dans toute l'étendue des résul- tats qu'il provoque et qu'il commande.

Or. nous signalerons ici ti-ois séries de consé(|uences , devant lesquelles nos ad- versaires reculent ou hésitent , parce qu'elles leur fout peur ou qu'ils sentent qu'elles feraient peur. Les unes sont re- latives au pouvoir , qui administre la société; les autres, aux relations des citoyens entre eux; les troisièmes , à la loi morale.

]Nos adversaires admettent que la li- berté d'exprimer ses opinions en toute matière implique pour tout individu le droit, noii pas semement de critiquer les actes du i)ouvoir, mais de déclarer que le pouvoir a violé fondamentale- ment sa mission : ce qui entraîne, dans leur doctrine, la légitimité d'une insur- rection; s«!ul(;ment ils n'osent pas encore, du moins la pin[)ar! , soutenir forme Ic- ment que chaqne individu peut exciter, d'une manière directe, au renversement à main armée de l'ordre établi. Mais pourquoi cette limite? à quel lilic la pose-t-on ? Kst-ce que la provocation à la révolte n'est pas un corollaire de la manifestation de toutes les opinions? Quoi! je pourrai aujourd'hui, établir en point de droit, dans un journal à dix mille exernplair<;s, que l'insiUMCîction est le plus saint des devoirs , contie un gou- vernement oppresseur : je pourrai de-

CATHOLÏQUE.

main établir, en point de fait, que le gouvernement a violé ses devoirs les plus fondamentaux; et je ne pourrai, après-demain, réunir ces deux assertions dans une même phrase ? Il me sera per- mis de proclamer les prémisses, et dé- fendu d'en énoncer la conclusion claire- ment aperçue par tout le monde ? J'aurai tous les jours, pendant six mois, pendant un an, répandu à profusion toutes les pensées, toutes les maximes, toutes les accusations qui rendent une conflagra- tion inévitable , et je ne pourrai articu- ler un donc, je ne pourrai écrire ces quatre lettres sur une feuille de papier, lorsque la révolte, provoquée par moi, sera déjà vibrante dans toutes les âmes ? Quelle pitoyable restriction ! Quelle ri- dicule toile d'araignée, pour arrêter un torrent ! Si, du temps de Molière, une faculté de médecine eût permis aux mé- decins d'enseigner que le séné est un remède contre l'hydropisie, et en même temps de déclarer que tel ou tel individu est de fait hydropique, et qu'elle se fût avisée après cela de leur défendre d'exciter les hydropiques à s'administrer ce remède, Molière n'eût pas trouvé as- sez de sarcasmes pour fustiger cette ineptie. Or devient-elle du bon sens , lorsque les médecins politiques préten- dent appliquer cette absurde inconsé- quence au traitement du corps social ?

Yoilà donc une première conséquence qu'il faut admettre, quelque envie que l'on ait eu jusqu'ici de la dissimuler: en vertu du principe absolu, posé par nos adversaires, relativement à la libre ma- nifestation de toutes les opinions, il doit être loisible, par le droit commun , à chaque individu d'exciter formellement publiquement à l'insurrection, à toutes les heures du jour, partout il voudra et tant qu'il lui plaira. Le même principe renfeiMue encore une autre conséquence non moins inévitable, en ce qui concerne les rapports des citoyens entre eux.

rs'os adversaires admettent que dans une société constituée par la loi du suf- frage universel elde l'égalité absolue des droits, la presse, outre la censure des actes du pouvoir, peut encore et doit attaquer, lorsqu'elle le juge à propos, le caractère des hommes investis de fonctions publi- ques : le peuple, disent-ils, a le droit de

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.

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connaître la valeur personnelle des in- trumens qu'il emploie, et la liberté des opinions permet à chaque citoyen d'é- clairer à cet égard la masse du peuple. Mais, en livrant la réputation des hommes publics aux attaques de la presse , les mêmes publicistes de la démagogie , ou du moins beaucoup d'entre eux, veulent que la réputation des particuliers de- meure inviolable. C'est encore une insoutenable restriction. Dans la société, telle qu'ils la constituent, tout individu est homme public , puisqu'il concourt plus ou moins directement à la législa- tion et à l'administration de l'état. Pour- quoi donc sa réputation ne tomberait- elle pas également sous la juridiction souveraine de la presse? Soutenir que la loi doit protéger la réputation de chaque individu, c'est invoquer d'anciennes idée* d'ordre qui ne peuvent subsister dans le système que nous combattons. Le droit, dans ce système , le droit suprême et absolu , c'est l'émission libre de toutes les opinions que l'on juge utiles ; le droit de tout individu attaqué, c'est d'a- voir la faculté de répondre 3 voilà tout. Les lieux communs, que l'on répète lors- qu'il s'agit des hommes publics, revien- nent ici : du choc des opinions jaillira la lumière, une bonne réputation, si elle est méritée, sortira plus pure et plus so- lide de l'épreuve qu'elle aura subie , et cinquante autres adages semblables. Sous quelque face que l'on tourne la question, on est irrésistiblement conduit à cette seconde conséquence : le droit de guerre de chacun contre la réputation df. tous est une partie intégrante de la liberté commune réclamée par nos adversaires. En ce qui concerne la morale, une troi- sième conséquence , bien grave aussi , doit être acceptée par eux. Ils posent en principe, que toutes les opinions les plus perverses, que le matérialisme, l'athéisme ont droit de se produire librement 5 mais par un reste d'anciennes idées ils refu- sent d'étendre cette liberté aux livres obscènes. Pourquoi encore cette restric- tion ? Les maximes d'où l'on part ne sauraient l'autoriser. Qu'est-cequ'un li- vre obscène? La manifestation de cette opinion adoptée par l'auteur, que la pu- reté des mœurs n'est qu'un vain mot. S'il lui est libre de soutenir théoriquement ,

qu'il n'y a ni vice ni vertu, que l'homme n'a d'autre loi que ses penchans sensuels, pourquoi lui refuserait-on le droit de mettre sa théorie en action dans un livre? Pourquoi ne lui serait-il pas permis d'at- taquer , dans l'imagination des hom- mes, les vérités et les sentimens qu'il peut légalement attaquer dans leur rai- son? Dans le système de nos adversaires tout individu a droit de faire tout ce qui ne nuit pas à la liberté et au droit d'au- trui. Personne n'est forcé de lire un mauvais livre. Kul ne peut donc se plain- dre que sa liberté ait été blessée. Il faut donc encore abandonner l'insoutenable restriction par laquelle on essaie de tem- pérer, à cet égard, les conséquences de la liberté absolue de la presse.

Remarquons aussi, pour en bien con- cevoir toute la portée , que la doctrine de nos adversaires entraîne pour chaque individu le droit, non seulement de pu- blier toutes ses opinions par la voie de la presse, mais encore de les publier par tous les moyens possibles. On s'adresse parles écrits aux hommes dispersés; par lesdiscours, on remue les hommes assem- blés. La liberté d'association , soutenue également d'une manière absolue par nos adversaires au même titre que la li- berté de la presse, autorise évidemment ce mode de publicité.

Maintenant, je le demande: que l'on se représente, par la pensée, une société toutes les conséquences que nous venons de déduire seraient perpétuelle- ment en action : offrirait-elle ce type d'ordre, de régularité, de sécurité, d'har- monie, que la civilisation doit se propo- ser pour but? Une nation tout indi- vidu , mécontent de ce qui est , tout ambitieux qui rêve un bouleversement dans l'espoir de s'élever sur des ruines, tout brigand en espérance pourrait monter sur le tréteau d'un journal ou sur ceux d'un carrefour pour appeler les lecteurs ou les passans à l'insur- reclionet à la guerre civile: cette nation ne serait pas une association pacifique et forte, ce serait tout au plus un misé- rable camp , ouvert aux incursions de tous les sauvages de la civilisation. Une nation la haine, la basse jalousie, toutes les plus viles passions pourraient à leur gré , en se couvrant du manteau

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de l'intérêt public, dénigrer, calomnier, assassiner la réputation de tout citoyen, dans les livres, les journaux , les assem- blées de tous genres , ne serait pas une société, ce serait un coupe-gorge de deux ou trois cents lieues de longueur. Une nation oii le vice immonde aurait légalement le droit d'exercer, sous toutes les formes, l'apostolat public de Tinfa- raie, ne serait pas une société, ce serait un mauvais lieu en giand.

Veut-on désavouer toutes ces consé- quences, je ne demande pas mieux, mais voyons en vertu de quel principe. Tant que vous partez de la notion de la li- berté telle que vous la proclamez , nul moyen d'échapper à ces conséquences, nous l'avons vu. Il faut donc, pour les écarter, sortir du point de vue du droit individuel , il faut invoquer certaines idées générales d'ordre, il faut recon- naître que les libertés individuelles, au lieu d'être la règle absolue et primitive, ont leurs règles dans les nécessités so- ciales, il faut en un mot abandonner votre théorie sur l'émancipation de la parole. Et comme tout ce qui vient d'être dit de la liberté de la presse s'ap- plique également, sauf les nuances, à celles de culte et d'association , qui , de votre aveu, sont de même condition et de même origine, tout votre système croule, dès que vous essayez de le rendre tolérable.

En résumé donc, si l'on veut suivre la théorie de M, de La Mennais dans toutes ses conséquences , on fait prévaloir la loi de la liberté contre la loi d'ordre et d'union, qui est le fondement de la so- ciété. Si l'on veut arrêter ses conséquen- ces destructives, on est forcé de recourir à un principe q'ii sape celte théorie par sa base. Dans le preinii r cas, le système tuerait la société ; dans le second , il est tué lui-môme.

M. de La Mennais cherche à rétorquer contre notre principe le même genre d'argiimental ion que nous dirigeons con- tre les siens en les poussant à quelques unes de leurs dernières conséquences. 11 objecte que, si l'on veut suivre les nôtres jusqu'au bout, on arrive à des résultats révotans et impraticables, puisque le pouvoir directeur de la société serait le paallre d'arréler, suivant son caprice^

CATHOLIQUE.

tous les «louvemens de l'esprit humain , et d'étouffer ainsi l'esprit humain lui- même. Cette argumentation par voie de conséquences extrêmes n'est pas de mise contre notre doctrine, comme elle l'est contre la sienne. M. de La Mennais, dans sa thf'orie sur la liberté, pose des principes absolus, inflexibles, dont il exige l'application absolue aussi ; et tout principe, revêtu de ces caractères, doit être jugé d'après toutes ses conséquences rationnelles. Nous posons au contraire un principe, général il est vrai et en ce sens absolu en soi, mais en même temps es- sentiellement relatif dans son applica- tion, lorsque nous disons que le pouvoir social , quelle qu'en soit la forme, doit régler l'usage des libertés individuelles, d'après les besoins propres à chaque société et à son état de civilisation. M. de La Mennais, qui, dans un article du journal le Monde, a présenté l'abolition de tout gouvernement comme le but des progrès du genre humain , aspire à réali- ser, tel qu'il le conçoit, l'absolu dans l'humanité : nous regardons celte géo- métrie politique comme une chimère, parce que l'absolu est perpétuellement limité^ circonscrit, modifié par les né- cessités relatives de l'humanité. Dans tout gouvernement , de quelque manière qu'il soit constitué , le i)ouvoir législatif a le droit de régler les impôts : voilà un principe général , universellement re- connu. Que répondrait-on à un homme qui, pour combattre ce principe, viendrait dire : Voyez aboutit ce droit attribué au pouvoir législatif: il suppose que ce pouvoir sera le maître de disposer, s'il le juge nécessaire, de tous les revenus des propriétés, et par conséquent d'annuler la propriété elle-même. On lui répon- drait que, sous peine d'anéantir à l'ins- tant tout gouvernement , il faut bien re- connaître en général au législateur le droit de disposer d'une partie des reve- nus en déterminant les impôts; mais qu'en réalité il existe, dans le sein de toute nation intelligente et chez laquelle le sentiment de la juitice est développé, des forces qui limitent perpétuellement l'usage de ce droit, et l'empêchent de dégénérer en abolition de la propriété. Au lieu de la propriété, qui est en quel- que sorte la liberté dans l'ordre matériel ,

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.

ta

appliquez ceci aux libertés intellectuel les , la réponse sera la même. Sans doule les abus demeiîrent possibles; mais de bonne foi s'aj^it-il de transfigurer l'homme dès ce monde? Il s'agit de se rallier à des principes qui n'érigent pas les abus en lois. Sous l'empire de nos doctrines, le désordre peut troubler la société, parce que l'homme est homme : avec les doc- trines de M. de La Mennais, le désordre est le droit, la loi même.

Si donc nous n'avions pas le bonheur d'être catholiques, et que noire esprit, in- certain des lois da la société éternelle, fût néanmoins attaché encore aux principes qui peuvent atténuer l'imperfection et alléger les maux des sociétés du temps, nous n'en rendrions pas moins grâce au chef de l'Eglise universelle d'avoir si- gnalé , dans certaines doctrines , le grand écueil d'où les sociétés modernes doivent s'éloigner _, pour retrouver une marche paisible et régulière. Cette voix, que cent millions d'hommes révèrent , n'a pas retenti en vain dans le monde , et l'his- toire dira que si Pie VI a défendu con- tre le schisme l'unité de i'Eglise , si Pie VII a défendu la liberté de l'Eglise con- tre la tyrannie, Grégoire XVI, en pré- servant de toute atteinte la tradition chrétienne conservatrice des principes sociaux , a défendu l'avenir de la civili- sation.

CHAPITRE XIII.

Fin.

Après les objections viennent les pro- phéties. Sous prétexte d'avertir les ca- tholiques des dangers graves qui mena cent leur religion , on se plaît à contris- ter leur foi par des sinistres présages. On étale les embarras , les tribulations de l'Eglise, on retourne le fer dans ses plaies, on disserte froidement sur ce qu'on ap- pelle son agonie, qn prophétise sa mort en tressaillant d'espérance. Dieu m- pré- serve, je l'ai dé']h demandé en commen- çant Cft écrit, de toute parole anière, de toute paro'e qui ne serait pas le cri d'un devoir. Mais comment ne diraisje pas que cet empressement à venir pri^senter à l'Eglise affligée une éponge trempée de vinaigre et de lie! révolte d'autres senti-

mens encore que ceux de la piété? Il est aussi des souvenirs qui, à défaut de croyance , eussent retenir sur ses lè- vres ces malheureuses prédictions. Si le souvenir des autels qui avaient reçu ses sermens, des âmes que ses écrits'chré- tiens avaient consolées, de tous les sacrés liens de fo» et d'amour qui l'unissaient à la mère commune des fidèles ne pouvait plus rien sur son âme , est-ce que tant de prédictions si changeantes qu'il avait faites d'année en année , de livre en livre , n'auraient pu du moins l'engager à se défier du rôle de prophète? Quand on veut être prophète, la sagesse conseille d'ordinaire de ne l'être qu'une fois.

Naguère encore, lorsque M. de La 3Ien- nais écrivait, dans sa retraite près de Rome, les considérations sur les maux de l'Eglise , qu^il a jugé à propos d'in- sérer dans son dernier ouvrage, il était plein d'espérancepourl'avenir de l'Eglise, et cependant les faits généraux étaient les mêmes , l'éiat du monde n'a pas fonda- mentalement varié en cinq ans. Que s'est-il donc passé depuis alors , qui lui fasse apercevoir les mêmes faits sous un aspect diamétralement opposé , qui lui fasse voir la mort il voyait une impé- rissable vie ? Il est survenu une Encycli- que. A l'instaiit, le présent et l'avenir se sont métamorphosés à ses yeux : son pano- rama a changé subitement de décorations et de perspectives. C'est, dira- t-on, qu'il a vu que Rome était irrévocablement liée à des doctrines incompalibles avec celles qui sont, suivant lui , la vie et le salut du monde. Fort bien , mais ce ne sont donc pas alors les faits, ce sont les théories de M. de Lamennais qui prophétisent : ce présage est moins effrayant.

En jugeant de l'avenir pp.r le présent, M. de La Mennais ne reconnaît que deux hypothèses, deux voiespossibles.Par l'une les peup'es iraient chercher le repos à l'abri du despotisme, et comme il sou- tient que le despotisme est la doctrine même de l'Encyclique, il admet que^ dans celle supposition, les peuples tom- beraient à genoux devant Rome, dont ils admireraient la sagesse supérieure. Mais il écarte bien vite cette supposi- tion, comme contraire au progrès né- cessaire de la société. 11 ne voit dans ravenir que l'autre route qui conduit à

16 L'UNIVERSITÉ

la réalisation absolue de la liberté et de l'égalité, telles qu'il les conçoit. Dans celle hypothèse , soit que les efforts des peuples soient comprimés par les gou- vernemens, soit qu'ils obtiennent un triomphe complet, l'Eglise et l'humanité marchent et continueront de marcher en sens inverse; de là, entre l'Eglise et l'humanité, un schisme définitif, qui ne serait que la destruction m<^me de l'Eglise.

M. de La Mennais se trompe : il n'y a pas seulement deux voies , deux termes possibles, il y en a trois ; outre le despo tisme. outre la démagogie, il y a un avenir entre ces deux excès. Qui lui a dit qu'après des secousses, d'impru- dentes et terribles expériences peut-être, les principes sociaux d'ordre et de li- berté, qui ont présidé a la naissance et au développement des sociétés chrétiennes, ne reprendront pas leur empire, et que l'on opérera graduellement, sous leur iniluence , les améliorations, les ré- formes politiques que les changeinens survenus dans la société rendront néces- saires?

Reprenons les trois suppositions. INous ne croyons pas plus que lui que le des- potisme soit l'avenir des sociétés chré- tiennes. Mais, si nous pouvions le crain- dre , nous le craindrions dans le triora phe de son parti. Quand il a été donné à ce parti de régner sur la France , il y a quarante ans, qu'a-t-il réalisé? Le despotisme le plus briUal et le plus in- sultant, car c'était un despotisme par- leur de liberté. Lisez maintenant les ma- nifestes de ce parti depuis sept ans; dé- pouillez-les de ce qui n'est que phrase; allez au fond : qu'y trouvez-vous? La même fureur de domination, les mêmes arrière- pensées de terrorisme , la même incor- rigible habitude de mettre la liberté dans les mots, la violence dans les actes. La race des hommes despotiques , la voilà , et le bon sens public ne s'y trompe pas. S'il leur était donné de prévaloir, on fini- rait bientôt, comme toujours, par cher- cher dans le despotisme régulateur d'un seul, un asile contre le despotisme anar- chiqueccnt fois plus intolérable. Mais, sous quelque forme que ce mal se produi- sît, il ne pourrailjamais être qu'une phase passagère. La notion cl le scntimcnl du

CATHOLIQUE.

droit, de la justice, de l'honneur sont trop développés chez les nations chré- tienne^ pour ne pas réagir efficacement contre le règne de la force brute . et l'Eglise surtout a besoin de liberté. Si le droit public de l'Orient pouvait s'instal- ler sur un trône catholique, il y aurait des Encycliques contre lui, comme il y en a aujourd'hui contre la démagogie. Non , ce n'est pas au pied du despotisme que l'Eglise et les peuples se rencontre- ront jamais. Gardien fidèle de la doc- trine qui lui a été transmise, Grégoire XVI n'a fait que rappeler des maximes dont tous les siècles chrétiens ont retenti. Il n'a fait, nous l'avons vu, que con- tinuer l'antique tradition, et je ne sais qui oserait accuser les enseignemens du christianisme de n'être qu'une tradition de servitude.

Nous ne croyons pas davantage que l'avenir apparti^-nne à la liberté et à l'égalité révolutionnaire;nousne croyons pas que le parti, qui s'obtine à les rêver, soit l'avant-g.irde du genre humain. Tout homme, si cela lui plaît, peut s'adjuger l'avenir et le monde , il peut, en se don- nant lui-même son mandat, se constituer le i\ présentant des vœux des peuples , en dépit des réalités, qui donnent un dé- menti à ses fanatiques prétentions. Dans les contrées de l'Europe , qui sont tra- vaillées par dos idées de réforme politi- que , les doctrines de nivellernent absolu n'ont aucun crédit : en France , sauf une école peu nombreuse, la moitié du public s'en effraie, l'autre moitié s'en moque. N'importe: demênieque les jour- naux de la terreur appelaient les habi- tans d'un faubourg le peuple , de même que des journaux appellent encore un jury de douze homnif's le pays , la déma- gogie enfle aussi son nom : cela s'intitule l'humanité.

Mais, à côté de ces prétentions, des signes très graves annoncent que les idées négatives , qui sont le fond de la doctrine révolutionnaire, sont en état de décadence. Ces signes se manifestent, les uns dans la marche de la partie active de la société, les autres dans la nouvelle direction que suivent la plupart des théories sociales.

Une solennelle expérience a révélé, à la face du monde, le vide cl l'impuissance

DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.

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des systèmes politiques fondés sur la dé- fiance et l'hostilité envers le pouvoir. Pendant quinze ans , la France avait été saturée de doctrines qui avaient pour but commun de réduire l'action du pouvoir social ù la plus grande nullité possible. Qu'est-il arrivé pourtant? Lorsqu'il s'est agi, non plus d'attaquer, mais de cons- truire , l'immense majorité des partisans de ces doctrines les ont abandonnées. Excellentes pour détruire, ils les ont trouvées détestables pour édifier. Des doctrines, qui ont une véritable puis- sance régénératrice, ne subissent pas de pareils échecs : elles entraînent les mas- ses qui les ont adoptées , elles les maî- trisent, elles les poussent à accomplir leur œuvre féconde. Leur force réelle se manifeste surtout au moment ou il faut organiser : toute doctrine , qui ne résiste pas à cette épreuve , n'a point d'avenir.

En second lieu , une direction nouvelle se laisse apercevoir dans le mouvement des esprits qui s'occupent des théories sociales. On nous avait dit jusqu'ici : Cherchez la plus grande somme de li- berté individuelle , et vous trouverez le plus grand bien-être ; voilà le thème fondamental qu'on variait de mille ma- nières. On commence à dire : Cherchez les conditions de la plus grande somme de bien-être général , et vous y trouverez réellement la plus grande liberté possi- ble. Ce nouveau thème est aujourd'hui le fond de la plupart des écrits sérieux, qui traitent du présent et de l'avenir. Il y a changement complet de point de vue. On passe du point de vue individuel au point de vue social; et à mesure que l'on suivra cette direction, on s'éloignera de plus en plus de la théorie révolution- naire , qui part primitivement de l'indé- pendance individuelle, pour essayer de construire, sur cette base, des plans d'organisation.

Sans doute la fièvre qui a troublé la France peut, en se propageant dans plu- sieurs autres pays , les agiter plus ou moins long-temps. Mais dans ce cas la maladie révolutionnaire y suivra les mêmes phases. Après l'ardeur de l'atta- que, l'impuissanc»* d'édifier ; après l'en- thousiasme, le désenchantement j après la ferveur, la défection.

Indépendamment de toute discussion

sur le fond des choses, nous croyons donc q.ue l'avtnir ne sera pas plus l'héri- tage de la démagogie qu'il ne le sera du despotisme. Ces deux suppositions écar- tées, on est ramené à des prévisions plus conformes à l'expérience du passé , et aux nécessités permanentes de la société humaine. Si chaque individu a besoin d'une sphère d'activité libre , chaque so- ciété a besoin d'un pouvoir qui gouverne réellement les forces individuelles et qui les organise d'après les diverses dé- veloppemens de la civilisation. La com- binaison de ces deux principes , au degré elle est possible dans chaque peuple, voilà l'éternelle loi; elle n'existe pas, on la cherche. L«s hommes peuvent s'agiter dans d'autres directions , mais c'est que Dieu les ment.

Toutefois, pour bien juger l'état ac- tuel et les remèdes" que ses maux atten- dent , il faut porter ses regards plus haut que les combinaisons politiques. La so- ciété n'est jamais en proie à de grandes souffrances que lorsqu'il y a eu affai- blissement de l'esprit de charité dans le monde. Le Christianisme , pondant dix- huit siècles , a fait pénétrer dans le cœur de la société un immense amour ; mais depuis que des classes nombreuses, per- verties par l'incrédulité ou flétries oar le doute, se sont soustraites à son influence au moins directe, bien des sources de vie se sont desséchées en elles , et il s'est fait de grands et stériles déserts d'où s'échappe un long cri de douleur. Ce n'est pas l'industrie qui sera , par son activité, la libératrice des malheureux ; témoin l'état des prolétaires dans la ca- pitale de l'industrie, l'Angleterre, état si révoltant que l'on se sent tenté de re- gretter comme un bienfait l'antique es- clavage. Ce n'est pas la science qui sera la libératrice des malheureux : seule elle n'est qu'un pâle flambeau qui éc'aire sans jamais rien féconder. Il faut un principe supérieur , qui réchauffe ce que l'égoïsme a refroidi, qui unit ce qui est divisé , qui fait que ce qui est haut se penche vers ce qui est bas il faut que l'esprit de dévouement se ré- pande dans le chaos de la société ac- tuelle. A toutes les grandes crises so- ciales, l'esprit de sacrifice de la part des classes puissantes a élè le salut dit

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inonde. Quand les barbares envahirent l'empire romain , si ces géants du monde moderne n'eussent pris conseil que de leurs passions et de la victoire . ils n'eus- sent pas ojieus demandé que de rétablir à leur profit l'esclavage des société» païennes, avec tout son luxe d'oppres- sion. Le Christianisme ne le leur permit pas : i! ne pouvait pas tout exiger de ces farouches néophytes, mais il leur com- manda du moins dès l'origine le sacrifice de l'esclavage, et grâce à lui il n'y eut de possible que le servage , transition néc^siaire à un état meilleur. Dans les siècles modernes, de nouvelles classes se sont formées, qui, en ces derniers temps , sont parvenues chez nous à con- centrer entre leurs mains la plus grande partie de la puissance publique. Mais dans cette nouvelle phase sociale, est cet esprit de sacrifice , qui devrait inau- gurer leur pouvoir, comme un commen- cement de miséricorde et de dévoue- ment inaugura le pouvoir de la classe guerrière, qui a dominé sur le moyen âge ? Le Christianisme n'a pas encore baptisé leur avènement à la puissance. Cependant la loi de vie, contre laquelle rien ne saurait prévaloir, réclame et ré- clamera jusqu'à ce qu'elle «oit écoutée. Que ceux qui sont grands se fassent les serviteurs des autres. Les formes sous lesquel es s'exerce ce glorieux servage peuvent varier; le fond, jamais. Dans l'ancienne société, l'élément guer- rier occupait une si grande place, l'aris- tocratie était tenue au sacrifice de son sang ; elle a long-temps été fidèle à sa mi^sion de dévouement, e'Ie a péri lors qu'elle a eu laissé s'affaiblir et se cor- rompre l'esprit de son institution. Dans la société nouvelle qui aspire à s'organi- ser pour le travail bien plu» que pour la ffuerre , l'ari tocraiie industrielle n'a pas, pour obligation habituelle, le même genre de sacrifice à faire; mai elle restera bien au dessous de l'aniienne aristocra- tie militaire, elle manquera d'une con- sécration esventie le et vita'e , si par d'autres g<nres de dévouement appro- priés à l'état présent du monde, elle ne s'efforce pas de s'é'everà la hauteur du b'.it que le Christianisme assigne ù toute puissance sur la rre. Considérer le pro- \élaire, non comme machine de richesse,

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

mais comme nu associé de travail; ne pas calculer avec une cruelle précision jusqu'à quel point on peut fatiguer ses bras, sans se priver, en brisant cet in- strument, des bénéfices qu'il rapporte ; lui fournir, non pas seulement un mor- ceau de pain pour prix de ses sueurs, mais aussi la facilité de se nourrir du pain de l'âme , de recevoir les instruc- tions religieuses qui forment et déve- loppent l'homme moral ; et au lieu de forcer son corps à travailler les sept jours de la semaine, sous peine de mou- rir de faim , ne pas reculer devant quel- ques sacrifices , pour faire jouir son âme de la irci>e du Seigneur ; multiplier par- tout des institutions, des centres de pro- tection et de secours,, qui consistent , non pas seulement à conseiller l'épargne à ceux qui n'ont presque rien , mais à déverser sous différentes formes, dans la masse des classes souffrantes, le superflu de ceux qui ont beaucoup ; concourir au bien commun, non point seulement par des offrandes matérielles , mais en- core par des services personnels , en donnant au sacerdoce , aux congréga- tions religieuses de charité, une dime vivante , la dîme des générations ; sacri- fier enfin , dans les régions du pou- voir, ces mesquines et odieuses luttes d'ambition et d'amour-propre, pour s'occuper sérieusement de préparer des mesures législatives et administratives, animées de l'esprit du christianisme .-voilà quelques traits du dévouement, par le- quel l'aristocratie moderne doit conti- nuer, dans nos sociétés industrielles , le dévouement de l'aristocratie militaire du moyen âge. Il faut le dire, en hono- rant de grand cœur toutes les excep- tions, il n'y a encore, dans une pa/tie très nombreuse de la classe qui gou- verne, ni l'intelligence de cette mission, ni la volonté de l'accomplir. Semblable à une machine dont plusieurs des princi- paux rouages seraient arrêtés, faute d'im- pulsion , la société actuelle renferme une multitude d'hommes, d'ailleurs piiis- sans et actifs, qui, étrangers ou indiffé- rens aux croyances religieuses , ne fonc- tionnent pas dans un but social chré- tien. Ces rouages arrêtés ou sujets â un mouveuu'nt désordonné, ne privent pas seulement la socictc de leur concours

DU DERNIER ÉCRIT DE 31. DE LA MENNAIS.

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nécessaire ; ils embarrassent , et souvent même ils paralysent l'action des autres rouages sociaux : de une profonde perturbation, et toutes les souffrances qu'elle traîne à sa suite.

D'où viendra l'impulsion réparatrice? D'où soufflera l'esprit de vie qui doit pé- nétrer , réchauffer celte masse inerte et froide ? Qui est-ce qui a conservé . qui est-ce qui possède la tradition de l'an- tique charité ? D'un côté sont les chré- tiens réels , avec leur glorieux passé , et les innombrables œuvres de dévouement qu'ils entretiennent sur tous les points du globe ; de l'autre côté , quelques hommes , transfuges des croyances chré- tiennes, bien qu'i's veuillent retenir en- core le nom de chrétiens , et qui se donnent pour les sauveurs du monde , auquel ils n'ont apporté encore que des paroles stériles , qui n'ont point fait éclore une seule œuvre empreinte de l'esprit de sacrifice. Pour accréditer la mission qu'ils s'attribuent , ils se pré- sentent comme les vrais successeurs des premiers chrétiens ; ils nous disent que le caractère des premiers chrétiens , ef- facé en nous, revit en eux. Eh bien! nous acceptons ce terme de comparaison.

Les premiers chrétiens étaient des hommes d'avenir, mais dans un sens su- périeur à celui qu'on donne souvent à ce mot dansle langage du jour. Ils plaçaient dans le ciel le point d'appui de ce levier de charité , avec lequel ils soulevaient la terre. Ils se considéraient comme des voyageurs, qui, pour arriver à leur pa- trie, passaient en faisant le bien. Grâces à Dieu , cet esprit vit et revit sans cesse dans toutes les générations de lidèles qui se transmettent les uns aux autres, de main en main , et de siècle en siècle , le flambeau divin. Mais, certes, ce n'est pas l'esprit qui domine chez les jeunt^s adeptes du nouveau chrisi ianisme. En gé- néral, les méditations célestes les occu- pent fort peu , je crois ; ils sont des hom- mes du présent, peu scn^ibIes aux con- solation> mystiques. Ils préparent aux peupies futurs un indicible bonheur ^ mais la plupart tiennent surtout à c<' qu'on leur escompte une parliedesjouis- sarices de l'avenir.

Les premiers chrétiens élaient des sommes doux et paciiiques. Ils travail-

laicr.l en paix au soulagement des maux, à la destruction des abus. Ils repous- saient les réformes violentes, les insu- bordinations politiques, par sentiment et par devoir, par esprit d'ordre et d'o- béissance. Plutôt que de troubler le moiide, ils savaient pardonner, même à ceux qui les empêchaient de faire du bien : leur plus sublime patience était de supporter avec calme les souffrances de leur charité. Cette charité priait , aver- tisiait, tonnait quelquefois, mais ne ru- gissait pas. Cet esprit se perpétue dans l'Eglise, de l'aveu de nos adversaires, car ils l'accusent de lâcheté. Mais, de bonne foi, qui pourrait reconnaître, dans leurs appels permanens à l'insurrection , dans ces vœux impies pour le renversement de tout l'ordre social existant, les senti- mens des premiers chréiiens envers les puissances de ce monde? Qui pourrait reconnaîtra, dans le langage irritant avec lequel ils provoquent le soulève- ment des classes inférieures, les paroles de consolation et de paix que les pre- miers chrétiens adressaient aux esclaves agenouillés devant la croix? Les haran- gues de Spartacus ne seront jamais le commentaire de l'épître de saint Paul sur l'affranchissement d'Ouésime.

Les premiers chrétiens étaient des hommes es.Nentiellement pratiques. Ils savaient que le chnstianisuie renfermait d'inépuisables trésors de bienfai>ance qu'il verserait sur les générations futu- res. Mais s'ils ne pouvaient pas réaliser de leur temps, tous les bienfaits qu'ap- pelaient leurs vœux et que pressenait leur foi. ils n'en étaient pas moins ar- dens à faire tout la bien actuellement possible , à patiquer la charité d^n» ses plus huuiblc^ détails. Ils visitaient les pnsorinit rs . portaient des remèdes et des consolations aux malades, distribuaient dî^s auQiônes, semaient obscurément tous les germes des grandes œuvres, que le ciel et le temps '.levaient féconder. Les nouveaux chrétiens ont, pour la plupart un superbe dédain pour ces minuties de la charité 5 ils estiment fort les v..sles spéculations qui embrassent les siècles fiiluis, et font vraimeiit trop peu de c.is de ces modestes pratiques de bienfai- sance qui les attendent à leur jiorle. Les malheureux du jour trouvent peu d«; sou-

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lagement dans les systèmes sur le bon- heur de l'avenir. Tsous avons conservé, nous, la vieille charité : imbécilles chré- tiens, qui avons encore foi au mérite d'un ■verre d'eau donné avec amour!

Les premiers chrétiens étaient des hommes de charité, parce qu'ils étaient hommes de prière et de foi. Il ne faut pas croire qu'il ait suffi au christianisme d'énoncer le précepte de l'amour frater nel envers tous les hommes, pour le faire passer dans la pratique. Est-ce que Marc- Aurèle et Epiclèle, en proclamant de belles maximes de morale, ont entraîné le monde avec elles? Le christianisme n'a pas seulemet.'t promulgué la loi de cha- rité; il a donné des forces pour l'accom- plir. C'est avec ses mystères, son culte, ses sacremens, qu'il a rendu l'homme capable, suivant la belle expression de saint Paul, de faire la écrite avec amour. Il n'a pas seulement éclairé l'intelli- gence ; il a nourri le cœur. Qu'avez-vous îtait de cette nourriture sacrée, apôtres d'un christianisme sans dogmes et sans culte? Vous êtes pour les mystères d'a- mour ce que les iconoclastes étaient pour les saintes images : oîi vous avez passé, le sanctuaire reste froid et vide.

]Son , la tradition de la charité chré- tienne n'est pas avec vous ; elle est se conserve la tradition de la foi. Si notre action n'accomplit pas encore tous les

CATHOLIQUE.

genres de bien que notre pensée embrasse, c'est qu'il y a dans le chaos social qui nous entoure mille obstacles qui arrê- tent la meilleure volonté, et dont nous ne sommes pas responsables; c'est aussi que les préjugés haineux que l'on a ins- pirés contre nous à une partie du peuple, la rendent inaccessible encore à notre influence. Mais les croyances qui nour- rissent le dévouement , mais l'esprit de sacrifice , mais la charité active sont toujours là, soutenant toutes les ancien- nes œuvres de bienfaisance, en en créant journellement de nouvelles, attendant qu'il leur soit permis d'agrandir le cercle de leurs bienfaits, épiant toutes les idées pratiques d'amélioration, toutes les vues utiles, toutes les découvertes, pour s'en emparer, pour convertir toute science en amour. L'Eglise est ce qu'elle a toujours été : elle n'est pas seulement la demeure paisible de tous les esprits qui se repo- sent dans l'unité de foi ; elle (st aussi la grande salle d'asile , l'atelier universel des bonnes œuvres, se presse, au service'de toutes hs souffrances, l'élite de ces âmes qui forment, à toutes les époques, l'immortelle aristocratie du dé- vouement. Le Pape en est le chef : voilà les véritables affaires de Rome.

L'abbé Ph. Gerbet.

SCIENCES HISTORIQUES.

COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.

SEPTIEME LEÇON.

£tal (le la Gaule au moment de l'invasion. Sé- nateurs ;;auloi8; Sociétés «le navii^ulion et de métiers ; Naulcs l'arisieiis ; population des campa- îjnes. l'roijrés du cliristianisnio en Gaule ; pre- mières Eglises. Saint Urbicus, saint Iliiairo de Poitiers , saint Martin. Les deux amans de ClcrmoDt.

Une poignée de vagabonds , pAtres ,

meurtriers ou esclaves échappés , ayant bâti quelques bulles sur les collines du Tibre, s'appela le peuple romain, et dit qu'il avait bâti la ville étt?rnelle , pour être la maîtresse de l'univers. Obligé de repousser l'insuUe et les armes de ses voisins , il vainquit ; et contre la cou- tuuicqui avait toujours gouverné le vieux monde , il s'incorpora les vaincus pour soutenir sa victoire. Depuis, de conquête en conquête , il ne cessa de se recruter des esclaves qu'il avait vendus sur le champ de bataille ou amenés k la cordo

sur sonforum. L'affranchissement, quand ils avaient touché le sol de Rome , les rendait Romains, et ce ramas continuel de toutes les races vit les rois eux-mêmes se prosterner devant lui, la tête l'ase , en bonnet d'affranchis, et saluant ses sénateurs du nom de dieux sauveurs (1). Figure providentielle d'un autre peuple et d'un autre empire, auxquels il devait préparer la place sans le savoir. Dès que les Romains eurent fait leur lâche , un pauvre pêcheur juif vint poser sa chaire évangélique en face de la chaire impé- riale, pour dominer du Vatican le Capi- to'e et l'univers, urhi et orbi. A sa voix se forma une faible agrégation de gens misérables, qui eut à soutenir aussitôt une guerre acharnée, et qui n'en devint pas moins un grand peuple. P<?r une tactique singulière , ce peuple méprisé trouvait sa force dans ses défaites ; il s'incorporait les vainqueurs en les affran- chissant à son tour , mais d'une plus noble manière , en donnant la liberté spirituelle aux plus grands coupables comme aux plus vertueux. Son étendard, toujours honni et battu , fit de plus ra- pides conquêtes que l'aigle des légions. Enfin, les Césars vinrent aussi demander la faveur de s'agenouiller parmi ces nou- veaux affranchis; car il n'était plus pos- sible de méconnaître en eux le nouveau peuple romain, le vrai royaume éternel; et de siècle en siècle , nations , grands et monarques se prosternèrent aux pieds des successeurs de saint Pierre , comme lui vicaires et représentant du vrai Dieu sauveur. Lorsque peu de temps après ce succès décisif, un empereur apostat osa le contester et renouveler contre les chrétiens les premières injures, il ou- bliait étrangement l'origius; plus réelle- ment vile de son propre empire et de sa nation. Un philosophe comme lui , si studieux d'expliquer par des allégories les infâmes sottises du paganisme, aurait dij, ce semble, saisir la comparaison , et reconnaître dans Rome païenne le symbole matériel de Rome chrétienne. On a droit de s'étonner bien davantage

SCIENCES HISTORIQUES. 21

quand on entend l'ancien lecteur de Ni- comédie reprocher au chrétien de crier h tout venant : « Corrupteurs , meur- K triers, sacrilèges, scélérats de toute « espèce, approchez hardiment. Point de « souillure que n'efface à l'instant l'eau « dont je vais vous laver. En cas de réci- « dive , vous n'aurez qu'à vous frapper « la poitrine, vous battre la tête, et je « vous rendrai aussi purs que la première « fois (1). » Pouvait- il sensément attri- buer plus d'efficacité aux rits de purifi- cation pratiqués par Edcsius et Maxime, ou au sang des bœufs qu'il immolait avec profusion ? lui, surtout, qui avait reçu bi long-temps l'enseignement de l'Eglise et ses secours spirituels, comment n'a- vait-i! pas compris et les sacremens et les doux rayatères de la fâiiséricorde di- vine?L'orgueil philosophique serait trop stupide dans une telle méprise sans la mauvaise foi. Oui, l'Eglise appelait à elle tous les coupables, tous les sacrilt^ges pour les purifier. Déjà elle avait par- couru et dépassé tous Ips chemins de l'empire pour porter au loia cette bonne nouvelle. M.^is comme il n'y avait point pour elle de limites , il fallait que celles de l'empire tombassent autour d'elle ; que toutes les frontières fussent brisées pour la dégager visiblement de toutes les entraves locales, pour ôler les pré- ventions de nationalité qui eussent re- tenu les autres peuples , et pour laisser l'accès -libre aux affranchis de toutes les races veis la chaire de saint Pierre , le centre de l'univers catholique.

L'époque de celte œuvre était venue. Le plus grand et le plus pieux des em- pereurs, Théodose, avait rétabli à grand' peine l'unité impériale , afin que la ruine en fût plus éclatante : il expira , et ce fut le signal. Les Barbares du Nord s'é- branlèrent. Un Goth , poussé , comme il le dit lui-même , par une volonté sur- humaine, alla fouler aux pieds le Capi- tole , opiniâtre dans son idolâtrie, et lui signifier qu'il n'avait plus rien à pré- tendre (2). Déjà d'autres hordes germai-

(i)Juvenal, 8-271.

AI) infarai genlem deducis asylo.

Majorum priinus quisquis fuit ille tuorum Aut pastor fuit, aul illud quod dicercnoio.

(1) Julien , dialogue des Césars.

(2) Socrat. 7-10; Sozom. 9-6. Pondant le sicgo do Home , par Alaiic , les sénateurs pau-ns essaye- rai (te didourner le péri! par des cérémouies étrus- ques et des iuimolatioDj de viciim»*.

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nés avaient passé le Rhin , commencé la destruction des cirques, des théâtres et des dissipations païennes, avec l'incen- die et le pillage des cités. Quel était alors l'élat de la Gaule, et comment s'y est pas- sée l'invasion ? c'est ce que nous avons maintenant à considérer. Nulle part ail- leurs , peut-être^ ce grand événement n'est plus remarquable , et aucun histo- rien n'en ayant retracé la vue exacte et complète , j'essaierai d'y suppléer. Cette nécessité de restaurer ainsi une époque ne se représentera que rarement. J'ai déjà prévenu meslecteursque je ne m'en- gagerais point dans un récit suivi.

La Gaule, divisée en dix-sept provin- ces, avait subi la même administration que tout le reste de l'empire , et n'avait pas moins à souffrir du despotisme et de la fiscalité. Cependant sa position géo- graphique et le caractère de ses habi- tans lui avaient donné une assez grande importance. Elle était à la fois frontière de Germanie et centre de l'occident ro- main. Quoique les usages, les lois et la langue de Rome y eussent assez promp- tement prévalu, les Gaulois conservaient leur ancienne fierté , de sorte que la Gaule agit constamment sur les desti- nées de l'empire. Les Césars y venaient fréquemment 5 depuis la tétrarchie, l'un d'eux y résidait presque toujours et peut- être ce fut le malheur d'Honorius de n'a- Toir pas préféré au séjour de Milan, celui de Trêves, de Lutèce ou d'Arles la surveillance générale y était plus facile et plus assurée : l'Italie ne se gardait que par la Gaule. Aussi trouve-t-on dans celle contrée une distinction qu'on cher- cherait vainement ailleurs. Au dessus des Décurions il y avait dans les principales villes des sénateurs , qui portaient ce ti- tre, il est vrai, sans fonctions, ni auto- rité spéciale, mais non sans avantages et sans influence. Ils jouissaient de tous les privilèges des clarissimes ^ ne por- taient point les charges de la curie, et dans un temps les deux sénats de Rome et de Constanlinople figuraient encore aux yeux l'ancien conseil de la république, ce n'était pas i)eu d'Iionneur pour les cités gauloises que de posséder des sénateurs. Quoiqu'il dépendît du prince de créer un sénateur, l'existence des familles séualoriales de Gaule , et

CATHOLIQUE.

l'illustration de la plupart d'entre elles avaient vraisemblablement leur origine dans les coutumes du pays, antérieure- ment à la conquête romaine. Cette élite de Gallo-Romains , forcément inactive sous le nive.ui administratif, réduite à la seule influence de l'éducation et de la ri- chesse, avait pourtant plus de consistance que toute la noblesse impériale. Dans quelque nullité qu'elle vécût, ce n'était pas moins une sorte d'aristocratie et l'u- nique dansl'empire. Nous la reti ouverons sous les rois barbares. Elle tenait en ef- fet au pays et par son caractère gaulois el par une institution qui soutenait en même temps la classe moyenne , c'est-à- dire par les corporations de commerce. Toutes les provinces avaient de ces cor- porations j mais la Gaule, posée entre deux mers, sillonnée en sens divers d'un grand nombre de rivières , voyait son commerce bien plus florissant , et il nous reste plus de monumens qui nous fassent connaître ses corporations et leur importance. On les désignait comme par- tout, sous les noms de Nantes ^Navicuiai- res, Scaphaires j Lenunculaires , qui indi- quent également des sociétés de naviga- tion avec de très petites différences , impossibles à saisir maintenant. On ap- pelait ces Nantes encore plus générale- ment marchands ou négocians. Ces di- verses associations se distinguaient les unes des autres par un surnom tiré des lieux elles exerçaient leur industrie, elles avaient une résidence centrale ; telles étaient les Nantes An Rhône, de la Saône , de la Loire , de la Durance , etc. Elles se composaient toujours de person- nes honorables, décurions, sévirs, séna- teurs; la moindre dignité qu'on y pût acquérir fut celle de chevalier, concédée par Constantin et confirmée par Julien, Gratien cl Théodose à tous ceux qui en faisaient partie. Le code Théodosien con- tient beaucoup de privilèges accordés à la condition Aenanteel Aemarchand;c'è- laie ni des exempt ions de plu sieurs charges publiqm s et civiles, de tutelle, de dons gratuits et de quelques impôts. Ils préle- vaient un droit sur les denrées qu'ils transportaient. Tous les juges leur de- vaient protection ; ils avaient des juges particuliers pour les affaires civiles. Cha- que corporation possédait, en propriété

commune et inaliénable, des terres, dont les revenus étaient al'fectés aux dépenses communes. Chacune avait ses régie - mens et son organisation légale, son pa- tron ou curateur, et ses officiers, élus pour un temps déterminé. Le patron était toujours choisi au moins parmi les curiales , souvent parmi les sénateurs. Les ofliciers du palais seuls ne pouvaient point participer aux sociétés de com- merce. Un curiole , pendant l'exercice du patronage, avait dispense des charges onéreuses de la curie, quoique d'ordi- naire il n'usât pas de ce droit; \e patron èlaii naute lui-même, et partageait les soins et les profits du commerce. Souvent même il exerçait le courtage ; cette oc- cupation, loin de déroger, jouissait d'une grande considération, et il existe une inscription érigée en l'honneur d'un eu rateur , en même temps courtier {allec- tor ), par les nautes du Rhône et de la Saône pour sa fidélité dans sa gestion. On donnait communément la qualification d'ordre , de corps très honorable [ordo, sp tendis s iinuw corpus) à ces compagnies ; et le mot de Consortium indiquait dans cette communauté d'intérêts et d'action, un lien plus fort que celui des anciennes sodalités romaines (1).

Entre ces grandes corporations de la Gaule, il en faut remarquer une fort sin- gulière, qui a survécu à toutes les autres, dont l'organisation propre est demeurée la base de ses transformations succes- sives , et semble avoir tiré à soi le centre administratif de la France moderne. Je veux parler des Nautes auxquels appar- tenait la navigation de la Seine et de ses affluens; ils ne prenaient point leur sur- nom de leur principale rivière, comme

(1) Voyez dans l'Histoire du droit municipal par Raynouard , premier chapitre, les diverses inscrip- tions citées (Paprcs Grutcr, et dans l'histoire do Paris, par D. Félibien et D. Lobineau , la disser- tation sur les antiquités ceitifiues , et la dissertation sur l'origine de l'Ilôtel-de^Viile de Paris , par Leroy. Raynouard n'a pas songé au travail des deux béné- dictins dont il eût pu se servir utilement. Souvent on néglige , par un certain zélo d'érudition , des recherches déjà faites pour les faire plus péniblement ou d'une manière moins complète. De aussi quel- ques publications qui no sont guère neuves que pour leur auteur, (^'est le principal défaut des Éludes Historiques , de M. de Chateaubriand , ouvrage qui ne répondfpoint à uu si grand nom.

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les autres sociétés de ce genre, ni même du lieu de leur résidence, Lutèce, mais de leur petite nationalité ; ils s'appelaient les Nautes parisiens {Nautœ Parisiaci)^ Tous les habitans de Lyon ou de Is'antes n'étaient point Nautes du Rhône et de la Loire ; la cité et la société de com- merce formaient deux corps très dis- tincts et indépendans l'un de l'autre j au contraire , il n'y avait d'habitans de Lu- tèce que les Nautes; la ville et l'associa- tion étaient une même chose. On sait combien ils résistèrent à César et à son lieutenant Labienus ; ils fournirent 8000 hommes à la ligue Gauloise qui assiégea César devant Alésia. Traités en peuple conquis, non en alliés, après la victoire, ils eurent à payer le tribut. Les Romains bâtirent à la tête de leur pont une forte- resse , qui devint par la suite le grand Chdtelet à l'extrémité du pont au Change. Les Parisiens n'eurent point d'organisa- tion municipale ; et quand on les eût traités en alliés, on n'eût pas fait autre- ment, parce que la prospérité de la ville tenait à son commerce, et que pour l'in- térêt de la province et des finances ro- maines , on n'y devait rien changer. Ils eurent seulement un défenseur , comme les autres cités, et ce défenseur fut tou- jours choisi parmi les Nautes. Les Pari- siens restèrent donc nécessairemetit ce qu'ils étaient, une grande confédération marchande. Ils continuèrent de posséder des domaines communs ; parmi ces biens- fonds était compris tout le terrain qui s'étendait de l'ancien port Saint Jacques au port Saint-Michel, ce qu'on appelait encore, sous Louis VII, le Clos-aux-Dour- geois. Ils gardèrent comme auparavant leur administration intérieure , entière- ment réglée sur leur vie de négoce; et dans la forteresse romaine , la salle même qui portait pour inscription : Tributuni Cœ- sai-is, l'on acquittait les péages et le tribut, servait aux délibérations admi- nistratives des Nautes, sous le litre de Loculoriunt Civiuni ; depuis ce fut le Parloir-aux- Bourgeois. Une inscription du temps de l'empereur Tibère atteste ii cette époque l'état florissant du corps des Nautes ou de la cite de Paris. Des faubourgs s'ajoutèrent du côté du midi , sur la rive gauche de la Seine ; il y avait de ce côté un palais impérial, un champ

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de Mars ou d'exercice militaire ; ces mo- iiumens et les thermes dont il subsiste de curieux vestiges dans lu rue de la Harpe sont présumés antérieurs à la ré- sidence de Julien (1).

Autour de ces grandes et nobles socié- tés se groupaient naturellement des cor- porations inférieures d'ouvriers divers , que les Nantes employaient 5 on trouve mentionnées celles des rouliers et des peseurs. On sait de plus que les artisans et les petits marchands étaient con- stitués en corps de métiers depuis Alexandre Sévère (2). Toute cette masse d'industrie subalterne formait propre- ment le peuple des villes et appuyait le haut commerce , qui lui communiquait son activité et sa prospérité.

La seule population des campagnes n'entrait point dans cette communauté d'intérêts , et demeurait reléguée dans la culture des terres, sous le poids des corvées et des exactions. Aussi toujours mécontente , elle s'efforçait souvent de se délivrer. Les troubles de l'empire par les usurpationsmilitaires des Trente Ty- rans avaient favorisé leurs tentatives d'indépendance. Vers cette époque com- mença l'insurrection des Bagaudes ou Confédérés (3j, qui devint assez formi- dable pour nécessiter une expédition de l'empereur Maximien. Ils avaient deux chefs , Elianus et Amandus, que quel- ques auteurs ont regardés à tort comme chrétiens , et qui prirent la pourpre. Comme il arrive toujours quand une mul- titude se soulève pour se faire justice, ils ne vivaient que de brigandage , et fu- ient un moment le fléau de leur pays.

(1) Voyez Felibien, aux mêmes documens cités.

(2) Lamprid. Alex. Sev. 55. M. Guizol, première leçon, parle de la population inférieure des mar- cliands et des artisans, devenue libre au ii-^ siècle par une révolution lente et insensible. Ce passage de Lanipride n'explique pas, mais constate, un chaDgeraenl 1res sensible au commencement du siècle. Une lettre de Pline le jeune et une réponse de Trajan , touchant une association A''uuvriers à établir dans Mcomédie, pour éteindre les incendies, donnent une indication beaucoup plus ancienne. Il y avait d''aillcurs certainement des sodalités ou corps d'artisans sous la république , et leur rétablis- sement n'est insensible (|uc depuis Auguste jusqu'au gouvernement d'Alexandre Sévère.

(5) Hu mot celtique Bagat ou Jiacad, troupo, ligoe. Uucangc, Gloii.

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Autun eut un siège terrible à soutenir contre eux. Maximien les tailla en piè- ces. Leurs dernières troupes se défendi- rent encore dans une presqu'île de la Marne, à une lieue de Paris, oîi César avait bâti une forteresse, qui conserva long-temps de leur résistance le nom de fort des Bagaudes ( Castrum Bagadau- runij Saint - Maur - des - Fossés. ) Dioclé- tien , pour prévenir désormais un pareil danger , ordonna de ne rien exiger des paysans quand ils auraient acquitté leur capitation et leurs fournitures de vivres. Médiocre adoucissement qui, laissant sur eux exclusivement la capitation , les re- tenait dans un abaissement légal et éta- blissait la servitude de la glèbe (1). Ja- mais aussi ne furent-iis complètement soumis , et tous les usurpateurs trou- vaient toujours parmi les pâtres et les colons de quoi grossir leurs armées.

Cette race malheureuse eût fini par être broyée dans l'affaissement et la chute de l'empire. Les classes supérieures, qui s'en séparaient dédaigneusement , ne pou- vaient pas mieux se préserver elles-mêmes par leurs privilèges; mais le Christia- nisme était venu d'avance au secours des uns et des autres. En Gaule , comme partout , il convertit d'abord la classe moyenne , puis les grands dont il liL une véritable aristocratie , une aristo- cratie de charité , qui devait affermir le peuple et gagner les paysans. Il est certain que le Christianisme pénétra en Gaule dès le temps des apôtres. L'Eglise de Vienne fut fondée par saint Crescent, disciple de saint Paul , et celle d'Arles par saint Trophime, que saint Pierre en- voya. Un peu plus lard, saint Pothin , disciple de saint Polycarpe, et qui dut partir aussi de Rome , posa son siège épiscopal à Lyon. Il paraît que l'Evan- gile ne demeura pas inconnu au reste de la Gaule. Cependant , les progrès en furent très lents et très peu sensibles , et l'on ne peut guère constater que la formation des églises de Langres , de Dijon , de Besançon et de Valence , jus- qu'à l'époque de la mission de saint Denis et de ses compagnons , vers 250, ,

(1) Panei;. vet. 1-4, 7-4 ; Vict. 59; Eutrop. 9-13 Naudcl , des changcraens opérés dans l'admiulglrat. impér. 1' partie , art. 6.

commencèrent les évêchés de Paris , de Tours, de Clermont, Limoges, Avignon, ]\arbonne , Béziers , Toulouse , d'où la prédication ra} onnantentoussens, étoila les Gaules de nouvelles communautés ca- tholiques, «Un disciple de ces premiers « évoques, Ursinus, étant allé à Bour- « ges, y annonça le Sauveur. Quelques « croyans ordonnés clercs apprirent le « chant des psaumes , les solennités du « culte et la manière de construire une « église. Comme ils avaient peu de res- « sources pour bâtir , ils demandèrent tt à un des habitans sa maison pour en « faire une église mais les sénateurs K et les principaux citoyens de la ville u étaient alors attachés aux cérémonies K idolâtres-. Ceux qui avaient reçu la foi

« étaient pauvres ; et n'ayant point

« obtenu la maison , ils s'adressèrent à « un certain Léocadius , sénateur, un K des premiers de la Gaule et de la fa- it mille de Vettius Epagathus, qui avait « souffert la mort à Lyon pour le nom « de Jésus-Christ. Quand ils lui eurent ï exposé leur demande et la foi chré- « tienne , il répondit : Si la maison que « j'ai àBourges était bonne pour cet usa- « ge , je ne refuserais pas de la donner, et A ces mots , ils se jettent à ses pieds , « lui offrent trois cents pièces d'or avec « un plat d'argent, en l'assurant que « cette maison est fort convenable. Alors « Léocadius ayant pris trois pièces d'or « en signe d'accord , et rendant le sur- et plus , renonça aux idoles , se lit chré- « tien etchangea sa maison en église (1). » Ainsi de proche en proche se commu- niquait la foi. Dans l'intervalle d'un demi- siècle , il s'éleva environ soixante évè- chés nouveaux en Gaule , et ce nombre s'accrut encore dans le siècle suivant. INulle part après Rome la religion ne fut plus éclatante et aussi ferme. L'hércsie n'y pouvait prendre pied ; les gnostiques, lesnovatiens, les donatistes, les ariens, les priscillanistes tentèrent inutilement de s'y cantonner. Même avant qu'on eiit la facilité de tenir des conciles , la dis- cipline apostolique s'y était maintenue intacte, et rien n'était mieux observé que le célibat ecclésiastique. Saint Urbicus ,

(*) Grég. de Tours , de glor. coofess. «0, Uist. ecclég. FraDcor. 1-29.

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sénateur converti , avait succédé à saint Strémonius sur le siège de Clermont. «Il K avait une épouse qui , selon la coutume K ecclésiastique , s'était sépariie de l'ha- « bitation sacerdotale, et menait une vie a pieuse : tous deux s'adonnaient h la « prière , aux aumônes et aux bonnes « œuvres. Comme ils vivaient ainsi , la « malignité de l'ennemi, qui est toujours « envieux de la sainteté , attaqua la fera- « me, et, l'enflammant de concupiscence « pour son mari , en fit une nouvelle « Eve ; car, emportée par la passion, et « couverte des ténèbres du péché, elle K se rendit à la maison épiscopale dans « les ténèbres de la nuit. Trouvant tout « fermé , elle commence à frapper à la « porte , en ajoutant de telles paroles : « Evêque, ne t'éveilleras-tu pas ? n'ou- « vriras tu pas ta porte ? pourquoi raé- « prises -tu ton épouse ? pourquoi ne « prétes-îu pas l'oreille aux préceptes « de Paul ? car il a écrit : Prévenez l'un « à l'autre , de peur que Satan ne vous « tente. Yoici que je reviens vers toi , « non pas vers un étranger , mais vers K mon mari. En écoutant de semblables « raisons long-temps répétées , la reli- « gioîi du prêtre s'attiédit- il reçut sa « femme dans sa chambre et dans sa cou- « che , et ensuite il la congédia. Alors , « revenu à lui - même un peu tard , et « affligé de son crime , il se rendit dans « un monastère de son diocèse pour faire « pénitence. Après avoir efface sa faute « par ses gémissemens et ses larmes , il « revint dans sa ville. Ayant accompli le « cours de sa vie , il sortit de ce monde « (292). Sa femme ayant conçu , il lui « était une fille, qui passa ses jours « dans la vie religieuse (1), » On voit que l'Eglise de Gaule n'avait pas attendu le neuvième canon d'Ancyre , le premier de Kéocésarée, le troisième de Isiciie, ni ses proprts conciles, pour garder les saintes règles. Saint Phœbadius d'Agen , saint llilaire de Poitiers, soutinrentla foi par leurs écrits comme par leurs exem- ples. Alors les empereurs s'honoraient du nom de Chrétiens j et ce dut être aux peuples une nouveauté aussi agréa- ble qu'étrange , d'entendre les évêques parler le même langage aux princes qu'à

(l)Grég. de Tours, hi«t. 1-3».

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L'UNIVERSITÉ

la foule , les rappeler au devoir comme le dernier de leurs sujets et r(:sister à leurs injustices. « Il est temps de par- « 1er,» écrivait s«int Hilaire à Constance qui favorisait les odieuses menées des Ariens; «se taire plus long-temps, ce « ne serait plus modération , mais la- it chcté... Si j'avance quelque f<iu^seté , « qu« je sois regardé comme un infâme « calomniateur ; m-^is si manifestement « je ne dis que la vérité, je n'outrepasse « point une sainte et apostolique liberté... « Loup ravissant , nous voyons ta peau « de brebis. Tu ornes le sanctuaire de « l'or de la république ; tu donnes à Dieu « des biens enlevés aux églises ou acquis « par l'exaction : tu reçois les évoques « avec le baiser dont Judas a trahi Jésus- « Christ ; tu baisses la tête pour rece- « voir leur bénédiction, quand tu foules « aux pieds leur foi... ; tu leur remets la « capitation que Jésus-Christ paya pour a éviter le scandale. Voilà la peau de bre- « bis : voyons les actions du loup (I).» On conçoit que les petits vers d'Ausone , les déclamations des rhéteurs et les mo- notones adulations des panégyristes , commençassent à paraître bien fades au- présde cetteénergie. Lescitoyens décou- ragés apprenaient par qu'ils avaient au besoin de véritables appuis , plus so- lides que les défenseurs officiels des mu- nicipes. Bientôt saint Martin, la lumière des Gaules , sans se rebuter par la gros- sière obstination des paysans , alla leur montrer la vérité , qui n'était pas moins destinée pour eux , et il commença de les éclairer par l'autorité de son zèle et de sa charité ardente. En même temps , il montrait la perfection du désintéres- sement dans son monastère de Ligugey, des pauvres volontaires, quittant quel- quefois même une grande fortune, me- naient sous sa conduite une vie d'absti- nence et de travail , copiant des livres pour l'inslruction d'autrui. et cherchant surtout la leur dans la prière et la con- templation, f Aussi plusieurs y furent « choisis pour l'épiscopatj car, quelle « était l'église qui ne désirAt pas tirer « son évêque du monastère de saint I\Iar- « tin (2) ! » Quoique la vie cénobitique

(1) llilar. coiil. C<)n>l. 1 , (i, 10. (!i) Sulp. Sev. vit» Mari. 7; Gré(;. do Touri , hist. l-5«.

CATHOLIQUE.

fût déjà essayée en Gaule , on peut dire que ce fut saint IMartin qui l'y établit. Il fonda plusieurs monastères. De fervens émulateurs, comme saint Honoratus dans son ermitage de Lerins , multiplièrent ces pieux asiles, et assurèrent à la vertu, à la science , au malheur, un refuge qui allait devenir plus précieux encore dans l'invasion.

J'ai cité les exemples éminens ; toute- fois, quelque puissance qu'ait manifestée en eux le Christianisme , on se trompe- rait si on pensait l'y voir tout entière. Leur part est grande sans doute dans les premiers fruits que la Gaule rendit à la loi évangélique ; mais à côté d'eux et hors même du rayonnement de leur zèle, se révèlent d'autres mérites non moins admirables et non moins efficaces peut- être dans l'obscurité qui les cachait sou- vent à leurs contemporains comme à nous. Les vertus les plus difficiles deve- naient en quelque sorte communes. Lors- que l'épiscopat , maintenant tranquille et révéré . commençait en Orient de ten- ter l'ambition , en Gaule on en fuyait les devoirs et les honneurs comme un dan- ger plus redoutable que la persécution. On avait usé d'artifice pour attirer saint Martin à Tours , après la mort de l'évê- que saint Lidorius. Leshabitans s'étaient disposés sur la route à son arrivée de manière qu'il ne pût échapper. On le conduisit sous bonne garde dans la ville pour le faire élire (371). Trois ans après , le premier concile de Valence nous ap- prend un singulier moyen de résistance imaginé pour se tirer même d'une pa- reille surprise ; c'était de s'accuser de quelque crime. Le quatrième canon de ce concile défendit d'ordonner évoques ceux qui s'accuseraient ainsi, parce que s'ils n'avaient point commis de crime , ils étaient du moins coupables d'avoir menti pour s'accuser. Acceptus, élu dans le moment même à Fréjus, réussit par un pareil mensonge, aidé de ce décret, à rendre nulle son élection. Celui qui le remplaça n'en fut pas moins un saint évêque 1). Les saints évêques , en effet, ne pouvaient manquer alors en Gaule , et il y en avait un grand nombre au corn- ai) Lonj-fleval , liist. do l'Eglise gatlic. liv. 2 ;'.^Vie de lainl Martin , 7 ; Episl. concil. valent.

SCIENCES HISTORIQUES.

mencement du cinquième siècle. Les plus célèbres sontrBricius (saint Brice), suc- cesseur de saint Martin ; à Rouen, Yic- tricius ,• à Bordeaux , Amandus , succes- seur de Delpliinius ; Evre , à Toul ; Anianus (saint Aignan) , à Orléans ; Mar- cel , à Paris ; Exupère , à Toulouse.

Parmi les simples fidèles, l'esprit de foi produisait des merveilles semblables. Deux époux, Paulin et Thérasia , renon çaient à tous les avantages de la plus haute illustration , de leurs immenses richesses , au bonheur même de la plus douce union , pour la pauvreté et la soli- tude religieuse. Ausone, l'ancien maître et l'ami de Paulin , n'y comprenait rien. Ce voluptueux varsificateur, demi-païen encore, qui jouissait si délicieusement de ce qu'il appelait sa petite villa, son pe- tit héritage j deux cents arpens de terres labourables , autant en forêt , cent ar- pens de vignoble et cinquante en prai- ries (1), s'étonnait que Paulin pût se dessaisir d«s magnifiques domaines, des Etats qu'avaient possédés ses pères. Il semble s'en prendre d'abord à Thérasia : ensuite il met en usage toutes ses finesses style pour le dissuader. Ses regrets, entortillés d'esprit et de verbiage mytho- logique , sont bien peu touchans, malgré ' toute leur sincérité. Paulin lui répondit ^ enfin 5 et en lui témoignant toute sa re- connaissance pour ses anciennts leçons et son amitié, il réfutait ses faibles rail- leries contre la vie monastique , et après avoir vanté les esp('rances pour lesquelles il abandonnait des biens périssables , il terminait d'un ton doux et ferme : « Si « tu approuves ma résolution , félicite « ton ami de ses espérancts ,• si tu ne « l'approuves pas, permets qu'il se con- « tente de l'approbation de J.-C. (2). » Sulpice Sévère et sa femme , dans une situation brillante aussi et dans la fleur de l'âge, imitèrent presque aussitôt Pau- lin et Thérasia, auxquels ils étaient unis d'affection. Cette noble ferveur se ré- pandait d'elle - même. D'autres époux

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(1) Auson. idyll. 3 , et episl. de 21 ù 20. 24 : Mo sparsain raplamque domuin , laceralaquc centum Per dominos, veteris Paulin! régna fleamus. et 23: Si proili, Pauline, limes , noslra;(iue vereris Crimcn amicilio), Taaaquil lua ncicial islud. (1) Paulin , epist. i. ad Ausou.

essayaient de s'y élever sans désunir leur vie ; de riches veuves ne songeaient plus qu'à profitsr de leur liberté pour étudier les saintes Ecritures; et saint Jérôme, de sa solitude de Bethléem , les encou- rageait de ses conseils (1), Si quelque chose peut ajouter encore à l'idée de la foi vive qui florissail alors en Gaule , c'est le gracieux récit que Grégoire de Toursnousalaissé du pieuxaccord de per- fection conclu entre deux jeunes époux de Clermont, le jour même de leurs no- ces. Vers ce même temps , «Injuriosus, « l'un des sénateurs Arvernes, demanda « en mariage une jeune fille aussi riche

« que lui Leurs pères n'avaient pas

< d'autres enfans. Le jour fixé pour les « noces , la solennité accomplie , les « deux époux se mirent , selon la cou- « tume, dans un même lit. Mais la jeune K fille, profondément contristée, setour- « nanl vers le mur, pleurait amèrement. « Aussitôt le jeune mari : Pourquoi t'af- « fliges-tu ? dis-le moi , je t'en prie ; et K comme elle se taisait , il ajoute : Je « t'en conjure par Jésus-Christ , Fils de « Dieu; sois assez sage pour m'apprendre « le sujet de ta douleur. Alors, elle se « retourna vers lui , et lui dit : Quand « je pleurerais tous les jours de ma vie, « je n'aurais pas assez de larmes pour « adoucir l'immense douleur de mon « cœur. J'avais résolu de conserver à « Jésus-Christ mon pauvre corps intact; « mais, pour mon malheur, je me vois c< délaissée de lui, à ne pouvoir ac- « complir ce que je .voulais; et ce que (c j'avais gardé depuis le commencement « de ma vie , je le perds à ce dernier « jour que je n'aurais pas voir. Me « voilà donc délaissée par le Christ im- « mortel , qui me promettait pour dot « le paradis , donnée pour épouse à un « homme mortel; et au lieu de roses in- « corruptibles, des roses périssables me « parent ou plutôt m'enlaidissent. Et a qnandje devais sur ce quadruple fleuve « de l'Agneau revêtir la robe de pureté , « ce vêlement m'est imposé comme un •( fardeau et non comme un ornement. « Mais pourquoi tant de paroles ? Infor- V tunée ! qui devais obtenir les cieux, je « suis plongée aujourd'hui dans l'abime.

(1) Uieron. episl. de 89 à 92.

28 L'UNIVERSITÉ

K Oh ! si c'était ma destinée , pour- ce quoi le premier jour de ma vie n'en « fut-il pas la fin ? oh ! si j'étais entrée « dans la porte de la mort avant qu'on « m'eût nourrie de lait ! oh ! si les bai- « sers de mes bonnes nourrices m'eus- « sent été prodigués dans le cercueil ! « Tous les plaisirs de la terre me font « horreur , parce que je considère les « mains du Rédempteur percées pour le « salut du monde. Je ne regarde plus « les diadèmes étincelans de pierreries , « lorsque je pense à cette couronne d'é- « pines. J'ai à dégoût tes vastes domaines « étendus au loin , parce que je désire « l'aménité du paradis. Tes beaux édi- « fices me déplaisent, quand je regarde f le Seigneur assis au dessus des astres. « A ces paroles , accompagnées d'abon- « dantes larmes, le jeune homme, tou- « ché de compassion , répondit : Pv'os « pères , les plus nobles d'entre les « Arvernes , n'ont que nous , et ils H ont voulu nous unir pour perpétuer « leur famille , afin que quand ils ne « seront plus , un étranger ne succédât « point à leur hérilage. Elle reprit : Le « monde n'est rien, les richesses ne sont « riiin , la pompe de ce siècle n'est rien, « la vie dont nous jouissons n'est rien : « mais la vie qu'il faut chercher, c'est « celle qui ne se ferme point à la mort; « qu'aucun mal ne peut interrompre , « aucun accident finir- l'homme, « demeurant dans une béatitude éter- « nelle, vit d'une lumière sans fin,- et ce « qui est plus grand que tout cela , « jouissant de la présence de Dieu môme, « dans une perpétuelle contemplation, et u changea l'état des anges, il goûte une K joie impérissable. Tes douces paroles, « dit le jeune époux , ont fait briller à « mes yeux la magnifique splendeur de « la vie éternelle. Si tu veux donc rcnon- « cer aux désirs sensuels, je partagerai « ta résolution. Elle répondit : Il est dif-

CATHOLIQUE.

« ficile aux hommes d'accorder cela aux « femmes. Cependant, si tu fais que nous « passions intacts dans le siècle, je te « donnerai une part de la dot que m'a « promise mon fiancé, mon Seigneur « Jésus-Christ, à qui je me suis consacrée « comme servante et comme épouse. « Alors le jeune homme, armé du signe de « croix , dit : Je ferai ce que tu me pro- <t poses ; et tous deux s'étant donné la « main, ils s'endormirent. Depuis, du- « rant de longues années, reposant dans K la même couche , ils vécurent avec une « chasteté admirable. Ce qui fut bien « manifeste à leur mort; car, le temps « d'épreuve étant fini, l'épouse s'en alla « vers le Christ; et comme l'époux, rem- « plissant les devoirs funèbres, la dépo- « sait dans le tombeau , il dit : Je le « rends grâces. Seigneur éternel, notre « Dieu, de ce que je remets à ta miséri- « corde ce trésor sans lâche , comme tu « me l'as confié. A quoi elle répondit, <t en souriant : Pourquoi dis-tu ce qu'on « ne te demande pas ? Il la suivit peu de « temps après. Comme leurs tombeaux « avaient été placés contre des murs dif- K férens, il apparut un nouveau mirâcle « pour manifester encore leur chasteté ; « car le peuple revenant le lendemain , « trouva rapprochées ces tombes qu'on ft avait mises à une assez grande distance V l'une de l'autre , afin que la sépulture « ne séparât pas les corps de ceux que le « ciel réunissait. Les habitans du lieu les « ont appelés jusqu'à ce jour les Deux- « Amans (t). » Dans l'égHse de saint Illy- dius , vulgairement saint Allyre , à Cler- monl , une même tombe, qui renferme les corps des deux époux, porte les noms dCInjuriosus et de Scholastica.

Edouard Dumoist. (i) Grég. de Tours, Uist., 1-42.

LETTRES ET ARTS.

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LETTRES ET ARTS.

COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE DES PREMIERS CHRÉTIENS.

CINQUIÈME LEÇON.

Vue de Rome. -^ Impressions produites par ses Monumens. Tableau (jénéral des Cata- combes.

Aspect des deserti , caractère de la campagne ro- maine , églises et palais de Rome , obélisques , fontaines, ruines. Topographie des catacombes, leur origine, leur plan, résumé de leur histoire.

O Roma nobilis , orbis et domina Cunctarum urbium excellentissima, Roseo martyrum sanguine rubea , Albis et virginum liliis candida , Salutem dicimus tibi ! per omnia Te benedicimuï , salve , per saecula ! ( Hymne Chrét. »xlr. d'un manmc. du Yalican. J

Réellement, si l'homme est 'vieux et fatigué de la vie, ti comme un oiseau de passage il veut aller chercher des régions plus chaudes , sMl soupire vers le silence et la paix contemplative , il ne peut nulle part s'abattre mieux qu'ici. Nul lieu dans l'univers ne pré- sente au pèlerin un refuge mieux placé à l'embranchement de toutes les routes humaines. Nulle grande cité- n'est pleine d'un recueillement aussi pro- fond que l'ermitage de Rome.

f Von der llagen, Briefe au$ der fremde indie heim , t. iv. )

Voilà donc Rome ! la ville sainte, la cité des ruines et des renouvellemens, toujours tout est venu s'accomplir ! Immense et solitaire au milieu de celte Arabie déserte qu'on appelle le ]..alium , ne daignant pas reblancliir son sépulcre, elle est couchée entre Saint-Picrro et le Colisée , la reine des morts de tous les &ges.

Voyez-vous ces chars poudreux et su- perbes qui passent rapidement sur les chemins des consuls? faisant retentir les pavés éternels des voies Appia, Salaria , Flaminia ; ils apportent des Gaules et de la Germanie, ou des fanges glacées de la Sarraatie, les Barbares devenus maîtres du monde par le sabre ou la science, et qui viennent contempler Rome tombée. Çà et , le long de la triste route , quel- que pin ombellifère, seul ornement du paysage , auprès d'une villa délaissée , s'élève majestueusement sur la colline; par intervalle de longues rangées de mornes tombeaux , creusés dans le roc vif, ou construits en brique avec des re- vétemens de marbre disparus, voilà tout ce qui annonce l'approche de la grande cité, réduite au silence et au repos.

Il semble que celte vieille terre satur- nienne se soit lassée de population , comme elle s'est lassée de gloire , et qu'elle ait voulu redevenir un désert pri- mitif, A peine si d'heure en heure lo voyageur rencontre une figure vivante d'ordinaire quelque pâtre armé de la longue lance antique, et qui chemine lentement sur ces puissantes voies de ses pères, toute l'humanité a roulé deux mille ans , piais plus rien ne se remue que les troupeaux de bœufs, suivis par leurs nomades bergers ; mais ces bœufs du moins ont conservé toute leur beauté virgilienne. Quand on les voit endormis au pied d'un tombeau, sous les feux d'un ardent soleil , leurs grands yeux fermés, projetant vers vous, comme un arc im- mense , l'ombre immobile de leurs cor- nes , dessinées dans de si grandioses et si harmonieuses proportions, l'imagination exailée par leur beauté se figure contem- pler des taureaux de Phidias sculptés sur un monument hellénique. Immédiate- ment après, le chemin s'enfonce de nou- veau pour plusieurs milles dans la soli- tude ; quelquefois un cavalier traverse devant vous la voie au galop, et fen4 comme la flèche le désert.

30 L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE

Enfin voilà les aqueducs qui commen- cent à filer leurs longues rangées d'ar- cades : comme ils baissent la tête, eux qui jadis si fiers arrivaient à Kome apportant j dit Chîiteaubriand , les eaux au peuple roi sur des arcs de triomphe.

Découvrez -vous le dôme de Saint- Pierre, qui surgit à l'horizon derrière tous ces tombeaux du désert , comme s'il était lui-même le couronnement d'un dernier sépulcre ! Mais à mesure qu'on approche, il monte , comme dans l'his- toire l'immortelle papauté au sortir des catacombes. Oui, il faut l'admirer, la co- lossale coupole ; de loin surtout il semble qu'elle va dominer le monde, pareille à la tiare de ses pontifes.

A deux milles de Rome l'antique Ponte- Molle , le paganisme fut vaincu avec Maxence, et dont les arches et les piles sont encore telles que les fit l'édile Mil- Tius, annonce bien par toutes ses statues de marbre blanc la capitale des arts. Allemands, Anglais, Français, arrivant de leur pays , s'y rencontrent pour en- trer dans la ville. Près de ce pont , l'un deslieuxlesplus historiques qui existent, oîi furent arrêtés les complices de Cali- lina par l'orateur romain , Pompée et Lépide conférèrent pour le partage du inonde, JNéron se livrait à ses orgies nocturnes, triompha Constantin, et

qui fut orné sous INapoléon d'un arc

triomphal ; on montre dans la verdoyante

vallée le champ que labourait Quintus

Cincinnatus de ses mains dictatoriales.

Il est près du Tibre! Ainsi ce torrent,

c'est le Tibre ; qu'il est triste sous ses

roseaux! qu'il s'est léiréci ce fleuve sa- cré des nations ! ses eaux ont baissé

comme l'esclavage. Déjà Rome est apparue, ou du moins

on en dislingue la place à la croix d'or

qui brille au dessus de Saint-Pierre, dans

l'azur bleu du ciel ; mais aperçue ainsi du

mili(!u des bruyères et des landes, elle

semble une oasis de monumens restée

dans un désert. Approchons ! la ville se dresse avec ses

cou|)oles, ses toiirs sans nornlre et son

grand dôme encadré derrière les cou- ronnes de cyprès du IMonle-i\l^l io , et les

forêts de sapins des villa Porghèsc et

Ludovisi. Voila ces remparts noircis et

crénelés qui tombent depuis les Oolhs!

il s'en écroule un peu chaque jour, de- puis seize siècles, et ils sont encore de- bout. Yoilà la porte Angélique et la porte du Peuple ] la charmante villa Ma- dama toute peinte par Raphaël, s'incline sur vous du haut du coteau de Marins; elle a deux siècles, et d^jà c'est une ruine. Dans cette ville est venu Sa- turne fatigué s'asseoir sur ses ailes bri- sées, toutdevient rapidement débris; les monumens croulent comme ceux des Césars. Ici on ne compte plus le temps. Youlez-vous embrasser dans leur en- semble les formes et les contours de la grande cité? Montez au Palais de France, qui est comme le Capiiole de la ville mo- derne; élevez-vous jusqu'au sommet du Monte-Mario ; do l'œil plonge dans un chaos de monumens. On suit à la trace de ses murs l'ancienne Rome couchée sur les sept collines des augures. On la voit prolonger sous l'horizon ses ruines vers la mer, comme une immense né- cropole , tandis que plus près de soi est la Rome moderne qui , adossée aux gi- gantesques débris des Sept-Monts, est presque tout entière descendue dans la plaine et la vallée, suivant ce que dit la Sagesse , que tout orgueilleux sera abaissé. Les célèbres collines, dont les iiiter-jnonts sont à moitié comblés, ne s'élèvent plus que de quelques cent pieds au dessus du Tibre , et rangées autour du Palatin, berceau de Rtimulus et des Augustes , elles semblent l'adorer. Mais plus rebelles , l'Aventin , premier foyer des peuples vaincus, et l'EsquILin, sé- pulture des esclaves, détournent leur tête du Capiiole, et paraissent vouloir fuir au désert; tandis qu'environné de ses relranchemens étrusques, le lier Ja- nicule sur la rive opposée , manoir de l'aristocratie moderne, élève dédaigneu- sement sa cime au dessus du \atican, et cache ses racines sous les barques du port nommé Ripa-Grande. Il est assez singu- lier que Rome antique ouvrait presque toutes ses portes sur l'orient, en formant un demi-cercle ou arc , dont le Tibre était la corde , et que Rome chrétienne, au contraire, dessine un triangle informe tlont la pointe est à la porte du Peuple, ouverte sur roccidenl tt lesGauhs.

Maintenant descendons dans la ville des ruine» anci(;uiies et juodcnics , plou-;

LETTRES ET ARTS.

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geons-nous dans ce sanctuaire de l'his- toire du passé , tout dort, vertus et crimes, esclaves et rois, martyrs et Cé- sars, où tout proclame les oppressions, les injustices, les douleurs de cette terre, la nécessité d'une autre vie. Des laby- rinthes de rues pauvres , bordées de mai- sons basses et malsaines, qui çà et aboutissent à quelque supeibe palais,- des boutiques mesquines étalant surtout des provisions de bouche 5 des pans gi- gantesques de i^ortiques impériaux que souillent des tabagies de paille : telle est aujourd'hui la pauvre et sublime Rome. Une seule rue peut passer pour belle , c'est le Corso. Peu d'églises vraiment majestueuses; en retour, une profusion de chapelles chargées de richesses, à larg s et informes façades, sous les- quelles s'alongent des portiques à colon- nades , vient dormir le peuple ro- main en hailons, mais plein encore de son antique fierté ; tout décèle en lui le vieux lion qui sommeille. Quelque part que vous alliez, tout vous dit que c'est ici la ville du repos. Quelque chose d'ex- traordinaire parle dans ce silence absolu de la cité; ses ruines vous racontent au fond de l'âme des choses consolantes que ne disent point les autres ruines.

El au milieu de cet assoupissement univ»^rsel , le doux murmure des fon- taines , dont l'abondance distingue Rome de toute autre capitale, est le seul bruit qui ne s'arrête jamais.

Devant les piincipales basiliques ro- maines sont des obélisques venus de Thébes ou de Meraphis: plusieurs d'entre eux projetant sur le ]Nil l'ombre de leurs pointes , donnèrent l'heure pendant des siècles aux peuples d'Afrique avant de la donner aux enl'ans de Romulus; et tous déroulant leurs hiéroglyphes, ont déjà commencé à nous dévoiler en traits grandioses l'histoire perdue du monde primitif. Au pied de ces puissans mono- lithes, les grands bœufs d'Ausonio , en- core tels que les a décrits Virgile , vien- nent se coucher les jours de marché, avides de mettre à l'ombre leurs tètes superbes ou de se rafraîchir, aux fon- taines. Au dessous des mystérieuses sculptures égyptiennes, on lit, presque sur ciiaque obélisque : Senaliis populus- gue Romanus; et à côté, eu traits plus

modernes : Urhanus ,Clemens ,Leo , Plus, poniifejc maximus. Ces noms pacifiques de pontifes, ordinairement frêles et dé- biles vieillards, surmontant le nom co- lossal et terrible du peuple roi, font rê- ver avec douceur à la vanité de la puis- sance qui ne peut opprimer qu'un jour.

Ces monumens sacrés , les plus anciens produits de l'art humain , sont de toutes parts dominés par les tours, les flèches les coupoles triomphantes des chrétiens qui couvrent comme une forêt de mâts la ville des apôtres , et d'où descendent soir et matin des torrens d'harmonie aérienne. C'est surtout après le coucher du soleil , quand le crépuscule com- mence, que toutes les cloches s'ébran- lent avec amour pour célébrer les louan- ges de la Vierge Immaculée , et chanter l'Ave Maria , qui ouvre le jour et marque la première des 24 heures d'après l'an- tique méthode italienne : cette méthode que dut apporter SUurne , et qui semble celle par laquelle commencent les na- tions , ne sépare point , comme la nôtre , le cadran en deux portions de douze chiffres; elle va sans interruption de 1 à 24 ; c'est pourquoi on avance ou retarde les horloges , selon que les jours croissent ou décroissent.

L'une des choses dont Rome est le moins pourvue, c'est de ponts: sous les Césars elle nen eut que huit , qui main- tenant son! réduits à quatre; mais elle pourrait en avoir moins qu'on s'en aper- cevrait peu , car le Tibre , ce fleuve juagnifique et saint, qu'un magistrat spécial devait , dans les temps anciens maintenir toujours pur, à présent oublié traversant à la haie le coin le plus in- fect de Rome , est devenu comme un égout. Près des petits temples de Vesta et de la Fortune on voit encore surgir du milieu des eaux les trois arcades noir- cies et si pittoresques du pont de Scipion l'Africain, aujourdhui Ponle-Rollo ; il était voisin du pont Sublicius que défen- dit lloratius Codés contre Porsenna maisconstruitenbois, et resté teljus(]n'à l'ère chrc'lienne, comm' un vieux palla- dium qu'on n'osait pjs toucher; ce der- nier a disparu sans laiîser de traces.

C'était de ce pont, avait été sauvée la liberté , qu'on jetait tous les ans , sous Ï9, république, les treille yicUmes iiu-

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maines demandées par la liturgie étrus- que, et que remplacèrent plus tard trente statues de jonc. C'était de aussi qu'é- taient précipités les tyrans, et que le peuple jeta dans les eaux Héliogabale avec une pierre au cou. Leurs corps al- laient tomber sur ceux de leurs victimes et se mêlaient aux corps des esclaves inutiles , trop vieux ou haïs , qu'on lan- çait chaque nuit aux poissons ; car c'était ainsi qu'avant l'arrivée du Rédempteur le fort traitait le faible. En face du Ponte- Rotto est appuyée , sur une frise et des colonnes antiques, la maison féodale de l'héroïque et bizarre Nicolas Rienzi,qui voulut ressusciter, sous le Christianisme, l'étrange liberté romaine.

Quel voyageur n'a pts quelquefois , du pied de ce noir donjon, contemplé les pêcheurs du Tibre qui passent à la dérive dans leurs petites barques , deux roues, tournant comme celles d'un mou- lin à eau , plongent dans le fleuve et re- tirent successivement en cadence leurs filets. Impétueux comme tous les torrens, le Tibre , fils des monts Etrusques et Om- briens, enfin descendu dans la plaine on- doyante du Latium , s'y enfonce dans un sol mobile, et arrive à Rome tout petit et épuisé de sa route; là, moitié en- foui dans les sables dont il absorbe l'argile, devenu Tune des plus sales ri- vières de l'Europe , il se hâle hors de la cité à travers les décombres des quais antiques, honteux de s'appeler le Té- vère, dit Chateaubriand ; il fuit, comme s'il rougissiit des orgies qu'il a vues; mais la tache lui reste , et l'on dirait qu'il roule encore avec ses fanges les immon- dices de l'univers.

Cependant il est loin d'en être ainsi: Rome chrétienne peut amplement nous consoler des saturnales de l'antique Ba- bylone d'occident. Aujourd'hui le Ro- main s'est résigné, trop peut-être : l'an- cien temple de la guerre, foyer pendant plus de douze siècles d'une agitation sans repos , est devenu le temple des arts et le siège de la prière. II semble que la Providence même , en sablant les ports sur toutes les côtes , en étendant de plus en plus des déserts autour d'elle, en affligeant ses habitans de la contagion périodique dite mal Aria, ait voulu lui rendre désormais impossible toute dO"

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

mination matérielle, tandis qu'au con- traire elle paraîtrait avoir cherché à l'élever au plus haut point de la vie con- templative et artistique , en l'environ- nant des plus beaux spectacles physiques que puisse offrir l'Europe , en rendant ses solitudes magiques, en donnant à ses montagnes et à ses ruines un charme que rien n'égale. Sans doute quiconque veut sentir le beau, être artiste ou parler de l'art , doit aller à Rome.

C'est des catacombes romaines que les arts modernes sont sortis , et ils ger- maient déjà , aurore prophétique d'un monde nouveau, dans ces ténébreux sanc- tuaires, que le reste du monde ignorait encore qu'un art chrétien dût jamais exister. Cependant il se dégageait en silence , comme un parfum d'amour, des sépulcres des martyrs. Doué d'une fraî- cheur de sentimens, d'une légèreté de touche que le moyen-âge plus hardi n'offre plus, cet art timide et tout allé- gorique offre comme des séries de sym- boles hiéroglyphiques , remplis quelque- fois d'une imagination exquise , toujours pleins d'un sens profond et qu'il importe d'examiner, car ils servent de point de départ à deux mille ans de gigantesques travaux.

Des Cryptes, ou Temples- Grottes et Chapeties souterraines des Chrétiennes durant les trois premiers siècles.

Le caraclère que l'architecture offrait dans les monumens religieux dei catacorabe», décida de celui qu'ells prit au dehors, lorsque le christianisme commença à jouir d'une pleine liberté. D'AsiNCOURT , hist. l'art.

Chaque âge de renouvellement du monde commence par des pressenti- mens:or, tant que dure cet état, l'art produit ce qu'on appelle des monumens primitifs. C'est sous ce nom qu'on désigne tout ce qui, chez les chrétiens, a précédé la fleuraison du moyen ftge; mais avant cette époque avaient déjà passé obscu- rément plusieurs périodes , chacime douée d'un caractère propre , toutes néanmoins remontant aux catacombes comme à leur principe commun. Saintes catacombes! elles ont été pour la société moderne l'enveloppe d'où sort la chry*

LETTRES ET ARTS.

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salide, le sépulcre érigé en autel, et d'où le phénix s'envole transfiguré, O tenebras sole ipso lucidiores ^ ubi con~ stituta sunt Dei ternpla , dit saint Cy- prien (1). Ces raonumens, s'is n'ont au- cun mérite comme art, sont donc au moins comme souvenir bien dignes de l'aliention des hommes.

Il est incontestable que les chrétiens primitifs y célébraient leurs mystères. Convenue in cœmeteriis ^ dit le pape saint Clément, ad légendes sacros li- bres et psallendos hymnes j pro marty- ribus mortuis.... ac pro fratribus vestris; atqiie etiain càm excédant è vitâ ^ prose- quimini cantu p^alnioruni , si fucrint fiddes. Les nombreux réécrits des Cé- sars interdisant aux chré;iens de se rendre dans ces souterrains, prouvent que le nouveau culte y tenait ses assem- blées; et l'histoire nous apprend que la première mesure des persécuteurs avant de lancer leurs arrêts de mort , était de fermer les catacombes pour que les chré- tiens n'eussent plus de lieux de réu- nion (2). Ainsi Gallienus , effrayé du sort de son prédécesseur, le malheureux Va- lérien , ouvrit de nouveau aux fidèles l'entrée de ces labyrinles, qni furent prohibés après lui par d'aulres Césars persécuteurs. Il n'y a donc nul doute que les catacombes n'aient servi , à dé- faut de temples, pour les usages du culte chrétien; mais quelle est leur origine, quels furent leur plan , leur disposition, leurs ornemens? commence l'obscu- rité.

Dans la construction de celles des peu- ples primitifs de l'antiquité paraissent avoir régné certaines idées symboliques. Le fait est clair chez les Egyptiens , qui soignaient la demeure des morts plus même que celle des vivans, La vaste né- cropole à l'occident d'Al^xaiidiie est amplement décrite dans Pococke; elle se compose de larges roules souterraines, coupées transversalement par des gale- ries dont les faces latérales présentent trois rangs de cavités creusées les unes au dessus des autres, et dans les dimen- sions du corps humain. La régularité

(1) LiTre IV , «d Malth. (2)BoldeUi. IV.

architectonique des plans prouve qu'on les creusa dans le dessein positif d'en faire une ville des morts. Elles ont, sui- vant d'Agincourt, une analogie frappante avec celle des Sarrasins à Taormine en Sicile , l'on voit des traces de rues de douze pieds de largeur (1). Tous les peu- ples sous des religions matérielles doi- vent en effet présenter de grands traits de rc-semblance, à quelque époque qu'on les prenne.

Une autre catacombe égyptienne fut trouvée , par Pococke , exclusivement remplie de corps des gens du pe\iple, rangés debout diius les corridors; les squelettes drs riches étaie ta part, sous des niches de formes diverses (2), Enfin celle de Saccara , à quatre lieues du Caire, dite la catacombe des oiseaux, fut en effet trouvée remplie de momies d'oiseaux embaumés dans des vases, de manière que leur tête surmontait régu- lièrement l'orifice. Dans aucune d'elles cependant on n'a pu reconnaître un sym- bolisme complètement clair et invaria- blement suivi, bien qu'il semble quel- quefois entrevoir qu'ils se proposaient de répéter au sein de la terre des morts une image de la cité des vivans, sur- montée par la voûte azurée du firma- ment et éclairée par des milliers d'étoiles que remplaçaient les lampes suspendues aux alcôves funèbres.

Dans la Judée, Abraham, Jacob et les patriarches avaient de pareilles cryptes pour sépultures. Un tombeau des rois de Juda, entièrement taillé dans le roc vif, semble avoir été comme un couvent sou- terrain , à nombreuses allées de cel- lules, qui partaient comme autant de rayons d'une salle centrale, ornée sur chacun de ses quatre es par douze chapelles qui . réunies, coûiplclaieiit le noà.brc 48 (3). Les premiers modèles de ces cryptes étaient vraisemblab.enient les labyrinthes funèbres et sacerdotaux

(1) Son plan est dans d^Agincourt, pi. 9< d'archit.» n" 20.

{1) On remarque celles que d^Agincourt a fait des- siner aux numéros 4 el !> de la pi. 9 d'archil. et qui sonl de fépoque des Ploléinées.

(3) Beiuardino Amico ( dei sagri Edifizj di Terra Santa. \

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

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des nécropoles égyptiennes, avec leurs murs et leurs plafonds chargés d'histoires hiéroglyphiques. On lit que Simon Ma- chabée couvrit de sept pyramides étaient des navires sculptés la tombe de son père et de ses frères , peut-être en mémoire du candélabre à sept branches, emblème du monde éclairé par les sept rayons du soleil, en même temps que par les sept paroles du Verbe créateur. Les hypogées étrusques diffèrent peu de l'Asie, Enfin on trouve le même ca- ractère en Gaule dans la catacombe druidique ou romaine de Quesnel , petite bourgade de l'ancienne province du San- lerre (t). composée de deux rues princi- pales qui se croisent à angle droit. Ces immenses ^souterrains, qu'on appelait Territoriuni sanctce Uherationis , ser- vaient aux neuvième et dixième siècles de refuge aux habitans qui , par des en- trées secrètes pratiquées dans les églises avoisinantes, y descendaient avec leurs bestiaux et leurs blés aux approches des î^ormands : ils offrent des cellules et des chambres disposées en habitations, mais il n'y a pas de preuve qu'elles aient ja- mais servi à enterrer des morts. Les vil- lageois y vont aujourd'hui danser aux grandes fêtes. Les caves de tuf de Sau- mur et de la Touraine sont aussi le théâ- tre de pareilles réjouissances , et plus d'une fois dans leurs labyrinthes perfides, des couples égarés ont trouvé la mort.

Les plus remarquables de toutes les catacombes d'Europe, sont celles des Pe- lades en Sicile, et notamment à Syra- cuse ; elles étonnent par leur grandeur et la patience d'exécution des détails; on y reconnaît les nations antiques pré- parant leurs tombeaux, comme si c'é- taient leurs véritables demeures , idée qu'on a crue morale, et qui n'était que l'expression de sociétés matérialistes. Bien différentes de celles-ci , les cata- combes chrétiennes sont construites sans aucune règle et sans autre guide que la nécessité du moment. Y cJiercher un plan systématique , des dispositions as- tronomiques et mystérieuses, comme dans les labyrinthes sacerdotaux du

(1) Décrive uu tome xxvii de Tacad. des inscr. et bell. l«tt>

monde primitif, serait une entreprise vaine ; les hypogées même de Rome païenne avaient déjà répudié ce carac- tère : on était trop près du Christianisme et de l'accomplissement des figures pour que le symbolisme ne fût pas en partie disparu de la vie humaine.

Le mot catacombe , d'origine grec- que (1) , désignait déjà sous le paganisme le lieu de sépulture de chaque famille j mais celles que les chrét.ens s'appro- prièrent au temps des persécutions , étaient la plupart des carrières délais- sées , appelées Arenariœ par Cicéron, et d'où l'on avait tiré la pierre et le sable pour la construction des palais : taillées sans art ni méthode , en tout sens, dans le tuf et la pouzzolane, elles descendent quelquefois à 80 pieds de profondeur ; longues de plusieurs milles, promenant sous la campagne les méandres de leurs rues tortueuses, larges de 3 ou 4 pieds , sur 6 ou 7 de hauteur ; ces arènes étaient comme les galères du système pénitentiaire romain; les mal- heureux qui y étaient condamnés et qui n'en sortaient plus, n'avaient pour sou- tenir leur reste de vie qu'une nourriture à peine digne des animaux (2) , et tra- vaillaient à tirer pour les constructions romaines cette argile àiiepulvis putrola- nus j sable de pouzzole qui, rouge ou noir, formait un moitier compacte au point de se durcir dans l'eau comme du marbre. Ces catacombes n'ont donc qu'une origine fortuite , comme celles de Naples et de Paris, qui n'étaient aussi originairement que des carrières.

Mais d'autres, bien différentes, furent d'anciens caveaux appartenant à des fa- milles nouvellement converties ; de tant de tombeaux qu'on y a trouvés avec des vases lacrymatoires, des idoles, des inscriptions païennes , des sculptures mythologiques et le monogramme de Jupiter D. O.M., ou bien I. O. M., que de bons antiquaires romains avaient inter- prété par Jntroilus Omnium Monacho- riim , au temps l'on croyait l'ortho- doxie intéressée à soutenir que les cata- combes chrétiennes avaient été dès l'oxi-

(1) Ry-T* autour , y;ja6o; CaveAQ.

(2) BoldoUi, Aringlii...

LETTRES ET ARTS.

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gine séparées de celles des païens. Pour- tant il était nature! de penser que chaque famille continua long-temps d'enterrer dans sa catacombe tous ses membres, tant païens que chrétiens j plus tard seu- lement ces derniersen devinrent seuls pos- sesseurs, alors que tant de martyrs y eu- rent été entassés , qu'on en aurait trente mille à fêter pour chaque jour de l'an- née , selon Severano , si on comptait tous les confesseurs des dix persécu- tions.

Quoi qu'il en soit , les chrétiens pa- raissent avoir eu de bonne heure leurs sépultures particulières et séparées , comme le prouve le cri des païens d'A- frique : Cœmeteria claudantur , des- truanturl rapporté par Tertullien ; cri qu'on retrouve fréquemment dans les martyrologes. Il était simple que les per- sécutés se réfugiassent dans les sépulcres, déclarés inviolables par toutes les reli- gions antiques. De nombreux papes même en ont fait leur demeure (1), et Athanase nous apprend que , chassés des cata- combes, les chrétiens allaient se creuser ailleurs des asiles souterrains, qui deve- naient ensuite des temples. Cacher dans les entrailles de la terre sa vie aussi bien que ses trésors, quand ils étaient mena- cés , fut chez tous les anciens peuples un usage universel.

Ainsi , comme toutes les religions ma- térielles et issues de la terre qui l'avaient précédée , la sainte Eglise du Christ , quoique venue du ciel , dut aux persé- cutions d'avoir aussi ses labyrinthes sa- crés dans les profondeurs des rochers, et ses cryptes ténébreuses, pareilles sous plus d'un point aux grottes de l'Inde et de l'Egypte. Malheureusement ces re- traites n'existent plus dans leur forme première. La plupart des escaliers par l'on y descend aujourd'hui sont mo- dernes, quoique souvent encombrés j la lumière n'y pénètre plus , les soupiraux carrés ou circulaires qui y laissaient ja- dis tomber quelques rayons de soleil sur les morts sont comblés 3 l'eau est sta- gnante dans une grande partie de ces

(1) Angelo Mai , malgré son immense érudition , l'a encore prétendu au lojne y de Yeterum Script. CçUecUQ noya.

corridors ; les tombes y sont partout vi- des et brisées , les mosaïques des murs détruites, les autels abandonnés: mais les parois de ces étroites galeries offrent encore leurs arcades sépulcrales et leurs étages d'ouvertures pour les cercueils , murées avec de grosses briques ou fer- mées par des dalles de marbre, derrière lesquelles reposaient les confesseurs, comme des matelots endormis dans les couchettes d'un navire.

Les corridors aboutissent çà et à de vastes chambres pleines d'osseraens , es- pèces de tombes communes nommées polyandres , et qui ont pour ornement sur leurs portes et leurs murs de simples croix aux quatre branches égales , en mosaïque. Ces colombaires sont pour la plupart carrés, sauf quelques uns eu ro- tonde : d'ordinaire complètement téné- breux, ils ne recevaient d'autre lumière que celle des lampes. Il y en avait pour- tant , dans chaque catacombe , au moins un percé à sa voûte d' un large ou- verture par descendait le jour. Ce genre de colombaire s'appelait cu- hiculum clarum. Les martyrologes en mentionnent un dans la catacombe de Sainte-Priscilla. Il n'est point rare de trouver dans ces chambres des puit5 profonds et des citernes , qui sans doute ont servi à baptiser les premiers catéchu- mènes , et d'où s'échappent , suivant Aringhi , des ruisseaux d'eau minérale, but de nombreux pèlerinages au moyen âge.

Les catacombes romaines se distin- guent par leurs étroits espaces de celles bien plus larges de PSaples , de Syracuse et du reste de la Sicile , creusées dans le roc , et l'on ne craint pas la chute des voûtes , tandis que la descente dans celles de Rome est souvent dange- reuse à cause du peu de solidité des pla- fonds croulans de pouzzolane , ce qui fait que le gouvernement pontifical en a défendu l'entrée pour mettre un terme aux événemens tragiques dont elles étaient le théâtre , et on ne peut plus pé- nétrer que dans quelques unes. Les es- caliers pour y descendre se trouvent or- dinairement dans les églises autour des- quelles elles sont creusées, comme à Saint-Sébastien , à Sainte-Agnès, à Saint- Laurent , à Saint-Pancrace ; ou bien ils

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L'UNIVERSITÉ

sont dispersés et cachés dans les vignes qui enveloppent l'emplacement de l'an- cienne Rome.

A l'entrée de la plupart d'entre elles , des vases de marbre ou de verre ea forme de conque , incrustés dans le mur avec du ciment de chaque côté des portes, contenaient l'eau lustrale ; ils furent les premiers bénitiers. Les portes étaient ornées de croix rouges, aux deux tiges égales; et Boldetti vit encore dans des blocs de travertin les trous creusés pour les gonds (1). Quant aux portes même, elles paraissent avoir été de différens métaux, à en croire ce même auteur qui en a trouvé une de fer encore debout, mais à demi rongée de rouille. Quant aux grilles des rosaces et des fenêtres de ces cryptes , elles étaient ordinairement formées de dalles de pierre , percées à jour : c'est l'origine des verrières gothi- ques avec leur réseau de nervures taillé dans le granit.

On est frappé de la diversité de con- struction de ces cryptes , consistant sou- vent en plusieurs étages souterrains su- perposés, et creusés en différens siècles depuis le premier jusqu'au dixième, ce qui rend très difticile de distinguer l'épo- que de chacune d'elles. Les unes, plus anciennes , offrent un chaos informe de corridors enlacés , longs de plusieurs milles; les autres, bâties après les per- sécutions , dans les temps de sécurité , ont des plans très réguliers ; ce sont les cryplœ novœ auxquelles le moyen âge ajouta encore des constructions posté- rieures. La voûte des corridors forme le plus souvent l'arc, comme à la cata- combe de Sainte-Agnès ; les portes par lesquelles on débouche de ces couloirs dans les colombaires forment ordinaire- ment un carré très alongé, comme les portes de nos appartemens. On en voit qui au haut présentent , au lieu des deux angles droits, plusieurs degrés en angles en saillie l(;s uns sur les autres (2); il y en a qui sont complètement arquées (3). Quand la pouzzolane s'est tiouvée trop molle on a bâti en pierre de longues

(i) Boltai-i.

(2) Oâservaz. , lonie i".

(.'>) Comme dans le» {^rollcs de riIindouMan.

CATHOLIQUE.

parties de catacombes, surtout aux en- virons des portes. A peu d'exceptions près tous les colombaires sont intérieu- rement revêtus de stuc blanc destiné à recevoir les peintures; la voûte elle- même était ornée de petits tableaux en- vironnés d'arabesques.

La forme la plus usitée de ces cham- bres funéraires est le carré avec une voûte croisée , dont les deux nervures se rencontrent au milieu ; quelquefois c'est la voûte en berceau , mais informe, taillée presque en triangle émoussé à son sommet, comme dut êtie l'ogive primi- tive, et telle qu'on la troiîve déjà dans les tombeaux étrusques ; le cinquième colombaire de la catacombe des saints Marcellin et Pierre, offre une voûte ainsi formée ; néanmoins ce cas est rare. Les treize autres chambres du même cime- tière , les quinze salles de la catacombe de Sainte-Agnès , ainsi que les chambres qu'on voit dans celle des martyrs Simpli- cius et Servilianus, ont la voûte croisée, quelquefois soutenue par quatre colon- nes taillées dans le roc vif. C'est ainsi que dans la dernière catacombe citée, il y en avait quatre aux angles du premier colomhaire, avec des fûts couverts d'ara- besques , et serrés aux deux bouts par deux simples anneaux , en place de base et de chapiteaux. La plupart de celles qu'on trouve çà et dans ces souter- rains ont la même simplicité , excepté les colonnettes d'albâtre et autres ma- tières précieuses qui avaient été placées sous les arcades des principaux mauso- lées. Dans le colomhaire dont on vient de parler, les quatre arêtes de la voûte posent sur quatre têtes de Méduse , por- tées par l'entablement recliligne qui sur- monte immédiatement les anneaux des colonnes. Mais habituellement elles sup- portent des corbeilles de Heurs, des agneaux , des colombes et autres sym- boles chrétiens. Rarement unis par une véritable clef de voûte, les quatre pen- dentifs ne se confondent pourtant ja- mais assez pour former une coupole exacte; souvent même le carré de ces salles est oblong , ainsi que celles de l'antique cimetière de Sainle-Priscilla, quoique carrées, elles alongenl leurs voû- tes en berceau dans la direction des corri- dors et des portes arquçes. Les monu-

menta arenata des martyrs ou des riches patriciens, sous leurs arcades basses, pareilles à des alcôves mystérieuses, in- terrompent seuls l'uniformité des mu- railles, percées de longues et étroites ou- vertures pour les cercueils.

Quelquefois ces salles sont, comme les hypogées étrusques , entourées de bancs creusés dans le roc. Le premier colom- bairc qui sert comme de vestibule à la longue catacombe de Sainte-Agnès, mal- gré que ses murs soient percés presque jusqu'au haut des niches pour les cer- cueils, est environné à sa base d'un banc ou rang de sièges taillés dans le roc , à peu près pour 24 personnes , outre deux chaires sacerdotales séparées; sans doute les premiers chrétiens s'assem- blaient pour leurs synaxes. A l'entrée du labyrinlhe des morts, sur les tombeaux desquels se célébraient les mystères , cette salle carrée , avec une voûte croi- sée toute couverte de peintures hiérogly- phiques , était comme le premier degré d'initiation.

On a vu qu'il y avait dans les cata- combes la partie secrète et la partie pu- blique ; ces deux parties se distinguent encore dans le cimetière de Sainte- Cyriaca , de Saint-Calixte et autres. Il est évident que la partie publique servait de temple, et peut-être prenait déjà le nom d'église. Or , tantôt cette crypte était privée et domestique , creusée dans l'intérieur des palais des riches Romains et des nobles matrones ; tantôt elle était commune au peuple entier , et dans tous les cas elle précédait les labyrinthes se- crets des morts qui n'étaient ouverts que deux fois l'an, le jour de la nativité et le jour de la passion du martyr qu'on y honorait. A ces deux anniversaires, toute la multitude s'y précipitait pour passer la nuit sur les tombeaux des saints illu- minés et couverts des plus riches orne mens. Devant ces mausolées embaumés de mille fleurs, retentissaient les hymnes pleins d'une céleste joie; car dans ces sépulcres la vue ne rencontre rien de triste ; la mort, qui à la vérité n'y est pas voilée, est toujourscouronnée palmes; partout s'y élèvent des emblèmes d'espé- rance et d'amour. Aussi les catacombes , bien qu'inondant l'âme de mélancoliques souvenirs, rcxc'\ltent et la rendent plus

LETTRES ET ARTS. 37

légère ; car ne sont-ce pas ces martyrs qui ont achevé la victoire du Christ?

Cyprien Robert.

COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.

SIXIÈME lEÇON. SOMMAIRE.

Continua(ion de Thistoire de l'orgue. L'orgue ancien suppose de vastes connnaissances. L'or- gue hydraulique était par la vapeur. Les essais tentés dans le but de rendre l'orgue expressif datent de l'époque de la décadence de la musique religieuse et de l'introduction de la musique pro- fane dans les temples. Résumé et analyse de ces innovations. L'orgue expressif d'Erard regardé par les musiciens comme le signal d'une révolution générale de la musique.

IVous avons montré, dans notre précé- dente leçon, que l'orgue, construit à l'imi- tation de la voix humaine, se rapporte néanmoins, par les loiset les conditionsde sa sonorité, à l'expression caractéristique du plain-chant, c'est-à dire, qu'il est dé- pourvu de la faculté de produire ces ren- flemens et ces diminutions de son, ces inflexions et ces accens qui appartien- nent exclusivement à l'expression des passions terrestres. Nous avons ajouté que dans cette impuissance même réside en quelque sorte la consécration de cet instrument, et que les bornes et la pré- tendue imperfection de son mécanisme, sur lesquelles ou déclame depuis si long- temps, attestent et sa haute destination et l'esprit qui a présidé à son institution.

Et qu'on ne dise pas que les invenleurs de l'oigue l'ont construit d'après ce sys- tème, parce qu'ils étaient dans l'impos- sibilité de faire mieux, et parce qu'ils n'é- taient pas assez habiles pour trouver le moyen d'en graduer les accens. Nous ré- pondrions, en premier lieu, que la pensée (le faire autrement ou mieux qu'ils n'ont fait, ne s'est pas môme présentée à leur esprit, par la raison toute simple qu'ils n'avaient pas l'idée d'un chant différent

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du chant plane , parce qu'ils agissaient d'après une donnée existante et qu'ils tra- vaillaient à la réalisation extérieure du seul type musical adopté dans le culte religieux. En second lieu , même en ad- mettant que les premiers constrjicteurs d'orgues n'ont pas compris toute la por- tée de leur création ; qu'ils n'ont été eux-mêmes, comme nous l'avons dit plus haut , que de simple instrumens , en ce sens qu'ils ne pouvaient avoir la conscience des développemens qui de- Taient s'introduire plus tard dans l'art tout entier par le fait même de Tin- vention de l'orgue ; on peut cepen- dant présumer que ces hommes, qui avaient deviné et employé l'élément de la vapeur (1), qui, dans la suite, parla savante combinaison des jeux de muta- tion, avaient pressenti la célèbre théorie de la coexistence des petits mouvemens , formulée au dix-septième siècle par Ber- nouilli , possédaient des connaissances assez profondes, assez étendues en ma- thématiques, en géométrie, en mécani- que , en acoustique , en musique , et qu'ils seraient certainement parvenus à rendre les sons de l'instrument suscepti- bles d'augmentation et de diminution si ce besoin eût été réclamé par les condi- tions de l'art dans ces temps reculés. Si donc nous voyons qu'aucune tentative de ce genre n'a été faite dans les siècles que nous pouvons considérer comme l'anti- quité de notre système de musique; si

( 1 ) Toutes les orgues qui servirent dans les derniè- res fêles de l'empire romain et dont Claudien , Ter- tallien , Corneille Sévère et Tétronne ont parlé , ou qui furent employées dans les cérémonies re- ligieuses jusqu'au IX": siècle de l'ère chrétienne, toutes ces orgues étaient hydrauliques. Celui que Pépin reçut en 7o7 de Constantin Copronyine, et qui fut placé dans l'église de Saint-Corneille ù Compiégne, était de ce genre. On n'entend pas très bien aujourd'hui lo sens de ce mot hydrau- lique, mais tout concourt à prouver que l'orgue hydraulique était un instrument à vapeur. L'eau était mise en ébuUition dans un réservoir placé sous les tuyaux, et chaque fois qu'en frappant une touche on levait la soupape qui bouchait la partie inférieure d'un des tuyaux , la vapeur, en s'échappant par ce cylindre de métal, produisait un son. Le passage suivant cilé par Hwanzc ( nd voc. organum ) et tiré par lui d'un écrivain du XII» siècle, Guillaume de Mnlmesbury , ne permet pas de douter que co no soit la véritable définition

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

nulle ne remonte au delà de l'apparitioik de la musique dramatique; si toutes, au contraire , ont une date très récente ; au lieu, sur ce peint, d'accuser d'igno- rance les anciens facteurs, on ne peut que déplorer l'erreur de ceux qui se sont cru autorisés à prêter à l'orgue une expression mondaine , à le dépouil- ler de son caractère sacerdotal pour lui donner l'agilité et la variété de l'or- chestre et pour l'assimiler aux instru- mens de théâtre, comme s'il était dans l'ordre et dans la nature que l'or- gue dût progresser et se perfectionner d'après l'orchestre , issu de lui.

Faisons néanmoinsconnalire les divers essais tentés dans ce but. Cet historique servira d'ailleurs à compléter les notions qu'il est nécessaire d'avoir de la struc- ture et du mécanisme de l'orgue.

Il n'y a guère plus de cent cinquante ans que l'on a essayé de faire perdre à l'orgue ce majestueux caractère qu'il tient de la planitude et de l'égalité de ses accens^ pour lui communiquer les in- flexions et les nuances de la musique profane , laquelle est destinée à expri- mer, comme nous l'avons vu, les modifica- tions de l'âme humaine considérée dans lemilieu deschosesterrestres.On serasans doutesurprisdevoirdesartistesaussiémi- nens que plusieurs de ceux dont il va être question, travailler ainsi à l'anéantisse- ment d'un des plus magnifiques attributs de l'orgue; mais il est permis de croire

du mot hydraulique : « Extant etiam apud illam (( ecclesiam organa hydraulica , ubi mirum in mo- « dum aqua calefacta: violentia ventus eœergens (( implet concavitatem barbili, et per multiforaliles c transitus œnex fistul«e modulatos clamores emiltit.» Ainsi, dès les premiers siècles de notre ère, oa connaissait la force de la vapeur, aquœ calefacl» violenlia, et il a fallu plus d'un millier d'années pour qu'un mécanicien prît l'idée d'en profiter. (Voir le Dictionnaire des origines , de MM. Noël et Car- pentier , 2'' cdit, )

Puis([ue nous parlons ici des connaissances variées que supposait l'art du facteur d'orgues, nous ajou- terons comme fait curieux que les tuyaux de cet instrument ont fourni l'idée des télescopes; ce fut le fameux Galilée qui les inventa. Pour observer les planètes , il se servit d'un tuyau d'orgue dans lequel il posa des verres. Galilée était fils de Vincent Galilée, auteur du Dialogue lur la musique an- cienne cl moderne. Il était lui-même lUU^icicn aussf habile que grand malhématicieD.

LETTRES ET ARTS.

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que les uns n'ont pas su résister à cette fatale impulsion en vertu de laquelle la musique profane tend depuis plus de deux siècles à envahir la musique sacrée, tandis que les autres se sont laissé sé- duire uniquement par les difficultés du problème qu'il s'agissait de résoudre tt dont Gréfry regardait la solution comme la pierre philosophale en musique.

On eut d'abord l'idée d'adapter à l'in- strument des trappes ou des jalousies qui s'ouvraient et se fermaient à la volonté de 1 organiste et au moyen desquelles il pouvait concentrer le son d.ns l'inté- rieur de l'instrume it, ou lui donner une plus ample issue. Déjà l'on avait appli- qué ce mécanisme assez simple au clave- cin j un bouton pressé par le genou en soulevait le couvercle pour p: oduire un crescendo, et le baissait pour le dimi- nuendo. Quant à l'orgue . ce moyen, bien que vanté p «r les ancens organistes et mis encore en pratique vers !a fin du siè- cle passé par le célèbre abbé Voj<ler, n'obtint pas un grand succès. jNéanmoins, faute de mieux, on l'employa en Allema- gne et en Angleterre. Son insuffisance détermina le môme abbé Vrg!er à y ajou- ter un appareil acoustique dont il a lui- même donné une description forf, cu- rieuse dans la Gazette musicale de Leip- zick {{).

Après divers essais de cette nature et dont il est peu intéressant de s'ocuper, on en fit d'autres qui avaient pour but de trouver dans le mécanisme même de l'instrument les moyens de modifier le son. Nous ne parlerons que de ceux-ci.

On commença par imaginer des ven- taux particuliers, au moyen desquels ^organi^le pût régler à son gré l'inten- sité du vent. Le diminuendo que l'on ob- tint était sensible, mais il avait un détes- table effet. Le son perdait de sa justesse en môme temps qu'il perdait de sa vi- gueur, et le pianissimo n'était plus qu'nn affreux rAlement péniblement articulé et aussitôt étouffé. L'auteur de cette in- vent on demeura ignoré; il ne mérite guère en effet d'être connu. Après bien des tûlonnemens infructueux, on sentit la nécessité de changer de route.

Cette découverte était réservée à la

(1) Tom. III, p. 566 et suiv.

France. Ce fat Claude Perrault qui eu eut la première idée. Cet homme célè- bre, à la fois li'téra'eur, médecin et architecte, s'occupait de reconstruire l'orgue hydraulique des anciens d'après la description, fort obscure pour nous, de Vitruve. En suivant celte idée , il crut arriver aux moyens de donner à l'orgue la faculté de pousser des sons différens en force, pour imiter les accens de la voix, et le fort et le faible que Le ma- niement de L'archet produit sur les violons^ et la variété du souffle dans Les flûtes et dans Les hautbois. On vnit clairement qu'il s'agit de faire de l'orgue un inslru- ment mondain. Dus une note de la îraduction de Vitruve, Perrault donne l'expiication de son système. Ce pas-age est curieux, mais il ne regarde que les facteurs (1). On y trouve l'idée première d'un orgie improprement appelé ex- pressif, c'est-à-dire, à sons rentlés et di- minués selon la pression plus ou moins for'e des touches. Ce aiécanisme, tout in- génieux qu'il étai ,Iaissait beaucoup à dési- rer pour ierésultat voulu; le renflement du son ne pouvait guère s'effectuer que par saccades e' non graduellement et s sns so- lutioudecontinuité. Un friCleur d'orgues français, Jcrin Moreau. qui vivait a Rot- terdam dans la première moitié du dix-huitième siècle, est le premier qui semble avoir voulu tirer parti de l'idée de Claude Perrault; du moins ce facteur a-?-il fait quelque chose de pareil en pro- duisant un crescendo par l'intonaiion successive de plusieurs tuyaux. En 1736, Jean Moreau construisit l'orgue de l'é- glise Saint-Jean à Gonda. L'instrument ù trois claviers et à pédales, avait cin- quante-deux registres ou jeux. Il avait ceci de particulier, que lorsque les trois claviers étaient accouplés , l'organiste pouvait renfler et diminuer le son au moyen de la pression des doigts. Quand il enfonçait la touche de l'épaisseur d'un écu. le jeu de ce clavier parlait. L'enfon- çait-il un peu davaniage ? l'autre clavier faisait parler aussi son jeu, et enfin lorsque la louche était abaissée jusqu'au fond, tous les trois claviers parlaient ensemble (2).

(1) Perrault, ^rc/it<cc<. de Yilrute, édit. do 1681, p. .>27.

(2) Gerber, Nouv. Diclion. des muïicten» , art. MOREAU.

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L'UIVIVERSITÉ

Peut-être l'Allemagne aurait-elle à ré- clamer aujourd'Iiui l'honneur de cette découverte, si elle avait secouru nn hom- me laissé dans la misère et mort dans le découragement. Schroëler, organiste de la cathédrale de Noidliausen, et qui fut en même temps l'inventeur du piano , Schroëter avait aussi consacré ses veilles à la recherche des moyens de rendre l'orgue expressif. En 1740, il prétendit avoir réussi, et fit un dessin de l'instru- ment ; mais il m mqua des ressources né- cessaires pour le construire. Un mécani- cien se présenta, qui lui offrit cinq cents écus de son secret, à la condition que Schroëter renoncerait à l'honneur de l'in- vention. Indigné d'une offre senihlable. Schroëter refusa et jeta son devis de côté; quelques uns même prétendent qu'il le brûla : il est certain du moins qu'il n'a pas été trouvé après sa mort parmi ses papiers (1).

Gerber parle d'un orgue que les frères Buron. facteurs français, construisirent en 1769. à Angers , et qui avait un méca- nisme propre à renfler et à diminuer le son ; ma's il ignore lui même la nature de ce procédé.

Jean-André- Stein , célèbre facteur de pianos et d'orgues , fit , vers 1772 , un piano organisé , dont le jeu de flûte était susceptible de nuances. Le renflement et la diminution des sons dépendait de la pression des doigts : mais cette pression avait l'inconvénient de faire hausser et baisser les tons. Pour les maintenir jus- tes , en les renforçant ou en les dimi- nuant, il fallait appuyer le genou sur une pommette.

Ce sirait ici le lieu de parler du pro- cédé de Sébastien Erard; mais ce pro- cédé, trouvé dans les dernières années du dix-huitième siècle, n'ayant guère été complété que de nos jours , et d'ailleurs étant regardé comme ayant définitive- ment résolu le problème , nous croyons devoir ne l'examiner qu'après tous les autres.

En 1803 , les frères Girard, à Paris, prirent un brevet d'invention pour des moyens de construire des orgues dont on peulenfler ou diminue/- tes sons à l'olonlé,

(l) Voir le Diclion. des muficiem , de MM. Cljoron et Fayolle.

CATHOLIQUE.

sans en changer la nature ou le ton. A l'expiration du brevet, leur procédé fut rendu public ; mais il serait fort long et for! dilficile d'en donner une exp'icatioa satisfaisante sans le secours de plan- ches (1). 'V^ers la même époque, M. Gre- nié, s'occupant de recherches pour la construction d'un orgue expressif , pré- tendit que les frères Girard avaient puisé leur idée dans ses conversations. Les résullalN obtenus ne lui paraissant pas propres à remplir le but qu'il se propo- sait, il poursuivit ses essais avec persévé- rance. Au moyen d'un procédé à anches libres , lesquelles , quoique inventées de- puis long'temps, étaient restf'es incon- nues à tous les facteurs, il parvint à for- mer un instrument qui, en partant d'un sonégal en douceur à celui de Vharmoni- ca, s'élève à toute la force d'une musique militaire {2). En 1811, le même facteur présenta à l'Institut un petit orgue de chambre , consistant en un simple jeu d'anches libres. L'expression résidait dans la disposition et l'action des souf- flets subissant des pressions variables , do?it l'intensité , transmise aux tuyaux , leur donnait le caractère et l'accent des instrumens à vent. Le rapport de la com- mission de l'Institut , daté des 20 et 22 avril 1811 , proclame l'auteur de cet in- strument le premier qui ait inventé cette intensité d'expression , jusqu'à présent inouïe dans les orgues. ]\éanmoins, ce mécanisme présentait encore des incon- véniens dont l'auteur ne tarda pas à s'a- percevoir. Après avoir trouvé d'autres perfectionnemens , M. Grenié prit en 1816 un nouveau brevet pour un instru- ment qui, outre les jeux d'anches, avait un jeu de flûte dont les tuyaux étaient munis de soupapes appelées conserva- teurs du ton. Enfin , malgré toutes les améliorations que les diverses parties de l'instrument ont tour à tour subies, le système de M. Grenié n'en est pas moins resté fondamentalement le môme , c'est- à-dire, que, dans ses orgues, l'expres- sion n'est pas immédiate pour chaque touche^ mais elle se communique à toute

(1) Voir la Description des machines et procédéi sfirri/iés dans les brevets (rintciiliun , etc., par Clirislian , l'aris , lluzard , loui. H, p. liCiS-270.

('2) Ibid. lom. VI , p. 63.

LETTRES ET ARTS.

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la masse du clavier. Sébastien Erard a combiné les deux systèmes , l'expression par nuances (de chaque touche), avec l'expression par masse ( de tout le cla- vier ) ; mais ce mécanisme , le plus com- plet et le plus parlait de tous , est resté un secret.

M. Muller , élève de M. Grenié , M. Mieg(l), M.Chameron, ont profité, dans la fabrication de leurs orgups , des dé- couvertes de leurs devanciers , et ont introduit quelques perfectionnemens de détail qui , sans changer la nature du mécanisme , rendant l'instrument plus commode et plus facile à toucher (2).

L'éiliteur des Essais sur la musique de Grétry, publiés à Bruxelles, « pensp que «c la découverte de ce secret appartient à « M. Devold-T, à Gand, qui a réussi à « donner k l'orgue cette perfection et « ce charme désiré. Son orgue à pres- « sien , dit l'éditeur, est antérieur à !■ us « ceux que l'on a établis à Paris et d'un « effet mervei leux. » Mais on ne nous dit pas en qo: consiste le mécanisM,o(.3)

Nous avons indiquer rapidement toutes les tentatives que l'on a faites dans le but de rendre l'orgue expressif, pour prouver que, sous prétexte d'un progrès dans les arts mécaniques et d'un perfec- tionnement purement instrumental, il s'agit ici, au fond, comme on a pu s'en convaincre d'après les paroles sacramen- telles que nous avons citées, de substi- tuer l'expression et le caractère de la musique mondaine à l'expression et à l'accent de Va musique sacrée. Or, la dé- couverte de Sébastien Erard étant celle sur laquelle les partisans de celte ré- forme musicale fondent leurs plusgrandes espérances, nous allons examiner cette invention dans toutes les conséquences qu'on lui attribue.

Chargé de construire un piano orga- nisé pour la reine Marie-Anioinette , Sé- bastien Erard eut l'idée d'en rendre le

( 1 ) Voir la Revue Encyclopédique de 1823 , p. C27.

(2) Nous devons déclarer que les faits qui com- posent le résumé qu'on vient de lire ont été tirés en partie d'un article plein d'érudition de M. Anders, inséré dans la Ga-zelle musicale de Paris , première année , n'^ 21.

(.•5) Essais sur la musique. Bruxelles , tom. m , pag. 298.

jeu d'orgues expressif. Après d'innom- brables essais, il parvint à réaliser ce qti'il avait conçu. 11 commença l'instru- ment et comuiuniqua sa découverte à Grétry qui en parle avec enthousiasme dans ses Essais sur la musique. « J'ai « touché, dit ce dernier, cinq ou six «c notes d'un buffet d'orgues qu'Erard « avaitrendues susceptibles de nuances, « et sans doute le secret est découvert « pour un tuyau comme pour mille. « Plus on enfonçait la touche , plus le son « augmentait; il diminuait en relevant « doucement le doigt : c'est la pierre « philosophale en musique que cette « trouvaille. »

La révolution survint, et l'instrument ne fut point achevé. Dès qu'Erard put se livrer de nouveau à ses travaux, il se consacra entièrement à perfectionner le piano et la harpe. Cependant il ne per- dait pas de vue le projet d'appliquer son invention de l'orgue expressif à un ins- trument de grandes dimensions. En 1827, .ii présenta, à l'exposition des produits de l'initistrie. un g>and orgue qui, sous le rapport de la per'"e,tion du méca- nisme , excita l'admiration de tous ceux qui l'entendirent. Cet orgue avait deux claviers: le clavier supérieur était celui de l'expression; on se servait de l'in- férieur si on ne voulait produire que l'effet de l'orgue ordinaire. L'instru- ment était destiné à la chapelle du roi , mais des raisons de localité s'opposèrent à son installât on. Erai d en fit un second sur les dimensions données, et celui-ci était encore plus parfait. Il avait trois claviers : l'un, le clavier supérieur, était expressif au moyen de la pression des doigts, c'est-à-dire que chaque touche pouvait séparément renfler le son; les deux autKs claviers n'avaient qu'une expression commune à toutes les touches ensemble On l'obtenait au moyen d'une pédale qui. selon la pression du pied plus ou moins forte , renflait ou diminuait le son de ti>ute la masse del'instrument. Par quel procédé ce résultat s'opérait-il? Encore une fois, c'est ce qui est de- meuré un secret. L'orgue construit pour la chapelle du roi a été en partie détruit h la révolution de 18.30; l'autre, resté en la possession de son auteur, a été trans- porté par les soins de son neveu, M.Pierre

Erard , du château de la Muette à Paris, l'on peut Je voir dans les ateliers du célèbre facteur.

Toutes ces innovations ont donc , ainsi que nous l'avons dit , une date très ré- cente; elles ont toutes, et peut-être à l'insu de leurs auteurs, été sollicitées par la tendance de la musique dramati- que à envahir la musique sscrée, par la tendance de l'esrîrit du monde à sécula- riser les choses de la religion et du culte. Voilà pourquoi les dernières de ces inno- vations, si intéressantes d'ailleurssous un point de vue industriel et dont on pour- rait tirer un utile parti dans certaines limites et certaines conditions, ont été accueillies par la généralité des musi- ciens, comme annonçant une époque la musique doit changer de face dans toutes ses parties. Cette unanimité ne nous effraie pas. Elle montre seulement à nos yeux à quel point les notions les plus simples et les plus saines s'altèrent , à qnel point les idées les plus claires s'obscurcissent dans les meilleurs esprits, lorsque des élémens d'erreur se déve- veloppant de loin et se mêlant à des dé- bris d'anciennes vérités ou à des vérités mal entrevues, forment à la longue un milieu social faux et menteur. Mais, par une singularité remarquable , ceux-là même qui paraissent le plus engoués de ces découvertes et pour qui elles sont le signal de brillantes destinées pour la mu- sique, n'ont pu échapper à la rencontre lumineuse des principes éternels, des principes fondamentaux de tout art, de toute expression humaine, lorqu'ils ont voulu ériger leurs rêves en théorie; et telle est la puissance et, pour ainsi dire, la vertu de ces principes que, reprenant jusque dans la bouche de ceux qui les méconnaissent, leur évidence et leur autorité, ils ont obligé ces écrivains à se condamner eux-mêmes à force d'ambi- guïtés et de contradictions. En sorte que, pour combattre l'erreur de eux qui sa- luent déjà un grand et merveilleux déve- loppement musical dans les prétendus perfectionnemens de l'orgue , nous n'aurons qu'à nous emparer de leurs propres argumens et à les tourner contre eux. 11 n'est pas, du re-.te, médiocrement curieux de voir deux opinions diamétra-

L'UNIVERSITÊ CATHOLIQUE.

lement opposées cherche» leur appui

dans les mêmes motifs.

E'^outons les paroles d'un compte- rendu de l'orgue d'Erard , publié en 1829. L'auteur établit d; bord qu'une révolu- tion « s'est opérée dans la musique » de- puis Mozart , et « s'est consommée de nos jours ; » que . pour ce qui est de « sa na- « ture, elle consiste dans l'introduc'ion « d'un système dramatique dans les com- « positions vocales ou instrumentales « et dans l'expression substituée aux K formes mécaniques de l'art ; que la « musique religieuse même a subi les « conditions de celte transformation du •t but et des moyens. « 11 établit en second lieu « qu'une révolution générale « a commercé vers la fin du seizième « siècle, l'on a imaginé de se servir a de la musique pour les actions théâtra- « les. » Puis il ajoute : « Cette tendance « vers les formes dramatiques, vers l'ex- K pression et vers les formes mélodiques, « a continué sans interruption jusqu'au- « jourd'hui, et a rendu nécessaire une tt réforme bien entendue de la musique « d'église et particulièrement du style de « l'orgue (1). »

Nous le demandons : est-il possible de mieux établir que l'orgue est la seule et véritable expression de la musique d'église puisque l'on reconnaît la né- cessité de réformer l'une pour réfor' mer l'autre? Et, lorsque l'on nous dit, d'un côté , que l'orgue ordinaire est dépourvu d'expression; de l'autre , que la musique dramatique est la seule ex- pressive, bien que ces deux assertions soient fausses en elles mêmes, n'est-ce pas reconnaître la même vérité, comme si l'on disait que l'orgue et la musique d'église n'ont pas ces accens passionnés, ce* inflexions variées qui caractérisent l'art mondain? Mais, de plus , il faut montrer que, de l'aveu formel des ad- versaires, l'orgue ancien se r?»pporte, par tes conditions de sa structure , à l'institution du chant ecc ésiaslique et qu'il a reçu sa destination de cette insti- tution même. C'est ce qui va ressortir du passage suivant, l'aulear cité nous ap-

(1) Revue mutieal$, de M. Fétit, (om. VI, p. 130.

LETTRES ET ARTS.

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prend en quoi doit consister la réforme bien entendue de la niusiqiie d'église et du style d'orgue.

« Mais il ne suffît pas que les orga- « nistes modifient ia musique qu'ils exé- « cutent et y introduisent des phrases « expressives, il faut encore que l'in- K strument dont ils se servent seconde « leurs inspirations ; or, c'est ce qui n'a

< point iieu dans les orgues construites « d'après l'ancien système. Un orgue « bien établi est certainement un fort « bel instrument : sa puissance est grande « et majestueuse, et , lorsqu'il est touché « par un habile organiste, l'impression « qu'il produit est profonde au premier « abord; mais dans les pièces d'une cer- « taine étendue, la monotonie est inévi- « table, malgré les changemens de cla- « viers, parce que l'instrument, riche de « sonorité , est dépourvu d'accent. Ce « que j'appelle accent, c'est la modifica- f tion de la force du son, sans laquelle f il n'y a point d'expression possible.

< Danî l'orgue ancien, le passage du « fort au faible ne peut se faire que par

< masse et non par nuance. C'est donc

< un instrumentendehorsde l'expression « et de l'effet dramatique. Il est rel igieux, f simple et noble ; mais il manque de f sensibiiité. Il est propre aux choses I larges et brillantes ; il ne l'est pas à la f musique colorée.

« Le nouvel instrument de M. Erard « est pourvu de toutes les qualités àa l'an- « cien orgue et n'a pas ses défauts , ou « plutôt, il est en possesion des avanta- « ges qui manquent à celui-ci. Il offre « aux organistes les moyens de se mettre « en harmonie dans leurs inspirations , « avec la musique du siècle y sans les « obliger à abandonner les larges formes « classiques qui sont de leur domaine,- « ils acquièrent avec lui ce qui leurman- « quait pour émouvoir , sans rien perdre « de ce qu'ils possédaient pour étonner. « Ou je me trompe fort, ou le moment est « venu d'une révolution dans la musique « d'orgue^ révolution dont la découverte « de V orgue expressif est le signal. Bien - des critiques seront faites des innova- « lions qui seront tentées en ce genre : « on dira que c'est perdre un style consa- « cré; que c'est abandonner la maniera K sublime de Jean Sébastien Bach ; et l'on

K ne comprendra pas d'abord que ce « grand artiste, homme de génie s'il en m fût, aurait modifié son style, et l'eût a mis en rapport avec les besoins de l'é- « poque actuelle , s'il y eût vécu. Après « tout, si quelque Jean Séb?îstien Bach « peut naître encore , et s'il fait la révo- K lution nécessaire , il vaincra les réNis- « tances d'école en charmant le pu- « blic (1). »

Nous avons citer ce long passage en entier pour faire voir que les nova- teurs accusent hautement et franchement leurs intentions et n'en dissimulent au- cune. Il ne s'agit de rien moins, en effet, que d'introduire le drame dans le temple, l'opéra dans le sanctuaire. Ecoutez plu- tôt : L'orgue ancien est un instrument en dehors de l'expression et de l'effet dra- matique ; il manque de sensibilité ! il n'est pas propre à la musique colorée. Le nouvel instrument de M. Erard , an con- tr.iire, offre aux organistes les moyens de se mettre en harmonie avec la musique du siècle , de produire l'émotion en char~ mant le public ; et c'est cette révolution dont le moment est venu et dont la décou- verte de l'orgue expressif est le signal, révolution qu'il fjut opérer à tout prix, au lique de perdre un style consacré/ Et c'est un maître de chapelle qui veut une musique d'église j un style d'orgue aux ordres des conservatoires, des pro- fesseurs, des théâtres; aux ordres des professeurs, des compositeurs d'opéras et des saltimbanques ! Il veut, en un mot, une musique d'église officielle. Et ce maî- tre de chapelle oublie ce qu'il a dit tant de fois, et ce que nous nous ferons un de- voir de lui rappeler, que la musique a été conservée, sauvée par l'église; que la musique d'église a créé la musique mon- daine, par conséquent les conservatoires, les professeurs, les théâtres et les maî- tres de chapelle ! Et pourquoi cette ré- forme simultanée du style d'orgue et du chant d'église ? parce que l'orgue est mo- notone, parce qu'il est dépourvu d'accent terrestre. Mais la musique d'église est comme lui, monotone, c'est-à-dire, plane; pourvue d'expression et d'accent ter- restic, c'est-à-dire, pleine d'une expres- sion calme et céleste et du souffle de rie j

(1) KeviM n»uiica(«, ihid^

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L'UNIVERSITÉ

donc, encore une fois, l'orgue et la musi- que d'église ont le même caractère, la même destination, et le style de l'un et de l'autre est également consacré.

Mais alors il faut aussi réformer le plain-chant, le chant grégorien, ce chant que vous avez si souvent regretté de ne pas voir rétabli dans son ancienne inté- grité, dans sa simplicité première (1). Il fauteiicorere/brwer le langage, la poésie, les arts, dans lesquels se m mifi'ste un double élément, l'élément divin, céleste, spirituel, et l'élément de l'activité et de la sensibilité humaine. Que dis-je ! il faut réformer aussi l'homme lui-même, car l'homme aussi vit de deux vies, l'une qui le met en rapport avec Dieu , l'autre qui le met en rapport avec les êtres cré^'s; deux modifications de sa nature d'où naissent nécessairement deux modes di- stincts, deux expressions diverses qui s'incarnent alternativement dans toutes les formes de sa pensée et de ses senti- mens, selon que s "s sentimens et sa pen- sée appartiennent à l'un ou l'autre de ces deux ordres.

CATHOLIQUE,

C'est, comme nous le vairons dans la prochaine leçon , à de pareilles consé- quences qu'on est irrésistiblement en- traîné lorsqu'on se renferme exclusive- ment dans un point de vue et qu'on étend un système particulier au delà de ses limites naturelles. C'est ainsi que l'auteur que nous réfutons , prenant la musique dramatique pour unique point de départ, est contraint de la généraliser de telle manière qu'elle absorbe et anéantit la musique religieuse, laquelle par son ex- pression tranquille , égale et conson- nante , semble être chargée d'exprimer la pensée de celui qui ne peut recevoir ni de changement ni d'ombre d'aucune vi- cissitude, a Apud quem non est trans- mutalio, nec vicissitudinis obumbra- tio (2). .

Joseph D'Ortigue.

(1) Curiosité» historiques de la musique , par M. Fétis, p. Î07 et 408.

(2) Epist. Sancl. Jacobi. 1.

REVUE.

DE L'ENSEIGNEMENT

LE COLLEGE DE JUILLY.

L'éducalion de la jeunesse qui a été considérée à toutes les époques, partout les bons esprits, comme une œuvre si importante, est une chose grave et diffi- cile particulièrement de nos jours, après une révolution qui a remué toutes les ba- ses sur lesquelles le monde s'était repo- sé, pendant plus de quinze siècles , dans un temps l'enfant , arrivé à l'âge d homme, r.e trouve, en entrant dans la société publique , que des doutes à la |ilaee de toutes les anciennes croyances,

des ruines à la place de tous les éta- blissemens du passé.

Or, pour mettre les études en harmo- nie avec les besoins d'une époque si nou- velle, n'y a-t-il rien à essayer de nou- veau , et l'éducation peut - elle, sans pé- ril , demeurer stationnaire en face du mouvement prodigieux qui emporte le monde?

Pour répondre à cette question, si inti- mement liée à tous les intérêts de la re- ligion et de l'ordre social ; pour recon- naître ce que peuvent laisser à désirer des plans d'études classiques qui furent tracés par dtsliommes donlpersonne ne révère plus que nous la mémoire , pour expliquer la pensée d'où peut sortir une

REVUE.

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nécessaire réforme, nous sommes forcés d'entrer dans quelques développemens.

Jetons un coup-d'œil sur l'histoire : est la lumière qui éclaire le grave sujet qui nous occupe; car l'histoire, considé- rée sous son point de vue le plus géné- ral, n'est que le tableau du développe- ment de l'humanité , et , si nous osons ainsi parler, le plan de l'éducation du genre humain, sous la discipline de la Providence. Comme l'homme, le genre humain a eu différens âges. Nous lo voyons commencer par une longue en- fance qui se prolonge jusqu'à Jésus- Christ. Une religion impaiTile et qui n'est que la manifestation naissante des rapports de l'homme avec Dieu; la vérité ne pouvant se montrer à des peuples en- fans que sous le voile de la fable , ni les instruire qu'en les berçant avec des con- tes et des allégories; des langues, une poésie, une philosophie, une littérature , des arts brillans de tous les prestiges de l'imagination, mais sous des formes dont la perfection matérielle ne sera peut-être jamais surpassée , aucun fond sérieux; à peine les premiers élémens de la science de l'homme et de la société; tels sont les traits généraux de l'histoire de l'huraa- nilé, avant que l'Évangile se fût levé sur le monde, c'est-à-dire tous les caractères de l'enfance.

Eome était devenue le centre de Tuni- vers; le monde ancien s'était comme ré- sumé dans le monde romain, et ce mon- de, à la fois jeune et usé, s'affaissait sous le poids d'une honteuse décrépitude , lorsque descendit à pas lents du Calvaire cette société merveilleuse née de la pa- role et du sang de l'Homme-Dieu, l'Église qui se penchant sur le cadavre d'une so- ciété mourante , souffla sur cette boue et lui fil une âme vivante , à son imag<^ , âme divine, douée d'une vie piogressive et impérissable.

Nous ne pouvons pas nous arrêter ici à contempler le miracle du renouvelle- lement du monde par le Christianisme. Nous devons nous borner à signaler le caractère essentiel de cette œuvre mer- veilleuse, que l'on ne remarque pas tou- jours assez. La révolution opérée par le Christianisme ne fut pas une destruction, mais un progrès, t Jésus-Christ n'était Te-

nu rien abolir, mais tout perfectionner. Les ombres de la superstition , les vains songes de la philosophie qui avaient ob- scurci la lumière divine dont avait été éclairé le berceau de l'humanilé s'é- vanouirent devant le grand jour de l'E- vangile; l'homme vit ainsi l'horizon du monde moral reculer devant lui, il pé- nétra plus avant dans les mystères de la nature de Dieu et de sa propre nature , il connut d'une manière plus complète les rapports qui unissaient la terre avec le ciel , et par il passa de la vie de l'i- magination et des sens à la vie de l'in- telligence, de l'âge de l'enfance à l'âge de la rai on.

Or, à cause du lien intime qui unit tout dans le monde, le langage, la philoso- phie, les sciences, les lettres, les arts, les institutions sociales, tout dut se péné- trer peu à peu de la vie nouvelle et divine dont l'Evangile avait ouvert la source intarissable ; tout dut commencer à se dégager de la matière et des sens, et ten- dre vers les hauteurs le Christianisme était venu élever le genre humain.

Pour nous résumer, la vie de l'huma- rifé est une, la croix en est le centre; la croix n'a pas brisé, elle est au contraire l'anneau merveilleux qui lie la chaîne des temps. L'ère chrétienne n'est que la transformation de tous les élémens de ci- vilisation, le développement de tous les germes de vériié, que la Providence avait conservés au milieu de la déca- dence et des erreurs de l'ère païenne le monde moderne, c'est le monde ro- main refait par l'Eglise et soulevé par ses mains puissantes de la terre vers le ciel : Rome chrétienne présenta une belle image de celte œuvre du catholicisme, lorsque la main hardie de Michel-Ange posa le Panthéon antique dans les airs.

Si Icî aperçus que nous venons d'indi- quer sont vrais, ils tranchent la question que nous nous sommes proposée ; car il en résulte une double conséquence.

On aperçoit, en premier lieu , en quoi sont incomplets, vicieux, les plans d'étu- des classiques qui ont trop long-temps prévalu. Quel doit être le but de l'é- ducation? Développer l'homme, lout l'homme; or, comment ce but peui-il être atteint autrement qu'en faisant par-

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L'UNIVERSITÉ

ticiper la raison de l'enfant , à mesure qu'elle grandit et autant qu'elle en est capable, à tous les progrès par lesquels s'est développée d'âge en âge la raison du genre humain? Donc, après les pas immenses que l'esprit humain a faits dans tous les sens, poussé par le souffle divin du Christianisme, ce n'est pas dans les siècles idolâtres qu'il faut aller cher- cher tous les principes du développement de l'intelligence de l'homme; des études toutes païennes ne sont pas la pâture la plus naturelle , la seule dont ii convient de nourrir des générations catholiques. Et cependant aliez, je ne dis pas de nos jours , mais dans le dernier siècle, dans des temps plus reculé? encore, en France, dans presque tou'.e l'Europe, entrez dans les écoles publiques, quetrouverez-vous? de jeunes intelligences tellement par- quées, que l'on nous pardonne ce mot, dans le champ étroit de l'asitiq-iité pro- fane, qu'excepté dans l'ordre du salut et de la vie future qui leur est toujours montré comme un ordre à part qui ne se rattache par aucun lien à la vie pré- sente , on les laisse à peine soupçonner que le monde ait marché depuis les Ro- mains et les Grecs, et qu'il y ait rien autre chose à savoir que ce que peuvent leur dire ces peuples éteints; des enfans qui, jetés dans le monde païen presque dès le beceeau, reviendiont, à l'âge d'homme, de leur exil classique, l'âme tellement préoccupée des images de la Grèce et de Rome , qu'ils seront comme étrangers à tout le reste. Aous croyons que ce n'est rien exagt^rer que de voir dans celte apostasie de la littérature, des arts , des scienceb, de la politique , réa- lisée ainsi dans les premières études d'où sortent les pensées de toute la vie , une des causes, la plus intime peut-être, qui prépara cette révolution dont la main sacrilège essaya de briser tous les liens qui unissaient le présent au passé, le monde à son auteur. Oui ne voiten ef- fet que par un pareil sysi ème d'éducation l'esprit des peuples se trouvait livré d'a- vai.ce à tous les mensonges de cette stu- pide, de cette insolente philosophie qui s'en vint un jour dire à Dieu : « Tu ne régneras plus sur nous, car nous vou- lons avoir de la raison, du génie même et surtout de la liberté ; et la religion

CATHOLIQUE.

que tes prêtres nous enseignent, ne fa|Ë qu'emmailloter de ténèbres la liberté , la raison, le génie de l'homme, pour les retenir dans une éternelle enfance. » C'est au Dieu de l'Evangile, c'est après que le monde avait marché quinze cents ans dans les routes de lumière que la parole du Christ avait ouvertes devant lui, que la philosophie osa dire ces cho- ses; et il se trouva que le monde chrétien avait tellement perdu la conscience de lui-même , était si ignorant de sa pro- pre histoire , qu'il crut n'avoir rien à faire de mieux que d'arracher à tous les nobles pouvoirs auxquels il avait obéi , le sceptre qu'ils tenaient de Dieu, pour le remettre à des législateurs de collège^ comme les a nommés M. de Bonald, qui, ridicules même alors qu'ils étaient atro- ces, entreprirent de refouler, à travers des flots de sang, la société vers son ber- ceau, de ramener, à la suite du bourreau, les jeux, les fêtes, les mœurs, les lois, la liberté et jusqu'aux Dieux du paga- nisme, et nous donnèrent enfin sur les ruines de la première monarchie du monde catholique, cette représentation du monde romain, qui exciterait à jamais ie rire de la postérité, si elle ne devait pas lui arriver mêlée à tant de lamen- tables souvenirs, escortée de tant de lugubres images.

Mais , en second lieu , un excès ne doit pas nous jeter dans un autre excès. Si une éducation qui ne nourrit l'enfance que d'études païennes est essentiellement incomplète, et peut devenir fatale, serait une grande erreur aussi que do méconnaître la place importante qui ap- partient à l'antiquité dans les éludes classiques. Cette conséquence ne ressort pas moins rigoureusement que la pre- mière de ce qui s'est manifesté à nous dans le coup d'œil que nous avons jeté sur l'histoire du monde. Tout est uni, comme nous l'avons vu , par des rapports nécessaires, dans ce vaste plan de l'édu- cation du genre humain ^ merveilleuse manifestation d'une pensée divine noua devons cherciier la pensée , le plan naturel de l'étlucatiou de l'homme ; les siÙL-les païens sont le germe d'où sont sortis les siècles chrélicns. Le monde ro- main a été en toutes choses le point de

départ du monde moderne , d'où il suit que nos langues, notre littérature, nos arts, nos sciences, nos ifirstitutious, no- tre civilisation enfin tout entière, fille de l'aniquité quant au corps, si l'on peut ainsi parler, fille du Christianisme quant à l'esprit, ne peut être comprise sans la connaissance intime du double éUvr,ent dont elle se compose. Le pro- blème de la Tie humaine échappe égale- ment au philosophe qui ne veut tenir compte que des phénomènes matériels, et à celui qui prétend tout expliquer par les phénomènes de la pensée j l'homme, pour être connu, doit être étudié dans les deux principes di tincts qui se révè- lent dans sa mystérieuse existence, et dans les rapports qui unissent ces deux principes : il en est de même de l'huma- nité.

Que l'on ne se méprenne donc point sur notre pensée. Le vice radical dans lequel se résument tous les légitimes re- proches qui peuvent être adressés, selon nous, aux plans d'enseignement généra- lement adoptés dans les écoh s , ce n'est pas d'avoir attaché à l'élude des langues mortes une importance extrême, mais de n'avoir pas vu que cette élude est stérile ou ne produit même que des fruits dan- gereux dans l'intelligence des élèves, si elle ne se lie pas à d'autres éludes ; c'est de n'avoir pas compris que les langues anciennes ne sont pas tout ce qu'il im- porte à l'homme de savoir, qu'elles ne sent pas o.'êHfie à proprement parler une science , mais l'inslrument nécessaire pour acquérir la science l'antiquité, qui n'a elle-même de véritable valeur pour. nous, que parce qu'elle est l'intro- duction naturelle à la science des temps modernes.

Éviter les inconvéniens, les périls que nous venons de signaler, en uni^siint ce qui n'aurait jan^ais être féparé; re- produire dans réduction de l'homme, autant qu'il est possible, toute la pensée du plan de Dieu dans l'éducation du g«nre humain, et, par cons(^quent, chercher principe du développement de l''intel- ligence de l'enfant dans les principes mêmes par lesquels s'est développée l'in- teUigeoce de l'humanité; découvrir de

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bonne heure à l'élève, dans ses différens points de vue, tout le vaste horizoD du monde de la foi et de la science, lA que l'a fait le catholicisme et le génie des temps modernes; les hauteurs qu'il ne peut pas aborder encore, les lui faire en- trevoir pour qu'il connaisse au moins le but conduisent les sentiers ouverts à ses jeunes pas; faire des esprits complets en liant entre elles, dès leurs premiers élémens, des études qui ont des rapports nécessaires, qui loin de se nuire se prê- tent un secours réciproque ; faire sur- tout des hommes de notre temps pour qui le passé ne soit que la lumière qui éclaire le présent, qui dissipe queîques unes des ténèbres de l'avenir : tel est le but, ce nous semble, que doit se proposer l'éducation, telle est la pensée que nous nous efforçons de réaliser, autant qu'il est eu nous, par la marche que nous avons tracée à notre enseignement.

Toutes les réformes particulières qui caractérisent le plan des études du col- lège de Judly, et dont nous allons indi- quer les plus importantes, ne sont que les conséquences des vues générales que nous venons d'exposer.

Aucun des objets qu'embrasse généra- lement l'enseignement classique n'est ex- clus de notre enseignement. En étendant sur beaucoup de points le cadre ordi- naire des études, nous n'avons rien re- tranché de ce cadre. Ainsi , en particu- lier, loin que l'étude de l'antiquité soit sacrifiée à dei études d un intérêt plus grave, plus immédiat pour nous, nous croyons pouvoir affirmer que nos élèves doivent emporter du collège des not;ons sur les langues, la littérature, la philo- sophie, l'histoire des anciens peuples , beaucoup moins imparfaites; qu'ils au- ront été initiés d'une manière plus posi- tive à la science de l'antiquité, par cela même que cette science se trouvera liée dans leur esprit à un ensemble de con- naissances qui en forment le complément nécessaire.

II.

Toutes les branches de l'enseignement forment des cours distincts et sont con- fiées à des professeurs (spéciaux,

48 L'UNIVERSITÉ

Il résulte de cette division de l'ensei- gnement que les préoccupations exclu- sives d'un professeur, le talent, le goût particulier qui peut déterminer une pente naturelle de son esprit vers un <^enre d'études, ne nuit point à l'avance- ment des élèves dans les autres études ; que chaque faculté obtient de la part du professeur tout le soin , de la part des élèves tout le temps que réclame l'éco- nomie générale de l'enseignement; que le développement de l'instruclion classi- que dans les différentes parties qu'elle embrasse s'accomplit ainsi avec plus d'ordre et de régularité.

Un autre avantage obtenu par cite combinaison, c'est que choque élève est classé suivant le degré de connaissances qu'il a acquis dans chaque faculté; qu'il peut suivre, par exemple, en même temps un cours plus avancé de latin et un cours de grec inférieur ; les trop grandes iné- galités qui découragent le travail, bri- sent le ressort de l'émulation et embar- rassent l'enseignement, sont par plus facilement évitées.

Enfin, chaque classe n'étant occupée que par un seul objet, les élèves assis- tent à un plus grand nombre de classes , mais la durée des classes est abrégée; elle ne dépasse pas une heure dans les cours inférieurs. Par tout le temps perdu par la fatigue des élèves et celle des professeurs dans les classes trop lon- gues , se trouve économisé.

nié

Etendre le cercle des études, sans nuire à chaque étude particulière : ce problème que l'enseignement du collège de Juilly s'efforce de résoudre, n'est pas aussi difficile dans la réalité, qu'il peut le paraître au premier coup d'œil. Car, en y regardant de près , on voit que, au lieu de s'exclure, les études diverses s'entr'aident , lorsque dès les premiers élémens on les combine d'après les rap- ports naturels qui existent entre elles; que, bitui loin (pie l'instruction perde dans les détails, ce qu'. Me gagne du côté de l'ensemble, c'est de l'unité d'un en- semble complet que jaillit la lumière qui éclaire les détails Tout se tient dans l'intcUigçnce de l'iioiiime et dans les dif-

CATHOLIQUE,

férens ordres de connaissances sur les- quels l'intelligence doit s'exercer 3 quel- que nombreuses que soient les branches de la science, la scii-nce est une; c'est ce chêne dont les mille rameaux , renfermés dans le même germe, nourris de la même sève , s'élancent d'un même jet dans les airs.

Partant de cette idée, au degré elle nous a paru applicable , nous avons tracé le cadre des études de manière à ce que Tenfant reçoive, dès la première période de son éducation, les premiers germes de toutes les connaissances que doit em- brasser son instruction classique. Toutes les parties de l'en eignement marchent dn froni, s'avançaiit graduellf ment de ce qu'eles ont de p us élémentaire à ce qu'elles présentent de plus élevé , Kuivant les développemens naturels de l'intelli- gence.

Ainsi l'étude des langues vivantes se trouve mêlée de bonne heure à l'étude des langues mortes, afin que les élèves puis- sent saisir le plus tôt possible les termes de comparaison nécessaires pour les faire f énétrer peu à peu dans les secrets et dans le génie des unes et des autres; afin aussi que le monde moderne et le monde ancien s'ouvrent, pour ainsi dire, à la fois devant leurs yeux et qu'ils commencent de bonne heure à entrevoir les rapports qui riipprochent des peuples au premier coup d'œil si opposés entre eux.

Les langues sont un instrument que nous nous hâtons d'appliquer à l'usage auquel il doit servir. Dès que les progrés des élèves dans l'étude des langues mortes leur permettent decommuniquer avec les géniesclassiques qui illustrèrent Rome et la Grèce , nous leur faisons étudier les grands monumens de la lit- térature païenne, non par lambeaux, mais dans leur ensen.ble. Dans ce but, à pjrlir de la quatrièa.e, le texte d'une partie des compositions de l'année est pris dans des auteurs autres que les auteurs traduits et expliqués en classe, et qui sont mis dans les mains des élèves un mois d'avance, qu'ils préparent en s'aidanl , si cela leur est nécessaire , du secours d'une traduction. Le jour de la composition, un passage, indiqué parle sort, doit être traduit sans recourir au dictionnaire. Ce travail particulier ,

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9

combiné pendant trois ans avec le tra- vail ordinaire de la classe , fait passer devant les yeux des élèves toutes les œu- vres les plus remarquables des écrivains de l'antiquité , et rassemble dans leur mémoire tous les faits nécessaires pour suivre avec fruit un cours sur l'histoire comparée de la littérature des peuples an- ciens et des peuples modernes, qui forme le complément de leurs étudeslittéraires.

Ce que nous venons de dire de l'étude des langues indique la marche uniforme que nous suivons dans les autres études.

Ainsi, dès les classes les plus infé- rieures , quelques heures sont consa- crées chaque semaine à la géographie et à riiistoire ; ce ne sont d'abord que de simples récits par lesquels le professeur éveille la curiosité de l'enfant, sans im- poser encore à sa mémoire aucune tâche réglée ; puis des leçons plus méthodiques que l'on se contente de faire répéter de vive voix , et dont on exige plus tard une rédaction écrite ; et ainsi , sans fatigue et sans effort , l'élève se trouve posséder, lorsqu'il arrive à la dernière période de son éducation , tous les faits essentiels, tout le squelette de l'histoire , si j'ose ainsi parler : il ne s^agit plus que d'ani- mer ce corps , que de bûtir avec ces ma- tériaux l'édifice de l'une des sciences les plus importantes pour l'homme ; et c'est letravail^auquel est occupée l'intelligence des élèves dans les classes supérieures , une suite de leçons sur la philosophie de l'histoire exercent leur raison sur l'ensemble des faits recueillis dans un enseignement élémentaire de six an- nées.

Les élèves familiarisés de bonne heure, d'après la même méthode, avec les faits les plus simples, les notions accessibles à leur jeune intelligence qu'offrent les mathématiques et les sciences physiques et naturelles, abordent avec moins de difficulté et parcourent avec plus de fruit les divers degrés de l'enseigne- ment spécial de cette branche des éludes qui commence en quatrième. L'éludedcs mathématiques prépaiée ainsi dès les basses classes, coordonnée avec les au- tres études dans les classes supérieures, est conduite assez loin pour qu'un élève, arrivé au terme de son instruction clas- sique , sans en avoir négligé aucunç par-

tie , puisse , après une année de prépa- ration spéciale , se présenter avec suc- cès aux examens même de l'école poly- technique^ c'est un résultat qui a été déjà obtenu.

Ce serait se faire illusion, sans aucun doute , que de croire que l'enfant puisse apercevoir les rapports qui lient les diverses connaissances auxquelles il est initié ainsi dès la première période de son éducation , et que l'unité de la science se révèle à sa jeune raison. Mais, outre que ces études accessoires occu- peraient d'une manière utile le petit nombre d'heures qu'elles dérobent cha- que semaine à l'élude des langues, quand elles n'auraient d'autre résultat que d'en- tretenir, par une heureuse variété , dans l'esprit de l'élève, ce mouvement sans lequel toute instruction languit , on se tromperait en croyant qu'elles ne por- tent pas des fruits très réels. Ces notions élémentaires sont comme autant de ger- mes qui fécondent peu à peu l'inlelli- gence , qui l'enrichissent de bonne heure d'un fonds d'idées positives sur lequel l'imagination trouve à s'exercer, et qui communiquentaux compositions une ma- turité précoce ,• ainsi, par l'effet d'un enseignement large, complet dès l'ori- gine, il se trouve que toutes les facultés se sont développées avec plus d'harmonie; que l'esprit, si j'ose ainsi parler, a grandi dans tous les sens.

Un mot qu'il nous reste à dire de la méliiode adoptée pour l'enseignement de la religion, de la philosophie, do l'histoire , de la géographie, de l'histoire naturelle, montrera, sous un autre point de vue, comment chaque étude sert au progrès d'autres études. Les élèves assistent à des conférences qui sont in- terrompues, de temps à autre, par des interrogations destinées à s'assurer qu'ils ont compris, et à les exercer à exprimer ce qu'ils comprennent en termes conve- nables. Ils rédigent ensuite la leçou qu'ils ont écoutée , en sorte qu«, dès les basses classes et surtout ù partir de la quatrième, chaque élève écrit , chaque semaine , plusieurs rédactions , exercice qui ne grave pas seulement plus proton- dénient dans sa mémoire les enseigne- niens qu'il reçoit, mais qui l'accoutume de bonne heure à se rendre compta; do

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L'UNIVERSITÉ

ce qu'il entend , à suivre la chaîne d'un raisonnement , à lier ses propres idées , à les exprimer avec ordre et avec préci- sion. Par ils se trouvent préparés à la ihétorique qui, lorsque rien n'a déve- loppé encore la logique naturelle que nous portons tous avec nous-mêmes, n'est et ne peut être qu'un art futile de combi- ner des mots, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus popre à fausser à la fois la raison et le goût.

lY.

On voit par tout ce que nous venons de dire comment toutes les études sont combinées entre elles , liées les unes aux autres dès leur point de départ j com- ment, commençant plus tôt, elles sont conduites plus loin que dans les plans ordinaires d'instruction classique.

Pour compléter cette exposition, nous dirons quelque chose de particulier sur les deux branches de l'enseignement, qui dominent toutes les auti-es, la religion et la phdosophie, et sur une institution propre au collège de Juilly, qui résume tout l'ensemble des études.

Religion. Si l'homme vient de Dieu, s'il retourne à Dieu; si les rapports de cet être d'un jour avec l'être infini con- stituent tout ce qu'il y a de noble, de grand , de sérieux dans son existence, la religion, qui n'est que l'histoire de ces rapports merveilleux, est, sans aucun doute, la première de toutes les sciences, et il nous sera permis de dire, avec un philosophe du dernier siècle, dont l'au- toritt'^ ne sauraitêtre décemment récusée, avec Diderot, « qu'il n'y a pas d'ignorance « plus honteuse pour l'homme, que celle « de la véritable théo'ogie.»

Or. ce n'est pas savoir la religion que de n'en avoir appris que ces premiers et indispeiisableséléuiens auxquelsse borne trop conimunémenl l'instruction reli cieiise de rcnfance. L'étude de la reli «'ion. dans le collège de Juilly, setiouve intimement liée, dès 1 1 première période jusqu'au terme de l'éduci-tion, à tous les progrès de l'intelligence des élèves et au développeiiu-ut de toutes lesautreséludes.

Elle se parl.ge en »iualrccours, chacun tle deux années :

J.e premier cours est consacré à une

CATHOLIQUE. ^

explication simple etfamjlière du caté- chisme.

Dans le second , ces notions élémen- taires sont développées par un ensemble d'in.structions plus méthodique, plus rai- sonné sur le symbole, les sacremens et la morale.

Les deux années suivantes sont occu- pées par l'étude des faits dont se com- pose l'histoire de la religion avant et après Jésus-Christ.

Les élèves se trouvent ainsi préparés et conduits par degrés à l'enseignement plus élevé, qui complète leur instruction religieuse dans les hautes classes, et dont nous allons indiquer le plan.

La religion que certains esprits se re- présentent comme un fait solitaire dans l'histoire de l'humanité, comme un ordre de spéculation qui n'a de rapport qu'au monde futur, et en dehors duquel s'ac- complit toute la révolution des choses d'ici-bas , la religion est le véritable cen- tre de la vie de l'homme, le nœud qui unit ses doubles destinées, et par consé- quent la lumière qui doit éclairer ses études sur lui-môme et sur tout ce qui l'entoure, le grand fait du monde, le mot de l'univers.

De là, il suit que la religion elle-même, pour être embrassée dans tout l'ensemble de ses caractères divins, doit être étu- diée dans un double point de vue :

En elle-même, comme la manifesta- tion des lois qui constituent l'immor- telle société de l'homme avec Dieu;

Dans ses conséquences temporelles, comme renfermant le principe et la règle de tous les développemens de l'homme et de l'huinaniiédans le monde delà pensée, dans le monde extérieur et social, dans le monde même de l'imagi- nation et des arts.

Et de celle double étude, il sort une double démonstration, l'une directe, l'autre indirecte, de la vérité de la reli- gion catholique.

Dans noire enseignement, la religion est considérée sous les deux aspects que nous venons d'indiquer.

En elle-tncine , l'économie de la foi envisagée par son côté purement surna- turel et divin, consiste eu une merveil-

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leuse hiérarchie, qui nous montre l'hom- me uni par l'Eglise à Jésus-Christ, et par la parole et les mérites de .Jésus-Christ élevé jusqu'à l'intelligence et à l'amour infini 5 DIEU , jésus-christ, l'église, ces trois mots résument donc tout Tordre miraculeux qui nous est dévoilé par la foi catholiqiie.

A ces trois grandes vérilés correspon dent trois grandes négations : l'héré- sie, le déisme, l'athéisme, qui mesurent les divers dt'grt^s de l'incrédiilité.

De là, la division naturelle de celte première partie de notre enseignement. Kous étahli'ssons l'existence de Dieu, contre les athées , la mission de Jésus- Christ, contre les déistes , l'aulorité-' de l'Eglise contre les hérétiques (1).

Dans ses conséquences temporelles : l'homme est un^ quoique sa mystérieuse existence appartienne à deux mondes , qu'elle soit liée par une double chaîne aux mobiles révolutions du temps et h l'ordre immobile de l'éternité.

Cette unité des deitinées humaines ne peut nous être manifestée que par la re- ligion, lien merveilleux qui unit la terre au ciel, terme nécessaire se résume la pensée de Dieu, dont le monde est l'ex- pression.

D'où il suit que la foi est la seule lu- mière qui éclaire les deux faces de l'hu- manité, le seul point de vue d'où l'on peut suivre le double développement de l'existence de l'homme ; que le Chribtia- nisme ne nous dit pas seulement le mot de nos destinées dans l'ordre surnaturel, mais que c'est au Chr islianisme qu'il faut demander encore le mot de nos destinées temporelles.

Ce mut ne peut pas être sans doute pleinement compris ici-bas. La pensée divine réalisée dans cet univers ne nous apparaîtra dans sa radieuse unité qu'a- près que sera venu le terme des révolu- lions qui doivent compléter sa manifes- tation rtàns l'ordre présent.

Mais il n'en est pas moins vrai que c'est dans le reflet du grand jour de rélernité et

(1) On peut lire le sommaire de ceUe première pariic do uotre Cours iiuiii'UiHvtrsité Caiholique ,

1. 1, p. m.

de la claire vision du cielque la foi abaisse sur les ombres de la terre et du temps, que se trouve la seule lumière qui nous dévoile autant qu'elles peuvent l'être, les éiiii^rae.3 de la science: il n'en est pas moins vrai que lorsque le monde moral est envisagé des hauteurs le Christia- nisme éiée la raison même de l'enfant , l'horizon recule, tout s'agrandit, et un admirable tab'eau f.e déroule devant les yeux. Car voici , nous bornant à la por- tion de ce tableau la plus importante . ce qui demeure invinciblement démontré pour tout esprit qui a soi^dé les bases du monde de la usée et du monde social, qui a suivi les phases successives de leur histoire, le flambeau de la révélation à la main :

Que l'intelligence humaine étant n^^e de l'intelligence infinie, par la paro'e, la paro'e de Dieu est le principe et la règle nécessaire de tous les développeinens delà raison de l'homme j d'où il suit qïîe dans la foi catholique, expression seule vraie de la parole de Dieu, se trouve la source de la seule véritable philoso- phie.

Que pour trouver le principe de l'existence et la règle des développe- mens du monde social, il faut les cher- her plus haut que l'homme, s'élever jus- qu'à Dieu : d'où il suit que dans le catho- licisme, manifestation de Dieu la plus parfaite, se trouve aussi le germe de la plus haute perft^ction sociale.

3" Que la foi catholique nous fournit le seul point de vue qui d mine et du haut duquel on peut observer la marcht^ gé- nérale de l'humanité j quedans les f^rands faits de l'histoire de la société i nmor- telle de 1 homme avec Dieu, que la foi nous raconte, se trouve la lumière qui révèle le point de départ, qui explique les rév lutions, qui montre le terme de la société des hommes dans le temps.

Par conséquent, la foi calholiqurt ren- ferme la solution la moins imparfaite que les grand-) problèmes soulevés par la phi- losophie proprement dite, par la phi o- sopliie sociale et par la philosophie de 1 histoire, pu ss» nt recevoir, dans les con- ditions pri-sentes de la raison humaine.

Les bornes que nous devons nous pres- crire ne nous permt liant point d expo er la marche de cette partie de uotrc cusei-;

S2

L'UNIVEBSÏTÉ

gnement (1), nous n'avons pu qu'en indi- quer les résultats.

L'étude de la religion se trouve M^e por là, comme on le voit, à toutes les autres études, elle en devient le cen'ire.

Et nous croyons que c'est la place qui appartient à la religion dans un plan d'é- ducation bien entendu;

Car la religion, c'est la racine divine de tous)esdéveloppemensde l'homme et de l'humanité

La religion est tout ce qu'il y a d'im- muable dans le monde de la pensée , dans l'ordre des croyances et des devoirs ;

D'oîi il suit que dans tous les temps, que plus particulièrement dans un temps de révolution et de doute, la religion est, comme le disait un philosophe dont on nous permettra d'invoquer de nouveau l'autorité non suspecte en cette occasion, Diderot, " la plus essentielle leçon de « l'enfance, celle par tout enseigne- '< meut doit commencer et finir. »

Aussi , à ceux qui verraient avec peine l'importance que nous allachons à l'en- seignement de la religion^ qui nous blâ- meraient d'envisager cette étude tout ensf^mble comme la base et le couron- nement nécessaire de toutes les autres études, sans cherchera nous justifier au- trement , nous dirions : Avant de nou3 condamner, profonds philosophes , con- sentez k examiner un moment si ce que Ï10US faisons n'est pas une nécessité. Je sais que depuis plus d'un siècle vous tra- ■vaiilrZ,vous et vos devanciers, à éclaircir par la seule puissance de votre raison, et sans rien emprunter aux lumières de la foi, tous les obscurs probièuies d'où dé- pendent les destinées de l'homme ; vous avez entrepris de faire des croyances, des devoirs , tout un ordre moral enfui qui n'aura rien de commun avec celui que le Christianisme avait fait; vous mettrez ù fin quelque jour cette œuvre que vous poursuivez avec une admirable patience: mais en attendant, voyez ces jeunes es- prits que nous sommes chargés de nour- rir ; ils ne peuvent pas vivre des futures découvertes de votre raison, ils nous de-

(l) Nous avons coitamencé et nous continuerons à jlublior dans VVnivcrsild Cathvliijue des fragmcns do celle gecondu pailie de noire Cours. (V. loni. i , y- 2U7 et 407 ; t. 11 , p. 401 ; t. im )

CATHOLIQUE.

mandent du pain, le pain des intelligen- ces , la foi. Or, trouver de la foi, de nos jours, dans le monde, ailleurs que dans l'E«;lise? Ravissez à ces jeunes intel- ligences les enseignemi^is de ceUe auto- rité qui leur redit les imposantes paro- les sorties, à l'origine, de la bouche de Dieu, que tous les siècles ont répétées, et devant lesquelles s'incUna la longue suite des générations humaines; que l'Église cesse d instruite ces enfans, et de qui apprendront-ils, je vous le demande, tout ce qu'il leur importe avant tout de savoir? Qui leur dira ce qu'ils sont, d'où ils vien- nent, où ils vont, ce qu'ils ont à faire ici- bas, les rapports qui les unissent à leurs sehiblables? Sur toutes ces graves ques- tions , que pourront-ils recuaillir de vo- tre bouche , que des réponses qui se con- tredisent à l'infini, que des doutes qui ne laisseront pas h leurs âmes un seul mo- ment de repos? Ah ! laissez-nous donc établir sur la seule base immuable l'ave- nir de ces jeunes esprits; laissez nous leur dire : « Mes enfans , voyez ce monde vous allez être jetés tout à l'heure. Au trouble dont paraissent agi- tés ces hommes qui disputent de tout, au bniit que font leurs paroles, en se heur- tant aux ténèbres qui s'échappent du choc de tant d'opinions contradictoires, on dirait la mer irritée, brisant ses flots les uns contre les autres, dans une nuit de tempête. Cependant, no vous effrayez pas; regardez ce roc immobile au pied duquel toutes ces vagues expirent et dont le som- met, inaccessible aux nuages, réfléchit une lumière dont le foyer est dans le ciel. Si quelque attrait vous y convie , laissez allervos naissantes pensées sur cet océan des disputes humaines, mais que votre œil ne perde jamais de vue ie phare ini' iiiortel que la main de Dieu a placé sur le rivag':^ , et qui peut seul vous indiquer une route sûre à travers mille écueils; affrontez les abîmes de la science, cher- chez ù en creuser toutes les profondeurs; mais ne descendez dans celle nuit qu'eu portant devant vous le flambeau de la foi. (^)uclque guide qui se présente à vous, quelque génie qui s'offre à vous con- duire, n'abandonnez jamaiscelle lumière. Quand même le premier des esprits cé- lestes , celui qui approche le plus près le trôno de Dieu , descendrait ppur vous

dire le mot de tous les problèmes qui tourmentent l'esprit humain depuis six mille ans, et qu'aux rayons de cette in- telligsnce immortelle vous croiriez voir s'évanouir toutes îes ombres du monde physique et du monde moral, si une pa- role , une seule parole , descendue de la chaire éternelle ou siège l'héritier des pouvoirs que Jésus-Christ légua à un pauvre pêcheur de Galilée, vous avertis- sait de vous tenir sur vos gardes , que vous n'avez devant vous que He fausses clartés et un jour tro«»peur, fermez les yeux, rentrez avec simplicité dans les ténèbres d'une humble ignorance, préfé- rable mille fois à tous ces vains tonges de science et de philosophie qui ne fe- raient que vous endormir sur les bords d'un redoutable abîme , loin du centre des véritables lumières , loin du soleil des intelligences qui ne peut être autre que la parole de Dieu (1). »

Philosophie. Si la religion est le principe nécessaire de l'exi.'.tcnco de l'homme el de l'humanité , la science de la religion n'est pas tout l'homme, toute l'humanité. De la foi qui pose en Dieu la base commune de toutes les intelligences créées, naît la science, la philosophie qui constitue le développement, la vie propre de chaque intelligence.

Après nous être inclinés devant la pa- role révélée , après avoir écouté dans le silence ce que Dieu nous a dit de lui- même, de l'homme et du monde, travail- ler à concevoir , autant qu'il est en nous, ces mystérieux enseignemens; après avoir allumé le flambeau de noire raison au flambeau de la foi , essayer, à l'aide de cette lumière empruntée , de voir aufsi avant que possible dans la nuit qui nous entoure : en un mot , s'efforcer de deve- nir semblable à Dieu , <:n participant, suivant la mesure de notre intelligence finie, à sa science inlinie , c'est un droit inamissible de l'homme que r- tains hommes voudraient en vain lui contester , car Dien en écrivit lui-même le titre, en imprimant eu nous son image.

Ce noble, ce légitime exercict! de l'in- telligence, cet effort pour comprcjidre et

(I) Discours prononcé à la distriliution des prix, août 18S5.

REVUE. ->*

pour expliquer le mot de Dieu et de l'u- nivers, c'est ce qu'on nomme la phi- losophii^

Dp. la nature de la foi et de la philo- sophie découlent les rapports néces- saires qui doivent les unir.

La foi est le principe d'unité du monde