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SUR

L'HISTOIRE D'HAÏTI

PAR B. ARDOUIN

ANCIEN MINISTRE d'haÏTI TRES LE GOliVEUNEMENT FRANÇAIS, ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES.

TOME SEPTIÈME.

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PARIS CHEZ T/AUTEUR

RUE VANNEAU, 40.

1856

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ÉTUDES

L'HISTOIRE D'HAÏTI.

-Paris. Imprimerie de MOQUET, 92, eue de la Harpe.

ÉTUDES

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SUR

L'HISTOIRE D'HAÏTI

PAR B. ARDOUIN

ANCIEN MINISTRE d'hAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS, *NCI EN" SECRÉTAIRE D*ÉTAT DS LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBIU QUE ET DESCIXTBK.

TOME SEPTIÈME.

PARIS CHEZ L'AUTEUR,

RUE VANNEAU, 40.

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PÉRIODE HAÏTIENNE.

T. TU.

SUITE

de la

DEUXIÈME ÉPOQUE,

LIVRE DEUXIÈME.

CHAPITRE Y.

Le sénat remplace plusieurs de ses membres qui ont pris parti dans la rébellion de Christophe.

Il décrète une amnistie pour les fautes et délits commis antérieurement a la constitution.

Mena une loi sur l'organisation de l'administration générale, placée sous la direction d'un seul secrétaire d'État. Conduite de Gérin a cette occasion. Loi sur les patentes.

Pétion est élu Président (F Haïti. Lois abolissant le quart de subvention remplacé par l'impôt territorial, et sur le cabotage. Pétion prête serment pardevant le sénat. Il est seul autorisé a proposer des candidats aux emplois vacaus. Loi interprétative de celles rendues sur les propriétés confisquées des anciens colons. Loi fixant les appointemens des fonctionnaires et employés de l'administration. Promotions de généraux sur la pro- position de Pétion. Le sénat lui défère la faculté de désigner ceux des candidats qu'il croit propres a remplir les emplois vacans, d'entretenir les relations extérieures, de conduire les négociations, de conclure tous traités ou conventions d'alliance, de com- merce, etc., sous la réserve de sa sanction. Motifs de ces délégations de pouvoirs : mission politique de Théodat Trichet en Angleterre. Diverses lois sur l'enregistrement, le timbre et autres objets de finances, etc. Amnistie accordée aux insurgés de la Grande-Anse. Le territoire soumis a Christophe est déclaré en état de révolte. Diverses lois sur l'or- ganisation d'un régiment de dragons, d'un corps de gendarmerie, des demi-brigades d'in- fanterie, sur la police des villes, sur celle des campagnes. Pelion propose au sénat de vendre une habitation a chaque officier de l'armée, de tous grades :1e sénat n'accueille pas sa proposition. Examen de leurs vues respectives sur le système agricole de la Répu- blique, par l'analyse de la loi sur la police des campagnes. Lois sur la discipline mili- taire et sur la direction des douanes. Comparaison entre le système fiscal de l'Empire et celui de la République. Effets produits dans les campagnes, par l'exemple que trace Pétion sur ses fermes, aux propriétaires et fermiers de l'Etat. Lois sur le commerce, sur l'avancement dans l'armée, sur les vols de café dans les campagnes. Mesures ordonnées par le sénat, a l'occasion de dilapidations commises dans les finances.

Reprenons la suite des travaux législatifs du Sénat de la République d'Haïti, de ses mesures d'administration et d'organisation politique.

Dans sa séance du 4 mars, considérant que Romain,,

4 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

Toussaint Brave, Magny et Charéron, élus sénateurs et appelés en janvier à venir prêter serment, avaient définiti- vement pris parti dans la rébellion de Christophe, il les déclara déchus de cette dignité et élut à leur place Mont- brun, Larose, Pelage Varein et Mode. Il nomma en même temps Voltaire en remplacement de Thimoté, qui avait paru s'être évadé du Port-au-Prince pour aller se ranger parmi les rebelles. Excepté Montbrun, les autres élus ac- ceptèrent'.

Le même jour : « voulant pacifier toutes les fautes « et délits commis dans tous les départemens sou- « mis à la République, antérieurement à la mise en ac- « tivité de la constitution, et considérant que le plus « bel usageque puissent faireles représentans delà nation, K de l'autorité qu'ils tiennent du peuple, est d'étendre la « clémence sur des individus que l'absence des lois et la « démoralisation du gouvernement précédent avaient pu « seules égarer, » le sénat décréta une amnistie, même envers ceux qui avaient été condamnés. Il étendit cet acte aux militaires et autres détenus, ou poursuivis pour cause révolutionnaire ou pour avoir manifesté une opi~ nion qui tendait à troubler l'ordre avant l'organisation du gouvernement républicain ; c'est-à-dire, à ceux qui s'étaient montrés attachés au gouvernement ou à la personne de Dessalines. Cette mesure était sage et bienveillante, propre à calmer les esprits, à les ramener à l'union.

Le 25 février, le comité des finances, présidé par Bon- net, avait présenté au sénat un projet de loi sur l'orga- nisation de cette branche essentielle du service public,

1 Montbrun fut ensuite remplacé par Louis Leroux, le 50 mars: il était le frère du généra! Hugues Montbrun.

[1807] CHAPITRE V. *f>

précédé d'un rapport qui fut l'œuvre de sou président. On y trouve les principes les plus judicieux, écrits avec une clarté remarquable, d'après lesquels l'administration . financière du pays, à peu de chose près, a toujours été réglée depuis. Nous en extrayons les passages sui- vans :

« Après avoir réfléchi sur les moyens à employer pour « dégager l'administration de tous ces rouages compli- ce quésqui la gênaient dans sa marche, nous avons pensé « que pour simplifier, il convenait de réunir la guerre, la « marine, les finances et les domaines sous un même « chef, ainsi que la constitution semblait l'avoir désigné en n'établissant qu'un seul secrétaire d'État.

« Ce système nous a paru le plus convenable à nos « localités : les bornes d'un petit État, qui permettent de « tout surveiller; le peu de sujets propres aux emplois, et la « pénurie de nos finances qui commande la plus sévère « économie, sont les motifs puissans qui nous. ont déter- « minés : d'ailleurs, l'expérience a déjà prouvé qu'il était « le plus avantageux à notre pays, puisqu'il a. été suivi « par tous ceux qui nous ont devancés.

« M. de Marbois, le plus grand administrateur que « Saint-Domingue ait possédé dans son sein, était en « même temps intendant des guerres, marine, finances, « justice, police, etc. C'est par la réunion de toutes ces « branches du service dans des mains aussi habiles, que « cet homme éclairé a acquis une si grande réputation et « a rendu Saint-Domingue la plus florissante des Antilles. « Sous lui, cette île était parvenue à un degré de splendeur « que, de longtemps, nous ne pourrons espérer d'at- « teindre.

Les successeurs de M. de Marbois ont marché sur

G ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI.

« ses traces ; et le général Toussaint Louverture, qui les a « suivies, a obtenu le plus grand succès dans l'adminis- « tration de ses finances. Sous le gouvernement du »c capitaine-général Leclerc, on s'en était écarté dans le « principe; mais l'expérience, bientôt après, y recon- « duisit les Français.

i C'est donc le système d'une seule administration '< qui a toujours paru le plus convenable à Haïti ; c'est « aussi celui que nous avons cru devoir suivre... * »

Selon l'esprit de ce rapport, le sénat discuta le projet et rendit une loi, le 7 mars, sur l'organisation de l'admi- nistration en général, comprenant la guerre, la marine, les finances elles domaines nationaux. Elle contenait 13 titres et 72 articles: les attributions, la comptabilité, le service, l'admission, l'avancement, les appointemens, etc., de tous les agenset employés de cette administra- tion, furent clairement établis et définis; un trésorier général fut institué.

Dans la discussion du projet, le général Gérin l'avait fortement combattu, parce qu'il contrariait ses vues administratives et que de fait, il abrogeait le décret impé- rial du 1er février 1806, qu'il avait fait rendre comme ministre de la guerre et de la marine. Afin de contre- carrer Bonnet, il proposa, dans la même séance, d'insti- tuer pour chaque arrondissement, un censeur qui au- rait des pouvoirs extraordinaires sur toutes les branches du service public, prétendant que ce serait le seul moyen de procurer des ressources financières au pays, de remé- dier aux abus, etc. Mais il ne visait pas, nous le croyons, à établir un système fédéral, ainsi que le dit l'Histoire d'Haïti, t. 3, p. 399 : il était trop despote pour vouloir

1 Voyez le Recueil des actes publié par M. Linslant. t. 1", p. 218.

[1807] CHAPITRE V. 7

diviser le pouvoir et le pays, surtout ayant l'espoir d'être le Président d'Haïti. Le projet de Bonnet le contrariait encore, dans le cas il ne l'aurait pas été, parce qu'il eût espéré alors de continuer à être ministre de la guerre et de la marine, sous le titre de secrétaire d'Etat, tandis qu'en disant qu'il n'en fallait qu'?m seul, c'était lui ôter cet espoir d'avoir l'armée et les forces navales sous sa direction '.

« Au lieu de combattre le projet, il en attaqua lerap- « porteur lui-même, le général Bonnet... il en vint à « son égard à des personnalités qui offensèrent la dignité « de l'assemblée. » Et Daumec ayant soutenu le projet, tout en faisant des éloges de Gérin et de ses capacités administratives : « Gérin, d'une humeur fougueuse, se « voyant contrarié, lui dit avec colère : Votre discours « est plein d'absurdités; d'une autre part, ne devriez- « vous pas savoir qu'on humilie un citoyen en faisant « son éloge en sa présence ? Il sortit aussitôt de la « salle, plein de fureur... De ce moment date l'origine «. de la chute de son prestige 2 »

Au fait, quand Daumec le louait par rapport « à ses « capacités administratives, » et qu'il donnait la préfé- rence aux propositions de Bonnet, c'était plutôt le tourner en dérision. Toutefois, cette scène inconvenante acheva de ruiner le prestige du général du Sud, déjà fortement

1 II est même permis de croire que le caractère de Serin et l'opposition qu'il faisait déjà aPétionetmême au sénat, influèrent sur l'établissement d'un seul secrétaire d'État; car Pétion réunissant les suffrages les plus éclairés pour la présidence, si on avait voulu un secrétaire d'État de la guerre et de la marine, il eût été difficile de ne pas nommer Gérin a cette charge qu'il avait occupée sous l'Empire, pour le contenter, le consoler; et alors il eût été continuel- lement en lutte avec Pétion et le sénat.

2 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 412. C'est par erreur que M. Madiou dit que cette loi fut rendue le 9 mars; elle porte la date du 7 : donc la scène de Gérin aurait eu lieu le 7, et non pas le 9, jour de l'élection de Pétion.

8 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

ébranlé dans l'esprit des hommes raisonnables. Sa colère fut telle, qu'il jeta son chapeau galonné au milieu de la salle des séances.

Après sa sortie, le sénat rendit une loi sur les patentes, que le comité des finances avait également préparée. Cet impôt dut être payé par ceux qui y étaient assujétis, à partir du 1er avril suivant.

Chacnn des sénateurs demeura convaincu qu'on ne pouvait plus ajourner l'élection du nouveau Président d'Haïti, afin de mettre un terme à cette véritable anar- chie qui se manifestait au sommet de la société. A cet effet, le sénat se réunit le 9 mars. Pétion continuant d'être malade, ne put assister à cette séance; maisGériny vint. Soit qu'il pensât qu'après la scène de colère du 7, il était déplacé dans ce corps auquel il avait manqué d'égards, soit qu'il voulût faire sentir son importance et influer sur l'esprit de ses collègues, il remit au sénat, à l'ouverture de la séance, une lettre par laquelle il donnait sa démis' sion de sénateur. Le sénat déclara ajourner à y statuer, pour qu'on pût obtenir de lui de renoncer à cette résolu- tion : en effet, il n'y donna pas suite immédiatement *.

Sur la proposition d'un sénateur, que, vu la vacance de la présidence depuis la rébellion de H, Christophe, le bien public exigeait impérativement qu'il fût procédé à son remplacement, le scrutin circula ; et sur 1 6 votans, le général Pétion réunit 15 voix, et les généraux Gérin, Yayou et Magloire Ambroise chacun une. En conséquence, Pétion fut proclamé Président d'Haïti \

1 Voyez le procès-verbal de la séance du 9; il y est question d'une lettre de Gérin, sans mention de son objet; mais celle qu'il écrivit au sénat le 11 janvier 1808, pour renouveler sa démission, le dit formellement.

2 II fut remplacé au sénat, le 1" avril, par le citoyen Neptune, sur le refus du citoyen Roi- lin, élu le 30 mars. L'un et l'autre étaient députés du Nord a l'assemblée constituante.

[1807] CIIAP1TIIE v. !)

L'Histoire d'Haïti relate ainsi ces particularités.

« Le peuple de l'Ouest, dit-elle, désignait le général « Pétion, et celui du Sud le général Gérin. La plupart « des sénateurs penchaient pour ce dernier. Bonnet était « peut-être le seul qui désirât ardemment la nomination « de Pétion en lequel il reconnaissait les principales qua- rt lités d'un chef d'État, des mœurs douces, démocrati- « ques, tout ce qu'il fallait pour faire prendre racine aux « institutions nouvelles. Gérin, au contraire, était violent, « despote et toujours prêt à remplacer la loi par sa volonté. « Déjà, il avait soulevé contre sa personne les passions « de beaucoup de citoyens, en soutenant dans un cercle « d'officiers, en présence de David-Troy, que le fils d'un « paysan n'était pas l'égal du sien, même aux yeux de la « loi... Le sénat se réunit... Pétion avait eu l 'adresse de u ne pas se présenter à la séance ; mais Gérin s'y était « rendu, quoique la plupart de ses collègues lui fussent « favorables. Il se croyait tellement certain d'être élu, « qu'il avait déjà fait faire son costume de Président a d'Haïti1. » (Vient ensuite la scène attribuée à ce gé- néral, et placée mal à propos au 9 mars.) « Bonnet, « qui désespérait déjà de la nomination de Pétion, prit « avantage de cette circonstance, et dit aux sénateurs : a Mes collègues, si le général Gérin, qui est notre égal, « froisse ainsi à notre égard toutes les convenances, « que ne fera-t-il pas s'il devient le premier magistrat « de la République ? Ne serait-il pas de l'intérêt de la « saine liberté, qu'on nommât président le général Pétion « qui, par sa modération, son patriotisme éprouvé, son « républicanisme vrai, nous offre toutes sortes de garan-

1 Le coslume du Président d'Haïti n'ayant été décrété que le 26 mars, nous croyons que cette tradition a calomnié Gérin gratuitement.

iO ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

« ties ? Ses paroles produisirent une impression pro- « fonde sur l'assemblée... * »

Nous savons que Bonnet prit une grande part à l'élec- tion de Pétion, et cela prouve en faveur de son cœur comme de son esprit judicieux; mais nous contestons qu'il fût le seul qui désirât sa nomination : Lys, David- Troy, Magloire Ambroise, Yayou, Fresnel, etc., étaient des hommes qui ne pouvaient que le désirer également. Et comment admettre que la plupart des sénateurs pussent préférer Gérin à Pétion, lorsqu'on voit constam- ment percer l'influence de ce dernier dans tous les actes de ce corps, à partir du 18 janvier il reprit ses séan- ces? Si notre devancier convient que son compétiteur était violent et despote, qu'il avait soulevé bien des pas- sions contre lui, il doit présumer aussi que les sénateurs étaient assez clairvoyans pour découvrir eux-mêmes en Gérin, ces défauts qui ne le recommandaient pas à leur vote. Il suffisait, pour l'écarter du scrutin, de cette étrange prétention qu'il manifesta, qu'un cultivateur de nos campagnes n'était pas /Vga/ de son fils ; car les mem- bres de ce Sénat de 1807 étaient sincèrement animés de cet esprit de liberté et d'égalité qui assura plus tard le triomphe de la République sur la Royauté de Christophe, qui fit disparaître les privilèges de sa noblesse devant le simple et beau titre de citoyen d'Haïti.

Mais il est vrai que plusieurs des sénateurs du Nord, ou séduits par le caractère belliqueux de Gérin, par sa hardiesse heureuse dans l'insurrection du Sud, ou mus par des sentimens hostiles à la République, voulaient le porter à la présidence. Les uns le croyaient plus apte que Pétion, à raison de la maladie de ce dernier et des né-

1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 411 et 412.

[1807] CHAPITRE V. H

cessités de la guerre ; les autres désiraient servir Chris- tophe par ce choix : ils cédèrent aux observations de leurs collègues, et surtout de Bonnet '. Le jour de l'élec- tion, il y avait cinq sénateurs du Sud présens à la séance, indépendamment de Gérin : si celui-ci n'eut qu'une voix, il nous est permis de douter que le peuple du Sud le dé- signait à cette charge a.

Quoi qu'il en soit, aussitôt l'élection terminée, le sénat députa vers Pétion, les sénateurs César Thélémaque et Daumec pour lui annoncer sa nomination. Il accepta avec calme et dignité, mais avec reconnaissance, ce haut té- moignage de l'estime et de la confiance de ses collègues, que justifiait l'attente publique; et il leur annonça que le lendemain, il se présenterait pardevant le sénat pour prêter son serment. Au retour des deux sénateurs, une salve d'artillerie annonça cette nomination intelligente du sénat, et la population du Port-au-Prince, comme l'armée, applaudit à cet heureux événement qui présa- geait tant et de si grandes choses.

Voulant en quelque sorte inaugurer par une mesure bienfaisante, l'ère nouvelle qu'il ouvrait pour Haïti, le Sénat, dans la même séance du 9 mars, rendit la loi qui

1 Le sénateur Manigat, en me racontant les circonstances relatives a l'élection de Pétion, me dit qu'il allait voter pour Gérin, lorsque Bonnet l'en détourna en particulier et non pas en séance. « Je croyais Gérin plus militaire et plus influent sur l'armée que Pétion; et puis, « il avait été le premier à se déclarer contre l'empereur. » Quant a Ferrier, et même Lamo- the Àigron dont on saura bientôt la conduite, ils ne pouvaient que désirer le triomphe de Christophe, en voulant nommer Gérin. Les autres sénateurs du Nord ont pu le croire plus ca- pable que Pétion, sous le rapport militaire.

2 Les 6 sénateurs nommés pour le Sud, étaient Gérin, T. Trichet, D. Médina, Ch. Daguilh, Blanchet jeune et David-Troy. Et puis, on oublie que Pétion était fort estimé dans ce dépar- tement, pour sa défection en 1799, la courageuse défense de Jacmel et l'évacuation de cette place en 1800, la prise d'armes du Haut-du-Cap en 1802, a la tête de la 13" demi-brigade com- posée des militaires qui avaient servi sous Rigaud. Y avait-il un seul d'entre eux qui ignorât l'amitié qui existait entre Pétion et Geffrard, leur entente pour abattre Dessalines ? Gérin pouvait-il balancer l'influence de Pétion dans ce département? En 1810, le contraire fut dé- monlré, quand il conspira.

i2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI.

abolit le quart de subvention prélevé sur les produits du sol, en le remplaçant par un impôt territorial. Le pré- lèvement de la subvention occasionnait bien souvent des vexations aux cultivateurs des campagnes, les dé- tournait de leurs travaux, et gênait en même temps les propriétaires et les fermiers des biens domaniaux ; dé- sormais, ils allaient tous avoir la plus grande liberté, en portant leurs produits dans les villes ou bourgs pour les vendre au commerce, puisque l'impôt territorial se pré- lèverait à l'embarquement des denrées pour l'étranger. Un encouragement était donné par la même loi à la pro- duction du sucre, du sirop ou mélasse, du tafia ou rhum, exceptés des droits à l'exportation : le café y restait assu- jéti, pour mieux favoriser ces autres produits, résultats de la grande culture. La construction de warfs dans les ports ouverts au commerce étranger, prescrite par la loi, devait aussi faciliter ses opérations.

Le même jour, enfin, le sénat fit une loi sur l'organi- sation du cabotage. Par ses dispositions, elle laissait aux marins haïtiens toute leur liberté d'action, en ne les assujétissant qu'aux règles nécessaires en toutes choses ; les caboteurs payaient patente pour exercer leur industrie, comme tous autres industriels. Ces dis- positions nouvelles anéantissaient complètement l'œu- vre de Gérin, du 1er février 1806 : il dut éprouver autant de mécontentement contre Bonnet, président du comité des finances qui avait préparé cette loi, que par rapport à son influence dans l'élection de Pétion, et pour la loi rendue sur l'administration.

Le 10 mars, le sénat étant réuni au lieu de ses séan- ces, une salve d'artillerie annonça l'arrivée du général qu'il avait élu la veille, pour occuper la première magis-

[1807] CHAPITRE V. '"»

Irature tic la République. Les sénateurs le reçurent assis et couverts, afin de manifester la souveraineté du peuple dont ils étaient les représentai». Précédé du secrétaire d'État Bruno Blanchet, des généraux BazelaisetWagnac, d'officiers civils et militaires auxquels s'était joint Jacob Lewis, officier de la marine militaire des États-Unis, qui venait témoigner à cette occasion sa haute estime pour l'homme dont la justice et le patriotisme élevé l'avaient charmé, Pétion traversa la salle des séances au son delà musique et vint prendre un siège qui lui avait été préparé : appuyé sur des béquilles, à cause de sa maladie, il ne parut que plus intéressant aux yeux du sénat et des assis- tans 1.Gérin et les autres généraux ou officiers supérieurs, sénateurs, siégeaient parmi leurs collègues 2.

Le sénateur Jean-Louis Barlatier, président du sénat, prononça le discours suivant adressé à son élu :

Citoyen général,

Le sénat ayant senti la nécessité d'organiser le gouvernement, a procédé, dans la séance d'hier, à la nomination du Président d'Haïti ; le suffrage de ses membres a réuni la majorité en votre faveur, et vous avez été proclamé Président de la République haïtienne.

Le sénat, en vous élevant à la première magistrature de l'État, a cru rendre un hommage public à vos vertus et aux sentimens ré- publicains qui vous ont toujours caractérisé. Chargé du dépôt des 'lois et de la force armée, vous deviendrez, président, un sujet d'ému- lation pour tous ceux de vos compagnons d'armes qui parcourent

1 « Souffrant de douleurs rhumatismales et simplement vêtu, il se soutenait à peine, ap- « puyé sur des béquilles. » Hist. d'Haïti, t. 3, p. 413. Alors, pourquoi avoir dit, p. 411? « Pétion avait en l'adresse de ne pas se présenter a la séance : » ce qui fait naturellement supposer de sa part la ruse politique affectant le désintéressement, pour mieux cacher son ambition. Il lui était permis d'en avoir, car il l'a justifiée au-delà même de l'attente publique : de tels ambitieux sont rares en Haïti.

2 La présence de Gérin a cette séance est constatée dans sa lettre au sénat, du 11 janvier 1808 : mais il n'en signa pas le procès-verbal. « Je me rendis aux séances de sa réception, «a-t-ildit, mais conservant tacitement \e sentiment de ma démission » produite dans la séance du 9 mars.

14 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

la même carrière que vous. Votre attachement à la République, votre soumission aux lois, et votre zèle à les faire exécuter, sont les puissans motifs qui ont déterminé le corps législatif à vous placer à la tête du gouvernement et de la force armée. Puisse Dieu vous conserver l'heureux caractère qu'il vous a départi, et vous rendre toujours l'objet de l'admiration publique !

N'oubliez jamais, président, que le salut de la République dépend de l'harmonie qui doit exister entre le pouvoir exécutif et le corps législatif : s'en écarter, ce serait compromettre le salut de l'Etat, et l'exposer à des déchiremens. La crise politique doit cesser quand le gouvernement est organisé *.

Après ce discours qu'il entendit debout et découvert, afin de témoigner lui-même de son respect pour la sou- veraineté nationale, pour la majesté du peuple dont le vœu avait guidé ses représentais, il répondit en ces ter- mes :

Sénateurs,

Elevé, par votre choix, à la première magistrature de l'Etat, de- venu, en quelque sorte, le dépositaire du bonheur et des destinées de notre pays, j'ai l'honneur de vous déclarer que je serais effrayé de l'étendue des obligations que vous m'imposez, si je n'étais cer- tain de trouver dans vos lumières, dans votre sagesse et dans votre énergie, toutes les ressources dont j'aurai besoin. Cette idée, séna- teurs, doit me rassurer ; et, acceptant avec confiance la nouvelle mission dont vous m'honorez, mon cœur va prononcer dans le sein du sénat, le serment que la constitution prescrit au Président d'Haïti :

Je jure de remplir fidèlement V office de. Président d'Haïti, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution.

Que les armes confiées au peuple pour la défense de sa liberté, se dirigent contre ma poitrine, si jamais je concevais le projet auda- cieux et impie d'attenter à ses droits; si jamais j'oubliais que c'est après avoir contribué à punir de mort un tyran dont l'existence était un tort de la nature, que c'est après avoir contribué à en pros-

1 Cette phrase paraît avoir été à l'adresse de Gérin, pour l'inviter a cesser son opposition; car on ne peut entendre ainsi de la guerre civile.

[1807] CHAPITRE V. tTi

crire un autre, qui, par sa folle ambition, a allumé parmi nous le feu de la guerre civile, que je me vois élevé à la Présidence d'Haïti !

Le président du sénat l'invita alors à venir prendre place à sa droite. « La joie était peinte sur tons les visa- « ges... Un membre propose, vu l'état de maladie « se trouvait le Président d'Haïti, de lever la séance. l » Cette proposition constate clairement la cause de sa non- comparution à la séance de son élection.

Pétion retourna à sa demeure avec le même cortège qui l'avait accompagné au sénat. Ce corps se sentit enfin à l'aise, après l'avoir investi du pouvoir de présider aux destinées de la République ; car il était assuré en quelles mains il avait remis les rênes du gouvernement. L'armée et le peuple partagèrent sa confiance.

« La nomination du général Pétion à la présidence « inspira aux citoyens sages et vraiment éclairés, aux \sl- (( boureurs et aux troupes de l'Ouest, la plus grande con- « fiance en l'avenir. Les partisans de Gérin éprouvèrent « un mécontentement qu'ils ne craignirent pas de témoi- « gner et qu'ils formuleront sous peu en conspiration.2 »

Il n'y eut pas seulement que l'Ouest qui fut satisfait de la nomination de Pétion, le Sud le fut également ; et quand, trois années après, Gérin formula son méconten- tement en conspiration, il ne compta pas plus de cinq à six partisans dans ce dernier département. Voilà la vérité.

L'influence de Pétion sur ses collègues au sénat était si réelle; ils avaient une telle confiance en lui , que , deux jours après qu'il eût prêté son serment, le sénat rendit un arrêté, le 12 mars, par lequel il l'autorisa à proposer seul les candidats aux emplois vacans de l'administration.

1 Procès-verbal de la séance du 10 mars 1807.

2 Hlst. d'Haïti, t. 3, p. 413.

!() ETUDES SLU L HISTOIRE I) HAÏTI.

Le 16» d'après une explication qu'avait demandée le secrétaire d'État , en interprétation de l'article 19 do l'arrêté du 7 février 1804 maintenu par la loi du 9 fé- vrier 1807, le sénat rendit une nouvelle loi suivant la- quelle cet article 19 ne devait être exécuté que pendant la guerre civile existante et une année après son extinc- tion. Quoiqu'il accusât la tyrannie de Dessalines d'avoir dicté les dispositions de cet article, on reconnaît son em- barras pour en formuler de nouvelles qui n'exposassent point le domaine public à être envahi par une foule de réclamations injustes. Ce qui ressort de cette nouvelle loi, c'est que l'annullation des ventes, donations ou testamens faits par un émigré en faveur d'un Haïtien, fut maintenue comme l'avait ordonné Dessalines, à partir du 11 bru- maire an XI ou 2 novembre 4 802, jusqu'au 7 février 1804; de tels actes ne pouvaient être valables qu'anté- rieurement à la première époque et postérieurement à la seconde ; et encore , des formalités minutieuses furent prescrites pour les faire admettre.1

Le même jour, 16 mars, une loi fixa les appointemens des fonctionnaires et employés de l'administration des finances, à un taux raisonnable; mais à raison de la guerre et de la perturbation survenues dans les revenus publics, ils ne durent en être payés que de la moitié, tant que la guerre durerait. Cette disposition n'a pas moins conti- nué son effet après qu'elle eut cessé.

Le 19, « le sénat, prenant dans la plus haute consi- « dération le message du Président d'Haïti, en date du « 14 de ce mois; voulant récompenser d'une manière écla- « tante les services rendus à la patrie par des militaires « distingués, et que l'impéritie du gouvernement précé-

1 Voyez celte loi au Recueil des actes publié par M. Linstant, tome 1"., p. 247.

[1807] CHAPITRE Y. 17

« dent avnit laissés dans l'oubli, » il promut le général de brigade Bazelais au grade de général de division, pour être le ehef de l'état- major de l'armée; le général de brigade Magloire Ambroise au grade de général de divi- sion, pour commander en chef le département de l'ouest; le général de brigade Yoyou au grade de général de divi- sion, commandant des arrondissemens de Léogane et du Port-au-Prince» ayant sous ses ordres le colonel Lys par rapport à ce dernier ; l'adjudant-général Bonnet au grade de général de brigade, commandant l'arrondissement de Jacmel; et enfin, le colonel Lamarre devint adjudant-gé- néral pour être activé dans l'armée.

Cette déférence pour la recommandation faite par Pé- tion au sujet de ces officiers de mérite, fit sentir la con- venance de lui attribuer la faculté de proposer des candi- dats pour toutes autres places vacantes. Le même jour, un arrêté fut rendu à cet effet en ces termes :

Le sénat, voulant conserver la bonne harmonie qui doit exister entre le corps législatif et le pouvoir exécutif, arrête ce qui suit :

4. A l'avenir, le Président d'Haïti est invité à présenter au sénat trois candidats, lorsqu'une place, supérieure sera vacante.

2. Le président est aussi invité à désigner celui des trois candi- dats qu'il croira le plus propre à remplir la place désignée.

Deux jours après, le 21 mars :

Le sénat, sur la proposition d'un de ses membres, vu les circons- tances, et sans déroger à l'acte constitutionnel, déclare qu'il y a urgence, et décrète ce qui suit :

4. Le droit d'entretenir les relations politiques au dehors, con- duire les négociations, est délégué provisoirement au Président d'Haïti.

2. Le Président d'Haïti peut arrêter, signer ou faire signer avec les puissances étrangères, tous traités d'alliance, de commerce, et généralement toutes conventions qu'il jugera nécessaires au bien de l'Etat.

T. VII. 2

18 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI.

Ces conventions et traités sont négociés au nom de la République d'Haïti, par des agents nommés par le Président d'Haïti et chargés de ses instructions.

Dans le cas un traité renfermerait des articles secrets, les dis-r positions de ces articles secrets ne pourraient être distinctives des articles précédens.

Les traités ne sont valables qu'après avoir été examinés et ratifiés par le sénat.

Il résulte de ces divers actes, que l'assemblée consti- tuante, en restreignant dans la constitution et sur la pro- position de Pétion, les attributions du pouvoir exé- cutif pour les accorder au sénat, déféra effectivement la dictature à ce corps, dans la prévision que H.Christophe eût pu accepter la présidence de la République, malgré ces restrictions. La cause de cette concentration de pou- voirs dans les mains du sénat, se serait trouvé Pétion pour influer sur leur exercice, ayant cessé par sa nomina- tion à la présidence, l'effet en devait cesser aussi \ C'est encore la plus forte preuve que, dans la pensée des çons- tituans qui contribuèrent le plus à la constitution, Pétion leur paraissait le plus digne d'être appelé à cette première magistrature ; et comme ils entrèrent tous au sénat, il s'ensuit qu'il n'est pas vrai que la plupart des sénateurs songeaient à y élire Gérin.

Il y a de plus, dans ces actes du sénat, un indice évident qu'il voulut mettre Pétion en mesure de briser, non-seulement l'opposition que lui faisait Gérin, mais la résistance qu'eût voulu tenter contre le Président d'Haïti

1 L'assemblée constituante ayant pu et déférer au sénat, les principales attributions du pouvoir exécutif, le sénat pouvait et devait a son tour les déléguer, moins au Président d'Haïti qu'à Pétiun, qui absorbait l'influence nécessaire à la direction des affaires publiques. En vain dirait-on que ce corps dérogeait à la constitution : il rentrait dans l'observation des principes de toute bonne constitution qui exigent la séparation des pouvoirs, que l'exécutif ait ses attributions naturelles.

[4807] CIIAPITKE V. 10

tout autre général de l'armée, dans le moment l'am- bition animait les esprits ; car, en lui aeeordanl la faculté de désigner, parmi les trois candidats qu'il proposerait pour toute charge supérieure, pour tout emploi vacant, celui qu'il croirait le plus digne ou le plus propre à y être appelé par le sénat, c'était effectivement lui déférer le droit d'y nommer lui-même. Ce corps ne pouvait pas méconnaître d'ailleurs l'immense influence qu'il exerçait et sur l'armée, et sur les citoyens des villes et des cam- pagnes : Péîion était réellement l'homme de la situation, du peuple, le seul chef à opposer à Christophe.

Le lecteur verra bientôt que les sénateurs se pénétrè- rent de plus en plus de cette vérité ; et quand le sénat lui-même entrera en lutte d' opposition avec Pélion, il conclura avec nous, que ses membres ne furent pas eon- séquens dans leur conduite.

A l'égard des relations extérieures attribuées au Prési- dent d'Haïti, rien n'était encore plus sage de la part du sénat. 11 est prouvé, par expérience, que les corps politi- ques ne sont pas propres à les conduire pour arriver à d'heureux résultats : le secret qu'elles exigent le plus souvent pour les mener à bonnes fins n'y p eut être par- faitement gardé. C'est donc au chef du pouvoir exécutif à exercer de telles attributions, sauf à soumettre les arrangemens convenus ou contractés, au pouvoir politi- que qui ratifie ou sanctionne, ou rejette.

Le motif particulier qu'eut le sénat pour prendre son arrêté du 21 mars, c'est qu'alors on envoyait Théodat Trichet en Angleterre afin de traiter avec la Grande- Bretagne, de la reconnaissance formelle de l'indépen- dance et de la souveraineté d'Haïti. Le parlement discu- tait à cette époque grande question qu'il résolut dans

20 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

cette année, et qui devait tant influer sur les destinées des Antilles et des autres colonies à esclaves : celle de l'abolition de la traite des noirs. Dans une telle occurence, Pétion et ses collaborateurs ne pouvaient négliger les intérêts de la patrie conquise au milieu d'elles, pour servir de refuge à toute cette race. Plus tard, nous dirons ce qu'obtint cette mission confiée à l'une de nos plus grandes capacités politiques ; et l'homme d'État devra examiner aussi ce qui peut servir d'excuse à la parcimonieuse philantropie du gouvernement britan- nique \

Le 21 mars, le sénat rendit une autre loi sur Y enre- gistrement et le timbre, en ordonnant d'exécuter d'an- ciennes lois françaises sur ces matières, qui avaient été en vigueur dans le pays. Mais le timbre seul put être établi, l'administration de l'enregistrement ne pouvant l'être, faute de sujets capables. Procédant encore en fa- veur de celle des finances, il rendit successivement di- verses autres lois sur l'impôt établi sur les guildives, sur la ferme des échoppes du marché du Port-au-Prince, sur l'impôt territorial à percevoir sur le coton et le cacao pro- duits dans le pays, sur le payement en argent du fermage des sucreries, sur celui du prix des fermes à l'État. Les négocians, marchands et autres industriels qui étaient établis au Port-au-Prince le 1er janvier, ne furent astreints à payer que la moitié du prix de leurs patentes, à cause du pillage qu'ils y subirent.

I On a vu au chapitre 8 du livre précèdent, que R. Sutherland, négociant anglais, était un agent non'accrédité de son gouvernement, et que, le 10 octobre 1806, il avait obtenu de Dessalines un privilège exclusif de commerce avec Haïti : ce qui le porta a écrire que, par un traité, la Grande-Bretagne pourrait s'assurer de grands avantages. Comme il résidait au Port-au-Prince et qu'il fut très-attaché a Pétion, il est probable qu'il a pu aussi conseiller celte démarche auprès du gouvernement britannique. L'abolition de la traite des noirs eut lieujar l'acte du parlement en date du 2 mai 1807 : cet acte fut discuté longuement.

[1807] CHAPITRE V. 21

En même temps, le sénat décrétait le costume de ses membres et celui du Président d'Haïti *, interdisait à ses membres de s'absenter du Port-au-Prince, déterminait leur place parmi les troupes en cas de nouveau siège con- tre cette ville, ordonnait une cérémonie funèbre à la mémoire des défenseurs de la patrie, morts pour la cause de la liberté, fixait les honneurs à rendre aux militaires blessés dans les combats, et instituait quatre fêtes natio- nales : celles de l'Indépendance, le 1er janvier ; deY Agri- culture, le 1er mai ; de la Constitution, le 5 juillet ; et de la Liberté , le 17 octobre.

Le G avril, une loi accorda amnistie aux insurgés de la Grande-Anse, pour les porter à rentrer sous les lois de la République, en considérant qu'ils avaient été égarés par des malveillans. Mais elle ordonna aussi que la force armée serait déployée avec vigueur contre tous ceux qui persisteraient dans leur rébellion. Si cette loi produisit quelques soumissions, il ne fallut pas moins continuer l'emploi des moyens coercitifs contre la plupart des in sur- gés. Déjà, à l'arrivée du général Francisque et de la 15e demi -brigade, sous les ordres du colonel Borgella, ils avaient obtenu quelques succès contre ces insurgés2; Jean-Baptiste Lagarde, Barthélémy Dulagon et d'autres chefs secondaires, comme eux, ayant été faits prisonniers, les deux premiers avaient été graciés d'après l'avis de

1 Ce fut le petit costume des sénateurs et du président qui fut décrété : pour les premiers, habit carré de drap bleu, doublure en soie rouge, etc. ; pour le président, habit carré de drap écarlate, doublé en soie blanche, etc. Lui seul portait un panache bleu.

A la même époque, Pétion dessina lui-même le faisceau d'armes de la République, ayant des drapeaux aux couleurs nationales bleue et rouge, comme pendant la guerre de l'indé- pendance. Mais il plaça ces couleurs horizontalement pour mieux distinguer le drapeau haïtien du drapeau français elles sont placées verticalement. Dans le drapeau de Chris- tophe, les couleurs noire et rouge restèrent comme du temps de Dessalines, placées verti- calement.

2 Dans un des combats qui leur furent livrés, Borgella reçut une balle au bras gauche.

22 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hàÏTI.

Thomas Durocher, et les autres fusillés : les deux graciés obtinrent la soumission de beaucoup d'autres, à cause de l'influence qu'ils exerçaient parmi eux. C'est ce qui paraît avoir déterminé cette loi portant amnistie en fa- veur de tous ceux qui se soumettraient.

On peut comprendre cet avis donné par Thomas Du- rocher, sans admettre avec l'Histoire d'Haïti, t. 5, p. 395, « qu'il alimentait sourdement le mouvement insurrec- « tionnel, et qu'il se montrait indulgent à l'égard des « prisonniers, parce qu'il les avait portés à la révolte. » Ayant été pendant longtemps inspecteur de culture dans la Grande-Anse, il connaissait tous les hommes de ces localités qui étaient influens sur les cultivateurs ; en con- seillant aux chefs qui agissaient contre les insurgés, de pardonner à J.-B. Lagarde,ilfit obtenir un premier résultat qui en présageait d'autres; et le sénat, comme Pétion, comme Gérin, eurent confiance dans la mesure de l'am- nistie. Si Thomas Duroeher, d'accord avec Bergerac Tri- chet, avait été réellement l'auteur de cette révolte, il est impossible que toutes ces autorités n'en eussent pas été informées par quelque indiscrétion ou quelque aveu de la part des insurgés. La loi portant amnistie disait dans ses motifs: « Le sénat, ayant été suffisamment in- « formé des causes qui ont occasionné l'insurrection « des cultivateurs de l'arrondissement de la Grande- « Anse, etc. » Il faut donc admettre que toutes les au- torités qui concoururent à l'éclairer, étaient elles-mêmes bien renseignées à ce sujet.

Après cette loi d'amnistie, le lendemain 7 avril, le sé- nat en rendit une autre qui déclara en état de révolte tout le territoire soumis à Christophe: elle ordonna de faire croiser tous les bâtimens de la République sur ces côtes

[1807] CHAPITRE V.

pour capturer ceux du cabotage ennemi, de délivrer des lettres de marque aux personnes qui voudraient armer des navires contre les révoltés de l'Artibonite et du Nord.

Le 8, un arrêté ordonna la célébration de la fête pro- chaine de l'agriculture, avec pompe et grandes cérémo- nies, sans doute pour stimuler leshabitans des campagnes dans les travaux de culture.

Le 10, un décret fit des promotions dans l'état-major du Président d'Haïti et dans celui du général Yayou. Le chef d'escadron Boyer devint colonel, chef de f état-major de Pétion ; le chef d'escadron Chauvet, adjudant-général, chef de celui de Yayou.

Le même jour, une loi forma un seul régiment de dra- gons, de ceux du Sud et de l'Ouest, de 515 hommes, état" major et cavaliers compris.

Une autre loi de la même date organisa le corps de gendarmerie en deux divisions, l'une pour l'Ouest, l'au- tre pour le Sud, composé en tout de 784 hommes. Il fut destiné « à la restauration de la culture, à rétablir la po- « lice des campagnes, à assurer l'exécution des lois , la « tranquillité publique et la sûreté des citoyens, en ré- « primant les attentats portés journellement à l'ordre « public, à la vie et aux propriétés des individus, en « faisant cesser les vols et les brigandages que le défaut « de police occasionnait. » Ces divers objets confiés à la gendarmerie prouvent que la perturbation existait dans la société, comme après toute révolution suivie de guerre civile.

Un message du sénat au Président d'Haïti, du 11, l'in- vita à faire placer sur les habitations de l'intérieur, les habitans et cultivateurs des cantons de l'Arcahaie, des Crochus, des Grands- Bois et du Mirebalais, réfugiés au

24 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI.

Cul-de-Sac ou au Port-au-Prince, en fuyant les atrocités des agents de Christophe. Cette sollicitude du sénat en- vers ces concitoyens fut un acte méritoire.

Le 15 avril, il rendit un arrêté pour fixer le choix du local de ses séances, et sa garde à 50 grenadiers, et invi- ter les citoyens à assister à ses séances, afin de se con- vaincre que le sénat prenait les intérêts du peuple dans toutes ses résolutions.1 Cette décision est aussi curieuse que naïve, et prouve que le peuple semblait indifférent aux discours surtout de ses législateurs: c'est que l'on ne forme pas tout d'un coup une nation au régime par- lementaire, et lorsque d'ailleurs les lumières sont peu répandues dans la société. Au reste, le sénat haïtien eût pu, longtemps après, regretter ce peu d'empressement de la part du public, à venir à ses séances.

Le même jour, il organisa l'infanterie de la République par une loi. Chaque demi-brigade, au complet, dut être de 1861 hommes dont 1701 portant fusils: elle était com- posée de 3 bataillons à 9 compagnies chacun.

Le 18, une loi fut rendue sur la police des villes : elle assigna les attributions respectives des juges de paix et des commandans de place, chargés de la police, et créa des commissaires sous leurs ordres, et un corps d'hommes préposés à cette police, qui devaient être pris parmi les pères de famille et parmi les individus d'une moralité connue. Les dispositions de cette loi étaient générale- ment bien entendues : leur exécuîion seule devint une

1 En fixant sa garde a 50 grenadiers, le sénat adressa un message au Président d'Haïti, il se plaignait que les autorités de la place lui en fournissaient une « composée de 4 soldats « en lambeaux, représentant plutôt la garde d'une tabagie que celle des représentais du « peuple. » Yayou et Lys, commandant l'arrondissement, étant sénateurs, c'était a eux de veiller a cela ; mais le sénat sembla en adresser le reproche a Pétion. C'est alors que le palais du sénat fut fixé dans la rue du Centre ; auparavant il siégeait dans une maison près du quai.

[1807] CHAPITRE V. 25

chose difficile, à cause du peu d'hommes capables, même dans les grandes villes.

Le 21 avril, une autre loi fut rendue dans les mêmes idées, « concernant la police des habitations des campa- « gnes, les obligations réciproques des propriétaires et « fermiers, et des cultivateurs. »

Déjà, dans ses méditations sur les moyens d'assurer le bien-être à ses concitoyens, d'être juste envers tous, de récompenser les services de ses compagnons d'armes, Potion avait adressé au sénat un message qui fut produit dans la séance du 7 avril. Il lui proposait de rendre| une loi qui permettrait « de vendre une habitation à chaque « officier, sans distinction, depuis le général jusqu'au « sous-lieutenant : » ce sont les termes du procès-verbal de cette séance auquel on est forcé de recourir, par la perte du message '. Le sénat avait nommé alors cinq de ses membres, Bonnet, Lys, David-ïroy, César Théléma- que et Leroux, pour examiner cette proposition en comité secret de législation ; et c'est d'après cet examen que la loi du 21 fut rendue. Ne pouvant connaître les motifs par lesquels Pétion appuyait sa proposition, nous/!evons néanmoins essayer de les saisir, afin de nous expliquer la divergence qui exista sur cette question, entre ses vues et celles du sénat : on comprendra mieux certaines dis- positions de la loi dont il s'agit.

Le système affermage des biens vacans avait été^ima- giné en 1796, parce que les propriétaires étant absens

1 Le 14 mars, le sénat avait nommé Desrivières Chanlatte, frère de Juste Chanlatte, en qualité de secrétaire rédacteur de ses actes. C'était l'homme le moins propre a prendre soin de ses archives : le sénat fut obligé de le renvoyer. Pétion le prit alors dans^ses [bureaux comme principal secrétaire ; il y mit le même désordre et dut cesser ces fonctions. Mais [il était instruit, ayant été élevé en France.

26 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI.

du pays, ces biens séquestrés étaient régis pat' l'admi- nistration des domaines et qu'ils dépérissaient chaque jour : ce système produisit d'heureux résultats, tant que dura cet état de choses. Mais alors même, et lorsque, sous le gouvernement de Dessalines, les biens des colons fu- rent confisqués et devinrent propriétés domaniales, quel- les étaient les personnes qui pouvaient le mieux affermer ces biens, les exploiter et en tirer avantage ? Quelles étaient celles qui obtenaient la préférence de l'adminis- tration, tant parleur position que par l'influence qu'elles exerçaient dans le pays?

A ces questions, le lecteur a déjà compris que ce sont les chefs militaires supérieurs, les hauts fonctionnaires publics et les individus qui, tenant un rang élevé dans la société, jouissaient d'une grande considération auprès des autorités. A ce sujet, il suffit de rappeler que, sous Tous- saint Louverture, le général Dessalines avait pour lui seul, ô2 grandes habitations sucreries affermées de l'ad- ministration des domaines. Dans un tel état de cho- ses, l'officier subalterne pouvait-il espérer même d'avoir une ferme de cette administration? Il en fut ainsi, ou à peu près, sous le régime impérial.

Le régime républicain ayant remplacé celui-là, les choses devaient changer. C'est ce dont Pétion paraît s'ê- tre pénétré : il craignait sans doute que l'influence des officiers supérieurs prépondérât encore dans le fermage des biens domaniaux. En outre, il prévoyait la difficulté d'obtenir exactement des fermiers de ces biens, le paye- ment du fermage dans un moment la guerre civile ré- clamait toutes les ressources financières du pays.

En effet, six jours après sa proposition, la loi du 15 avril ordonnait le payement d'un arriéré assez considéra-

[1807] CHAPITRE v. 27

ble; les fermiers devaient pour toute l'année 1800. « Le « Président d'Haïti est requis de donner les ordres les « plus stricts pour les y contraindre, les déposséder en « cas de retard au 50 juin suivant, et les poursuivre ri- « goureusemeut néanmoins, quels qu'ils soient, pour ce « payement. » C'était prescrire d'excellentes mesures dans la loi ; mais pour les exécuter contre des généraux, des colonels, c'était autre chose. La République avait besoin d'eux, était-il sage de les mécontenter? '

Diverses considérations politiques venaient à l'appui de la proposition de Pétion.

La guerre exigeait des officiers de tous grades un ser- vice actif et pénible, le sacrifice de leur sang, de leur vie pour la patrie. Ceux qui étaient fermiers de biens domaniaux, quel quefûtle soin qu'ils auraient mis dansleur gestion, étaient sûrs que ces biens passeraient en d'autres mains s'ils venaient à périr dans les combats; et alors, leurs familles se trouveraient dénuées de ressources en les perdant eux-mêmes. Une telle pensée, malgré le dévoue- ment le plus sincère, était propre à laisser des regrets dans l'accomplissement du devoir. En devenant proprié- taires par acquisition, ces officiers, au contraire, devaient le remplir avec plus de zèle, sachant qu'après leur mort, leurs femmes, leurs enfans auraient un asile et des res- sources pour subvenir à leurs besoins.

Du reste, quels rapports, quels liens existaient entre les fermiers et les cultivateurs qui exploitaient la terre? L'intérêt bien entendu de l'agriculture n'indiquait-il pas

1 Quand nous arriverons a l'administration du général Bonnet, secrétaire d'État, nous parlerons de la lutte qu'il eut a soutenir contre ces braves. Cette loi du 13 avril fut en grande partie son œuvre, comme toutes autres concernant les finances ; président du comité du sénat, il avait, sans contredit, plus de capacité en cette matière comme en bien d'autres, qu'aucun de ses collègues.

28 ETDDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

cette susbtitution de la propriété au fermage, afin d'éta- blir des relations plus intimes entre ces deux classes de personnes? Etait-il juste de continuer à considérer les cultivateurs comme des machines à récolter les denrées? L'impôt territorial, qui venait de remplacer le quart de subvention, le droit à l'exportation des produits, n'as- sureraient-ils pas au fisc un revenu plus certain que le fermage qui n'était pas exactement payé? Si le proprié- taire est naturellement plus intéressé à produire que le fermier, ilétait encore à présumer que le fisc allait gagner dans ce changement.

De plus, à raison même de la guerre civile, n'était-il pas convenable d'offrir à l'armée de Christophe, la pers- pective de plus de jouissances réelles sous les lois de la République? C'est ce qui pouvait résulter de la vente des biens du domaine aux officiers de tous grades.

Ces biens avaient appartenu aux colons qui, ainsi que le gouvernement français, conservaient toujours l'espoir d'y être réintégrés. Dans le temps la France possédait effectivement les deux tiers du territoire d'Haïti, où*la paix survenant en Europe, pouvait lui donner la facilité d'y envoyer des troupes, aliéner ces biens, les vendre aux chefs de l'armée haïtienne, c'eût été aussi une belle page à ajouter à l'acte d'indépendance d'Haïti, pour faire com- prendre à la France que son ancienne colonie lui avait échappé des mains pour toujours, puisque ce sol aurait passé en celles des défenseurs de la liberté qui l'avaient conquis.

Il y avait encore un autre motif de profonde politique, toute d'avenir, de prévoyance sage dans la proposition de Pétion au sénat. Dans l'ancien régime colonial, ^les colons blancs possédaient les deux-tiers des propriétés

[1807] CHAPITRE V. 29

foncières, et la classe intermédiaire entre eux et les es- claves possédait l'autre tiers. Or, tous les biens des co- lons et les terres non concédées étaient devenus pro- priétés domaniales ; mais les biens de l'ancienne classe intermédiaire restaient entre les mains de ceux de ces hommes qui avaient survécu aux orages révolutionnaires, ou entre celles de leurs familles, de leurs descendans. Comme ces citoyens formaient la classe la plus éclairée de la nation, depuis l'indépendance du pays, ils étaient naturellement appelés à occuper une grande partie des emplois publics, concurremment avec les émancipés de 1795: joignant à cette position sociale l'avantage de posséder en propre une partie des terres occupées, d'af- fermer encore des biens du domaine, l'influence qui en résultait pour eux était notable dans les affaires publi- N ques.

Dans une telle situation, n'était-il pas d'abord de toute justice de rendre aussi propriétaires des biens du domaine, ceux qui servaient dans l'armée depuis long- temps, qui avaient combattu pour la liberté et l'indépen- dance, qui combattaient encore dans l'actualité pour le maintien des institutions nouvellement établies, et qui, la plupart, ne possédaient rien en propre? N'était-il pas prudent ensuite, de, prévoir une jalousie qui eût pu écla- ter de la part de ces derniers contre les autres, de l'em- pêcher de naître, d'ôter tout prétexte, enfin, à une guerre sociale entre ceux qui ne possédaient rien et ceux qui possédaient beaucoup, propriétés, emplois, influence, quels qu'ils fussent ?

Telles étaient, probablement, les diverses considéra- tions qui motivèrent la proposition dePétion, moins d'un mois après son avènement à la présidence de la Républi-

30 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.

que. Si notre faible intelligence nous permet de les entre- voir, que d'autres ont pu exister dans l'esprit de ce vrai législateur, de ce grand politique qui avait suivi avec at- tention toutes les phases de nos révolutions incessantes ! Mais le sénat ne partagea pas ses vues : ni les procès- verbaux, ni les registres de correspondance ne nous ont appris ce qui fut répondu à son message. Cette réponse, ce fut la loi dont nous nous occupons, préparée par les cinq membres chargés de î'examiuer.

Par l'économie générale de cette loi, on reconnaît que le sénat, lui aussi, était influencé parles erremens du passé, malgré certaines innovations qu'il y introduisit et les adoucissemens portés dans les mesures qu'elle pres- crivait à l'égard des cultivateurs. La liberté proclamée en faveur de cette classe d'hommes, ayant été successi- vement réglementée, depuis 1795, par tous les gouver- nemens qui se succédèrent dans le pays, il lui parut qu'il ne pouvait se dispenser de la réglementer encore, tant il est difficile d'arriver aux idées simples qui sont plus favorables au droit naturel. La constitution avait dit, article 172 : « La police des campagnes sera soumise « à des lois particulières ; » on se prévalut de cette dis- position pour faire celle du 21 avril, qui, à certains égards, était contraire aux droits des citoyens, reconnus par le pacte fondamental. Ainsi, dit le sénat dans les motifs do la loi :

« Considérant qu'il est juste de maintenir danslajouis- « sance de leurs propriétés, les cultivateurs qui se sont « rendus acquéreurs de portions de terrain, sans avoir « égard à la quantité, et qu'il est nécessaire aussi de pré- « venir les abus qu'une trop grande extension donne- « rait à la liberté de ces sortes d'acquisitions ;

[1807] CHAPITRE v. 3!

« 1. Tout cultivateur actuellement propriétaire, n'im- « porte de quelle quantité de terre, en vertu de litre lé- « gai, sera maintenu dans sa propriété, pourvu que, (( dans l'an et le jour, il l'ait établi en cafiers, cotonniers « ou autres denrées. »

On conçoit qu'à l'établissement colonial, et même en- suite, quand le gouvernement accordait une concession gratuite de terrain pour être cultivé, il pût imposer la condition de l'établir dans l'an et le jour pour y être maintenu ; mais quand des hommes, des citoyens avaient acquis légalement une propriété à titre onéreux, leur imposer la même condition sous peine d'en être dé- possédés, c'était contraire à la constitution qui avait ga- ranti la propriété en général, sans distinction entre les propriétaires ; c'était s'exposer à renouveler la faute com- mise par Dessalines.

« La femme mariée suivra la condition de son mari « avec leurs enfans en bas âge. Ceux qui ne le seront « pas pourront se marier dans l'année, s'ils veulent « jouir du bénéfice delà loi. »

Ce paragraphe voulait dire que la femme cultivant les champs, pour être dansla conditiondu cultivateur proprié- taire, devait être unie à lui par le lien légitime du mariage, sinon elle pourrait en être séparée et retenue sur une autre habitation. Voyons tout de suite deux autres arti- cles où il est encore question de mariage.

« li. Les propriétaires, fermiers ou gérans devront « en toute occasion se conduire en bons pères de famille; « ils engageront les cultivateurs à former des mariages « légitimes, en leur faisant sentir que c'est le meilleur « moyen de s'assurer la jouissance de tous les avantages « de la société, de se procurer des consolations, des soins

52 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI.

« des secours dans leurs chagrins et dans leurs maladies; « de faire régner parmi eux la pureté des mœurs, si né- « cessaire pour le bonheur des hommes, et la conserva- « tion de leur santé ; d'accroître enfin sensiblement la « population de chaque habitation, d'étendre les cultures « et d'en augmenter les produits.

« 15. Les pères et mères qui auront le plus d'enfans « provenant de mariages légitimes, seront distingués par « le gouvernement, et en obtiendront des encourage- « mens, des gratifications, et même des concessions de « terrain. »

Voilà des dispositions tout à fait morales, très-conve- nables dans une loi qui avait pour but d'honorer et d'en- courager l'agriculture, et corrélatives à ce paragraphe. Mais, hélas! ce n'étaient que des préceptes que les légis- lateurs eux-mêmes ne pratiquaient pas, la plupart, pour en offrir l'exemple aux hommes dont ils voulaient rele- ver les sentimens et faire le bonheur. Malheureusement, il en était de même du chef du gouvernement *. Alors, était-il juste de faire du mariage légitime une condition du respect à porter aux liens qui unissaient le cultivateur propriétaire à sa femme ? Cette loi le traitait-elle selon le principe ÏÏégqlité établi dans la constitution?

« 2. Nul citoyen, à l'avenir, ne pourra se rendre ac- « quéreur de moins de dix carreaux de terre, dont la « moitié ne soit susceptible de culture, excepté cependant «^ les propriétaires déjà établis qui pourront acheter dans » les terrains contigus pour s'agrandir, jusqu'à la con- c currence de dix carreaux et plus. »

1 Le Président d'Haïti n'était pas marié à la femme qu'il avait chez lui, plusieurs des séna- teurs étaient dans le même cas, presque toute la haute société était encore sous l'influence des mœurs coloniales, et le sénat voulait en quelque sorte que l'exemple partît d'en bas ! Lorsque le législateur veut reformer les mœurs, c'est a lui de tracer l'exemple au peuple-

[1807] chapitre v. 55

« 5. Il est défendu, sous peine clc 50 gourdes d'amende, « à tous les notaires, de passer aucun acte de vente con- « traire aux dispositions de l'article précédent. Les no- « taires et greffiers qui recevront en dépôt des actes sous « signature privée, contraires audit article, seront éga- « lement condamnés à la même amende de 50 gourdes. « Les arpenteurs qui ne se conformeraient pas au désir « de l'article 2, paieront aussi 50 gourdes d'amende. » Par le considérant de cette loi, cité plus haut, et par ces deux articles-ci, on voit que le sénat se préoccupait du maintien des grandes exploitations rurales, des gran- des propriétés possédées, à titre de ferme, par les offi- ciers supérieurs et les hauts fonctionnaires. Comme Tous- saint Louverture, mais plus libéral que lui, il entrevoyait leur abandon par la formation de la petite propriété. L'ancien gouverneur général avait fixé à cinquante car- reaux de lerre le minimum de toute propriété rurale, le sénat le fixa à dix carreaux. Mais, en maintenant en pos- session, par l'article 1er, tout cultivateur propriétaire de n importe quelle quantité de terre en vertu de titre légal, s'il y en avait parmi eux qui ne possédassent à ce titre que moins de dix carreaux, et qu'ils voulussent revendre à un tiers, non-propriétaire, n'était-ce pas les gêner dans leur droit de propriété ? Car les articles 7 et 8 de la con- stitution disaient que : « la propriété est le droit de jouir « et de disposer de ses biens, que toute personne a la « libre disposition de ce qui est reconnu lui appar- « tenir. »

Ces observations suffisent pour expliquer la cause des divergences de vues entre le sénat et Pétion. En propo- sant la vente des biens du domaine à tous les officiers, depuis le général jusqu'au sous-lieutenant, Pétion se pro-

T. VU. rr

54 ÉTUDES SUR L HISTORIE D HAÏTI.

posait de faire un grand nombre de petits propriétaires par les officiers inférieurs, puisqu'ils étaient beaucoup plus nombreux que les autres. En se refusant à cette me- sure, le sénat voulait maintenir les grands biens du do- maine entre les mains des officiers supérieurs, des hauts fonctionnaires publics, qui l'emportaient toujours dans le système de fermage que ce corps maintint par la loi. Entre les deux pouvoirs politiques, lequel pensait mieux d'après le régime républicain, lequel prévoyait mieux pour l'avenir ?

Que l'on comprenne bien nos observations : nous n'ac- cusons point les intentions des membres du sénat, nous faisons seulement remarquer la différence entre les opi- nions, les vues de l'esprit ; caria loi du 21 avril, de même que celle du 6 accordant amnistie aux insurgés de la Grande-Anse, que le message du 11, relatif aux habi- tans et cultivateurs réfugiés dans l'Ouest, témoignent de la sollicitude du sénat pour cette classe de producteurs. Par la loi du 15 sur le payement des fermes, on recon- naît que ce corps voyait avec peine que les sucreries pé- riclitaient ; il désirait que la culture de la canne fût alors remplacée par celle du coton, et il laissait au Président d'Haïti la faculté * de décider si les habitations étaient « susceptibles d'être mises en cotounerie ; et, dans le cas « contraire, il ordonnera l'abandon des dites habitations, « et le transport des cultivateurs sur une autre suscep- « tible de revenus, (art. 9.) »

C'est ce qui résulte également de l'ensemble et de plu- sieurs articles de la loi du 21 avril sur la police des cam- pagnes. Dans ses vues pour les faire fleurir, pour assurer de grands produits au pays, le sénat entrait dans les dé- tails les plus minutieux pour le placement des cultivateurs

[1807] CHAPITRE V. 3îi

ils pourraient mieux travailler, tout eu ordonnant que le quart des revenus des habitations leur fût assuré et délivré parle soin des autorités civiles et militaires ; qu'ils eussent, comme dans l'ancien régime, leurs places à vivres; qu'ils fussent soignés et médicamentés dans leurs maladies. Mais, en même temps, il réglait les heu- res de travail, il prescrivait l'obligation d'arrangemens, de contrats entre eux et les propriétaires ou fermiers; il assujétissait à l'amende ces derniers qui n'en auraient pas pris avec eux; il ordonnait de punir les autres d'empri- sonnement, ou s'ils venaient à quitter les habitations, à travailler sur une autre que celle ils auraient contracté, etc. Tout vagabond devait être puni d'un, de trois, de six mois d'emprisonnement, selon le cas. La gendarmerie remplaçait les inspecteurs de culture ; les juges de paix, les commandans de place et d'arrondissement concou- raient avec elle pour établir et maintenir la police des campagnes.

Par ses dispositions en 47 articles, cette loi était un véritable code rural; elle se rapprochait en bien des points des règlemens de culture publiés surtout par Pol- vérel qui avait administré l'Ouest et le Sud, Des médailles en argent et en or, portant d'un côté les attributs de l'Agriculture, de l'autre, ces mots : prix de culture, de- vaient être données par le gouvernement à ceux d'entre les cultivateurs dont l'habitation aurait été le mieux cul- tivée et entretenue. Le jour de la fête de l'Agriculture, le juge de paix et le commandant de la place de chaque com - mune, devaient faire choix d'un enfant de 7 à 10 ans, sur l'habitation la mieux cultivée, et appartenant à ceux des pères ou mères qui se seraient le plus distingués par leur conduiteet parleur assiduitéau travail, pour le mettre

56 études sun l'histoire d'haïtï.

à l'école, l'entretenir aux frais de l'État pendant trois ans> et après cela le mettre en apprentissage d'un art mécani- que à son choix ; et si c'était une fille, lui donner un état convenable à son sexe.

En théorie, ces dispositions étaient louables, excel- lentes ; mais il restait à savoir si l'on pourrait facilement les exécuter, au moment le pays était livré à une guerre civile qui préoccupait le gouvernement, alors que les ambitions individuelles faisaient prévoir des conspi- rations qui ne tardèrent pas à éclater dans le sein de la République. En outre, la classe des cultivateurs, comme toujours, ne visait qu'à une chose : se soustraire à la dé- pendance des propriétaires ou fermiers; car ils voulaient jouir enfin de leur liberté naturelle. Que leur importait l'instruction de leurs enfans dans les écoles, à eux qui ne savaient ni lire ni écrire? Leur indépendance personnelle et la jouissance matérielle qui en résulte, étaient ce qu'ils désiraient le plus.

Par sa proposition au sénat, Pétion voulait évidemment laisser aux nouveaux propriétaires qu'il désirait créer dans la République, le soin de concilier leurs intérêts avec ceux des hommes dont ils auraient eu besoin pour l'exploita- tion de leurs biens, persuadé que l'intérêt personnel est plus ingénieux que le législateur, à trouver les moyens de se satisfaire. Il voulait en finir avec le système colo- nial et avec tous les règlemens de culture publiés suc- cessivement par tous les gouvernemens, depuis 1793, et qui se rattachaient plus ou moins à ce système. La coer- cition étant contraire à son goût pour la liberté en toutes choses, il ne croyait pas d'ailleurs qu'il était convenable de faire paraître le gouvernement républicain, armé de la force publique, comme les précédons, pour contrain-

[Î807J CHAPITRE V. 57

dre incessamment par des rigueurs, par des dispositions de lois qui absorberaient tous ses instans, qui obligeraient les autorités secondaires à faire mettre en terre telle ou telle plante plutôt que telle autre, en opposition au choix des producteurs.

Comme les règlemens antérieurs, la loi qui abolit le quart de subvention, celle sur le payement des fermes, et enfin celle sur la police des campagnes, maintenaient en- core/e r/war£ des produits en faveur des cultivateurs. Mais Pétion, voyant qu'ils imaginaient toutes sortes de moyens pour se soustraire aux propriétaires ou fermiers de l'État, au moment le sénat rejetait sa proposi- tion et la remplaçait par la loi que nous venons d'analy- ser, il conseilla ou suggéra à ces propriétaires ou fermiers, de partager les produits par égale -portion avec les culti- vateurs, après déduction faite desdépensesoccasionnées pour l'exploitation de toute habitation ; il traça lui-même l'exemple dans les biens qu'il tenait de ferme. De est sorti le système appelé de moitié dans le pays, qui n'est autreque celui connu en Europe sous le nom de métayage1. C'est à ce système, volontairement adopté, que les pro- priétaires et les fermiers durent la permanence des culti- vateurs sur les habitations : de nos jours il est encore suivi.

Continuant son œuvre d'organisation, le 21 avril, sur la proposition du Président d'Haïti, le sénat désigna les officiers qui devaient faire partie de l'état-majordu géné- ral Magloire Ambroise, commandant du département de

1 Le métayage, c'est le partage des fruits en nature. Quand les cultivateurs récoltaient 10 milliers de café, par exemple, ils savaient qu'il fallait en consacrer un ou deux pour les dépenses de charrois, etc., et que sur le reste, la moitié leur appartenait : de le terme 4<t meitif.

58 ÉTUDES SUR l'hISTOIÏIE o'ilAÏTI.

l'Ouest. L'adjudant-général Borno Déléard devint le chef de cet état-major. Ce choix fut sans doute dicté par les antécédens, car ces deux officiers supérieurs avaient servi en même temps sous les ordres de Bauvais, à Marigot. Mais ce que nous avons relaté à la charge de Borno Dé- léard, dans le conciliabule tenu aux Cayes en 1806, va expliquer comment la confiance de Pétion et du sénat fut perfidement trahie par cet homme d'un esprit inquiet et d'une ambition démesurée *.

Le même jour, le sénat rendit une loi sur la discipline militaire. Ce fut un véritable règlement qui fixa les de- voirs respectifs des supérieurs et des inférieurs, les cas ces derniers pourraient être punis, les différens genres de punitions, et le droit des autres à les appliquer, de manière à éviter l'arbitraire dans une matière il est si facile d'en commettre. A cet effet, un conseil de disci- pline fut institué dans chaque corps de troupes, pour ju- çer et réfréner les abus d'autorité.

Puis, il vota une loi sur la direction des douanes. Pro- posée par le comité des finances, elle ne pouvait qu'offrir des idées judicieuses sur cette administration, par les lu- mières qui distinguaient le général Bonnet, son président. Elle se composait de 8 titres et de 77 articles, et y com- prenait le cabotage dans ses rapports avec les douanes, le commerce d'importation et d'exportation par navires étrangers, la perception des droits dus au fisc, et la ma- nière de constater les contraventions et d'en poursuivre la condamnation. Elle maintint en vigueur le tarif du prix des marchandises importées, d'après le décret de Dessalines du 2 septembre 1806, fixant les droits à 10

IH est probable qu'il fut appelé a ce poste, sur la demande du général Magloire Ambioise.

[1807] GHM1T11E v. 5i)

pour cent, m affranchissant les monnaies d'or et d'ar- gent, les mulets, les chevaux et les bœufs. A l'exporta- tion, elle affranchit aussi le sucre, le sirop ou mélasse, le tafia et le rhum, afin d'encourager l'exploitation des su- creries, en confirmant ainsi les dispositions de la loi du 9 mars ; mais le sucre, le sirop ou mélasse restaient assu- jétis à l'impôt territorial de 4 gourdes par millier de li- vres. Le café fut frappé d'un droit de 2 gourdes, le coton de ogourdes, par cent livres, à l'exportation, outre l'impôt territorial déjà fixé sur ces denrées à 1 Ogourdes par millier.

A ce sujet, il est bon de comparer le système fiscal de la République à celui de l'Empire, en ce qui concerne seulement le café, principal produit du pays dès la décla- ration de l'indépendance.

On sait que sous l'Empire, le sucre, le sirop et le tafia n'étaient point affranchis du droit à l'exportation, parce que la coercition employée contre les cultivateurs en fai- sait produire une notable quantité. Toutefois, l'obligation imposée au commerce étranger, de former ses cargaisons de retour avec un tiers en sucre, prouve de deux choses l'une: ou que ce produit menaçait déjà de péricliter, ou que sa fabrication était tellement inférieure, que les étrangers lui préféraient le café. Mais, depuis le 17 octo- bre 1806, les sucreries étant menacées de ruine com- plète, le sénat affranchissait le sucre du droit à l'expor- tation, afin d'encourager sa production par la baisse des frais du commerçant, intéressé alors à en acheter.

Examinons donc ce qui concerne le café seulement.

Sous l'Empire, comme en 1807, cette denrée va- lait dans nos ports 25 sous la livre, ou 15 gourdes le quintal : soit 150 gourdes le millier.

L'Etat prélevait; en nature, 250 livres pour le quart

40 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uaÏTI.

de subvention, équivalant à 37 gourdes 50 centimes.

L'État prélevait encore 10 pour cent sur la valeur des 750 livres restant pour les cultivateurs et le propriétaire ou fermier, ce dernier lui payant aussi le prix du fer- mage du bien domanial, c'est-à-dire 11 gourdes 25 centimes sur 112 gourdes 50 centimes, pour le droit d'exportation : plus, 5 gourdes 75 centimes pour le droit de pesage des 750 livres, à raison de 50 centimes par quintal. Donc, en totalité, 52 gourdes 50 centimes sur un millier de café.

Les cultivateurs avaient droit à un autre quart du mil- lier de café, ou 250 livres équivalant aussi à 57 gourdes 50 centimes, à partager entre eux.

Sur la moitié revenant au propriétaire ou fermier, un quart était sa portion et l'autre quart retenu pour frais d'exploitation; c'est-à-dire, 500 livres équivalant à 75 gourdes, ou le double de ce qui revenait aux cultivateurs. On conçoit que le fermier du domaine, payant le fermage sur cette somme, il était moins avantagé que le proprié- taire particulier, et cela ne pouvait être autrement : ce- lui-ci possédait le fonds, le fermier n'en avait que la jouissance. Nous remarquons cependant que, suivant l'Histoire d'Haïti,, t. 5, p. 182, le fermier était autorisé, en vendant le quart des cultivateurs, à régler avec eux à raison de 20 sous la livre de café, ou 12 gourdes le quintal, tandis qu'il le vendait au commerce à 25 sous ou 15 gourdes. S'il en fut ainsi, les cultivateurs ne rece- vaient effectivement que 50 gourdes pour leurs 250 li- vres de café, et le fermier retenait les 7 gourdes 50 cen- times par rapport au fermage qu'il payait à l'Etat.

Sous la République, le quart de subvention étant aboli et remplacé par l'impôt territorial, l'Etat ne pré-

[1807] CHAIMTUE v. 41

levait que 10 gourdes pur millier de café, que l'acheteur retenait sur le vendeur, propriétaire ou fermier, en pre- nant sa denrée ; c'est-à-dire que, sur les 150 gourdes du millier, il ne lui donnait que 140 gourdes, devant payer les 10 autres gourdes en exportant le café.

L'Etat prélevait encore 20 gourdes pour le droit d'ex- portation, et 5 gourdes pour celui de pesage, par chaque millier de café ; donc, en totalité 55 gourdes, moins que sous l'Empire. Ces 25 gourdes de droit d'exportation et de pesage étaient payées par le négociant, de même que sous l'Empire.

Les cultivateurs ayant encore droit au quart ou 250 livres, cela équivalait à 57 gourdes 50 centimes à parta- ger entre eux : ils étaient dispensés de l'impôt territorial d'après le 2e paragraphe de l'article 6 de la loi du 9 mars, abolissant la subvention. Ainsi, ils jouissaient des mêmes avantages que sous l'Empire, ou recevaient 7 gourdes 50 centimes de plus, si l'assertion de l'Histoire d'Haïti est exacte, quant à ceux qui cultivaient les biens doma- niaux affermés.

Le propriétaire ou fermier disposant des 750 livres restantes, cela équivalait à 112 gourdes 50 centimes ; mais il payait seul les 10 gourdes de l'impôt territorial, retenues par l'acheteur ; donc il lui restait effectivement 102 gourdes 50 centimes, c'est-à-dire 65 gourdes de plus que ce qui revenait aux cultivateurs. Toutefois, le fer- mier du domaine était toujours moins avantagé que le propriétaire, comme sous l'Empire, puisqu'il payait le fermage sur ces 102 gourdes 50 centimes \

Si la proposition de Pétion avait été adoptée par le sé-

1 II est évident, néanmoins, que le système fiscal établi par le sénat, produisait plus «l'avantages pour le fermier et surtout pour le propriétaire, que celui de l'Empire.

42 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI.

mit, les officiers de tous grades, devenant tous proprié- taires, ils auraient eu les mêmes avantages que les an- ciens propriétaires, sous tous les rapports.

Par ces chiffres, on reconnaît qu'en 1807, les cultiva- teurs eux-mêmes n'étaient pas aussi favorisés que les propriétaires, dans le partage des produits. Certainement, ils avaient d'autres avantages sous le nouveau régime: ils n'étaient plus maltraités par le bâton et les verges, ils re- tiraient plus de fruit du travail de leurs places à vivres, etc ; mais, par la loi sur la police des campagnes, dans certains cas, ils étaient contraints à faire ce qui n'était pas de leur goût, à quitter une habitation pour résider sur une au- tre ; et il suffisait de ces contrariétés, auxquelles ils ne s'attendaient pas après l'extrême liberté proclamée à la chute du pouvoir impérial, pour qu'ils fussent induits à se soustraire à la dépendance ils étaient des proprié- taires ou fermiers.

Maintenant, examinons pourquoi Pétion réussit, sans contrainte, à les retenir sur les propriétés rurales, par ses conseils donnés à ceux de qui ils dépendaient , par l'exemple qu'il leur traça.

D'après sa manière de voir les choses, l'État prélevait toujours, suivant la loi, les 55 gourdes par millier de café, pour impôt territorial, droits d'exportation et de pesage.

Sur ces 1000 livres, son système de moitié en assurait 500 aux cultivateurs pour être partagés entre eux, et 500 au propriétaire ou fermier; c'est-à-dire 75 gourdes à chacun dés co-partageans. Mais ils payaient ensemble les 10 gourdes de l'impôt territorial; il restait donc à chacun 70 gourdes, cultivateurs d'une part, proprié- taire ou fermier de l'autre , sauf les dépenses d'ex- ploitation également supportées.

[1807] chapitre v. 45

Croit-on que les cultivateurs de nos campagnes ne sa- vaient pas faire la différence entre 70 gourdes, et 37 gour- des 50 centimes que leur accordaient les lois du 9 mars et du 21 avril? Et puis, cette idée, ce fait d'égalité résul- tant du partage égal, qui les relevait à leurs propres yeux en leur démontrant, par le bien-être, par le profit, qu'ils étaient de vrais citoyens aux yeux du chef de l'État, qui avait commencé son système de moitié sur ses propres habitations ! Il n'y avait pas de loi qui pût être encore exécutée contrairement à l'exemple qu'il avait tracé. * Président dit ça: ce comme ça li faire la caze H.1 » Voilà la loi !

Alors, se peut-ilquel'on s'étonnede l'immense influence qu'exerça Pétion sur les masses, sur tous ses concitoyens? Que sera-ce donc quand il aura distribué les propriétés des anciens colons, à tons sans distinction, quand un cultivateur, émancipé en 1793, aura eu à la main le titre de concession gratuite, nationale, qui le rendit proprié- taire d'une portion de ces terres que, sous l'infernal ré- gime colonial, il avait arrosé de ses sueurs et de son sang !

Néanmoins, avant d'arriver à cet état de choses, nous devons dire quel fut le premier résultat produit par le système de moitié.

D'après celui de la loi sur la police des campagnes, il était entendu que les cultivateurs dussent continuer à tra- vailler en atelier, comme anciennement, à tous les genres de culture; et elle prescrivait alors, pour constater leur présence aux champs, la délivrance à chacun d'eux de cartes de journée qui étaient remplacées le samedi soir par des cartes de semaine ; celles-ci devaient être inscrites sur un registre, par le propriétaire, le fermier, ou leur

I « Le président l'a dit : c'est ainsi qu'il agit sur ses habitations. »

44 ETUDES SUR L HISTOIRE U HAÏTI.

représentant ; s'ils ne savaient écrire, il fallait y suppléer par des coches doubles, l'une tenue par le propriétaire, etc., l'autre par le cultivateur. Enfin, la récolte étant achevée, les produits devaient être distribués par parts, selon le rang des cultivateurs, conducteurs, eabroué- tiers, etc.

Toutes ces dispositions formaient une complication de mesures difficiles, ou pour mieux dire, impossibles à exé- cuter dans l'état se trouvaient les habitations rurales, généralement gérées par des hommes illettrés: le cultiva- teur laborieux voyait souvent faire de plus grosses parts à des paresseux, ou à des camarades qui s'absentaient plus ou moins du travail des champs.

Ils en vinrent donc bientôt à se distribuer par familles, pour cultiver des portions de terrain distinctes: ce que facilitait le système de moitié. L'atelier fut dissous par cette pratique, le travail isolé remplaça le travail en com- mun, et l'égoïsme individuel l'emporta à la fin. Les pro- duits diminuèrent, parce qu'il y a des travaux qui ne sont fructueux qu'à condition d'y réunir un certain nombre de cultivateurs. Ce résultat fut fâcheux, sans doute, mais comment l'éviter, lorsque les cultivateurs ne soupiraient qu'après leur indépendance personnelle? N'était-ce pas déjà beaucoup obtenir d'eux, par le système de moitié, de rester, de travailler sur une habitation dont ils ne voyaient guère ni le propriétaire ni le fermier?1

1 Les propriétaires, les fermiers de l'État habitaient les villes, étaient fonctionnaires pu- blics, et ils voulaient, en général, avoir des hommes pour cultiver les biens et leur rapporter du profit ; mais ces cultivateurs sentaient qu'ils étaient des hommes libres, des citoyens. Par son système, Pétion obtint une main-d'œuvre permanente, réglée, intéressée et économique.

Nous trouvons les appréciations suivantes sur le métayage :

« L'initiation a cette culture d'une famille de métayers, par le propriétaire, présente des « chances de succès, et renferme une force d'expansion et de propagande bien supérieure a « celle d'une population d'ouvriers conduite par un maître. Les métayers se fixent au sol pour

[1807] CHAPITRE v. 45

Au fait, en s'adjugea nt ces portions terrain cultivées par familles, c'était déjà acquérir cette indépendance tant désirée ; car ils y travaillaient plus à leur aise que dans l'atelier, Le conducteur, l'offîcier de gendarmerie, n'avaient presque plus rien à dire à un homme qui, réuni à sa femme, à sesenfans et d'autres parens ou amis, avait un intérêt direct à entretenir son champ particulier, à y produire autant de denrées que possible. La police des campagnes devint alors plus facile ; elle n'avait plus à s'oc- cuper que de la répression des délits.

La conséquence inévitable de ce nouvel ordre de cho- ses était désormais le morcellement des habitations, la distribution des terres aux individus. Nous dirons plus tard dans quelles circonstances et dans quel esprit Pélion prit cette résolution intelligente, équitable, politique, qui fit augmenter progressivement les produits du pays, qui raffermit la République, en consolidant l'ordre social par le bonheur général, par la propriété, ce fondement inébranlable de la société civile.

Une autre source des revenus publics réclamait l'at- tention du sénat : le 25 avril, il rendit une loi sur le com- merce. Les mauvaises mesures qui l'avaient entravé sous le régime impérial, les abus que l'intérêt privé y avait introduits, les prétentions que les étrangers élevaient dans leurs relations avec le pays, par suite des injustices dont ils avaient été l'objet, le besoin d'organiser cette

« un temps plus ou moins long, et poursuivent avec ardeur une réussite dont ils doivent re- « cueillir leur part de profit. Tous les membres de la famille, jusqu'aux femmes etauxenfans, « y font un apprentissage qu'ils propagent ensuite sur les terres dont ils ne larderont pas « a devenir concessionnaires. »

Extrait du rapport d'un jury en Algérie, a propos de la culture, du coton, sur le Moniteur universel du 8 février 18Bi>.

46 ÉTUDES SUR L'illSTOIRE d'hAÏTÏ.

branche de revenus: tout faisait au sénat une obligation de l'asseoir sur de bonnes bases, par des principes équita- bles, afin de fixer les droits elles devoirs de chacun. Le sénateur Daumec fut chargé spécialement de ce travail ; il présenta à cet effet un rapport il développa ces prin- cipes, en faisant l'historique de ce qui avait eu lieu pré- cédemment, en parlant en même temps de l'influence qu'exerce le commerce sur la civilisation des peuples. Nous ne pouvons nous dispenser d'en citer quelques pas- sages, pour prouver le mérite de ce travail et le talent de son auteur, que nous avons déjà loué à propos de l'arrêté qui modifia le code pénal militaire.

Déjà, dit-il, j'entends le cultivateur, allégé de l'énorme imposi- tion du quart de subvention, bénir vos travaux l. Le caboteur, libre dans sa navigation, rivalise de joie avec ce dernier, pour célébrer à l'unisson le jour mémorable les représentans du peuple ont brisé les entraves qui gênaient leurs opérations ; ces deux classes laborieuses de la société, rendues à leur indépendance primitive, réclament aussi en faveur du commerce, leur compagne insépara- ble. L'agriculture, le commerce et le cabotage se tiennent par la main ; l'abandon de l'un fait dépérir l'autre. Vous tournerez donc vos regards vers le commerce, et vous le rendrez florissant par toutes sortes d'encouragemens. La liberté a toujours été son domaine.

Le commerçant étranger, naguère avili, attend avec le sentiment de l'impatience les lois que vous allez décréter sur le commerce.

L'agriculture veut que la liberté du commerce la mette à même de trouver le débouché de ses denrées avec avantage. Toutes les classes industrieuses de la société demandent que la loi ne com- prime plus leurs facultés par le privilège exclusif. Tous les citoyens, enfin, concourant aux charges de l'Etat, réclament une protection

1 Oui, si l'on entend par le terme générique de cultivateur, le propriétaire ou fermier; mais non, s'il ne s'agit seulement que des hommes qui travaillaient réellement à la culture des terres: nous croyons l'avoir prouvé par des chiffres. Sans doute, le lise républicain re- tirait moins que le fisc impérial ; mais ce sont les propriétaires et les fermiers qui profi- taient surtout de cet allégement d'impôt.

[1807] ciupitise v. 47

égale de la loi. Les naturels du pays qui se livrent aux spéculations commerciales, semblent pourtant désirer une prédilection particu- lière du gouvernement dans cette occurrence : quel parti devez- vous prendre ?

En abolissant le quart de subvention, vous n'auriez rien fait si vous ne détruisiez le privilège exclusif qui paralysait l'industrie. La concurrence dans le commerce en fait la richesse.

En protégeant le commerce étranger, vous ne le laissez pas maître absolu de tous les avantages qui en résultent. Le négociant indigène doit aussi entrer en concurrence. Le champ est assez vaste pour que chacun y trouve son compte sans accabler le peuple ni léser le gouvernement. C'est ce terme moyen que doit trouver la législation.

D'après les principes du droit des nations, chaque gouvernement, peut employer dans son régime les élémens qui peuvent tendre à sa conservation et au bien-être de ses administrés, en observant toutefois le droit des gens et le respect aux propriétés

Le commerce adoucit les mœurs ; il police les hommes par les rapports réciproques qu'il établit entre eux. C'est par son concours que des peuples féroces sont devenus doux et humains

Sans marine pour exporter ses denrées, Haïti jouit de l'avantage de voir arriver dans ses ports les hommes de tous les climats, que l'appât des richesses attire sur nos rives. Ces hommes nous apportent des objets qui nous sont précieux et prennent nos denrées en retour.

Ceux qui sollicitent encore la loi sur les consignations^?* numéro, renonceraient à leurs projets, s'ils voulaient se donner la peine de réfléchir sur la situation politique d'Haïti et sur ses rapports com- merciaux..,..

Un négociant haïtien qui tiendrait son rang dans le commerce et qui s'y distinguerait, par sa bonne foi et une réputation bien ac- quise, forcera sans doute l'étranger à établir des liaisons avec lui. Du reste, c'est ici une affaire de confiance ; elle ne se commande point.

La mauvaise foi de quelques capitaines étrangers qui ont fui de nos ports sans s'acquitter de leurs droits envers l'Etat, vous fait un devoir de les astreindre à une consignation libre. Chaque étranger, en arrivant, aura le droit de choisir sur la place le consignataire en qui il aura confiance. Par ce moyen, vous détruisez l'arbitraire, sans exposer la République à être frustrée de ses droits

D'après ces principes, la loi du 6 septembre 1805 sur les

48 ÉTUDES SUR t HISTOIRE D HAÏTI.

consignations par ordre de numéro, et celle du 10 janvier 1806 sur la composition des cargaisons en sucre, café et coton, furent abrogées. Tout haïtien ou étranger, vou- lant s'établir dans les ports ouverts au commerce d'im- portation, dut obtenir du gouvernement des lettres de consignation. Tout navire arrivant de l'étranger dut se consigner à celui qui aurait obtenu la confiance de l'ar- mateur, capitaine ou subrécargue. Un impôt de 1 % fut établi sur le montant de chaque cargaison, à payer par le cosignataire sur sa commission d'usage. Des formalités furent prescrites en corrélation avec la loi déjà rendue sur les douanes. Tout navire étranger put relever, en arri- vant, pour se rendre d'un port ouvert à un autre dans le même cas. Tout consignataire étranger dut fournir cau- tion au gouvernement pour les droits du fisc, et cette caution ne pouvait être donnée que par les consignatai- res indigènes. Les uns et les autres ne pouvaient foire que le commerce en gros, afin de favoriser les marchands indigènes qui, seuls, vendaient en détail : des peines furent établies contre les contrevans. Pareillement, les né- gocians étrangers ne pouvaient faire le commerce de l'intérieur ni acheter des denrées du pays, que dans les ports ouverts.

Dans aucun cas, l'autorité militaire ou administrative ne pouvait juger des différends entre commerçans ; ceux-ci avaient la faculté de recourir à des arbitres de leur choix, ou aux tribunaux déjà établis parla loi de 1805. Les fonc- tionnaires civils et militaires étaient tenus d'assurer pro- tection aux commerçans étrangers; mais tousles étrangers établis dans la République en cette qualité furent déclarés soumis à ses lois. Une chambre de commerce dut se former dans chaque port ouvert par les négocians consi-

[1807] CHAPITRE V. 40

gnataires, pour fixer et déterminer le cours des mar- chandises importées et des denrées du pays ; cette cham- bre devait signaler au gouvernement ceux d'entre eux qui auraient mal géré les cargaisons qui leur seraient confiées, ou ceux qui fréquenteraient les maisons de jeux, afin qu'ils fussent dépossédés de leur patente. La sortie du numéraire fut défendue. Des encanteurs publics furent établis dans les ports ouverts, avec les règles exigées pour leurs ventes. Les anciennes lois sur la tenue des livres de commerce durent être observées. Enfin, en déclarant que le gouvernement prenait sous sa protection spéciale les maisons étrangères établies dans la République, il fut également déclaré qu'il ne re- connaîtrait aucunement, en temps et lieu, les engage- mens qu'aurait contractés l'administration de Henry Christophe, rebelle à sa constitution et à ses lois, ni les -perles que les étrangers pourraient faire par suite de la guerre, dans le territoire soumis à sa domination.

Ces dispositions, à peu de chose près, devinrent des règles qui furent constamment observées dans le pays, parce qu'elles reposent sur les vrais principes de la légis- lation sur le commerce.

Le lendemain, le sénat organisa les administrations financières du Port-au-Prince et de Jacmel. Il nomma J. Tonnelier, trésorier général de la République ; Pitre aîné, administrateur principal dans cette première ville : ce furent deux choix peu éclairés. J.-C. Imbert devint contrôleur ; A. Nau, garde magasin général ; Brisson, di- recteur de la douane ; Lemercier, vérificateur. A Jacmel, F. Viscière fut nommé administrateur principal, Surin, directeur de la douane, etc.

Le 4 mai suivant, une loi fut rendue sur l'avancement t. vu. 4

ï,0 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

dans l'armée. On y remarque un article qui autorisait le Président d'Haïti à pourvoir, provisoirement, à toute va- cance par choix durant tout ajournement du sénat.

Le 5, une autre loi parut pour réprimer les vols de café qui se commettaient sur les habitations des campa- gnes, en l'absence des propriétaires ou fermiers. Ce fut le malheur de l'agriculture, que la presque impossibilité du séjour des uns et des autres sur ces propriétés rura- les : la population des campagnes fut livrée à elle-même, sans direction morale.

Au moment d'importans événemens surgissaient dans le Nord, contre la domination affreuse de Christo- phe, le 19 mai, « le sénat, justement effrayé des dilapida- « lions qui se renouvellent chaque jour dans les finances « de la République, et occupé du soin d'en arrêter le cours, « afin de pourvoir aux dépenses que nécessite la guerre « actuelle, » rendit un arrêté en forme de message au Président d'Haïti, pour l'inviter à donner des ordres au secrétaire d'État Bruno Blanchet, afin qu'il fournît au sénat, le 25 juin suivant : le cadastre des habitations rurales affermées, avec mention de la quantité de café due par les fermiers et celle existante dans les magasins de l'État ; le cadastre des propriétés urbaines également affermées et le fermage ; l'état des guildives avec les mêmes indications ; un aperçu du produit des warfs et bacs ; un état sur la situation des caisses publiques, un aperçu du produit des douanes, etc. ; un état des dettes de l'État ; un tableau des patentés ; la force effective de l'armée, le nombre d'officiers et leurs grades, la quantité de poudre, de plomb et autres objets de guerre. Enfin, le Président d'Haïti fut invité aussi d'ordonner que les gens sans aven qui obstruaient \e Port-au-Prince, eus-

[1807] CHAPITRE V. 51

sent à en sortir pour être actives sur les habitations des campagnes.

Déjà, quatre mois après sa nomination, Bruno B!an- chet se montrait au-dessous de la vaste administration confiée à ses soins et comprenant les finances, les domai- nes nationaux, la guerre et la marine. Ce message le prouve, et en même temps le peu d'énergie dont il était capable pour réprimer les dilapidations dont se plaignait le sénat.

Dans les motifs donnés pour cet arrêté, ce corps fait savoir qu'il prenait en considération un message que lui avait adressé Pétion, « relativement aux habitations ac- « cordées aux officiers qui en ont été privés jusqu'à ce « jour. »

Ainsi, on trouve encore la preuve de la sollicitude in- cessante de Pétion pour améliorer le sort de ses compa- gnons d'armes d'un grade inférieur ; car il ne peut s'agir ici des officiers supérieurs qui obtenaient si facilement les biens du domaine public à ferme.

Ce fut à peu près à cette époque que revint dans le pays, îe colonel J.-P. Delva, l'un des braves officiers de l'armée du Sud sous Rigaud. Déporté en 1802 et réfugié aux États- Unis, il n'avait point voulu rentrer dans sa patrie, tant que dura le gouvernement de Dessalines : il y arriva au moment elle pouvait réclamer ses services.

CHAPITRE TL

Le conseil d'État du Cap prend diverses mesures. Lois sur les émolumens alloués aux of" liciers et la solde des troupes. sur l'administration des finances. Christophe conçoit l'idée de vendre les biens du domaine et ajourne cette mesure: réflexions a ce sujet. -1- Lois sur l'organisation des tribunaux, sur les droits des enfans naturels, sur la tutelle et l'émancipation. Appréciation du régime établi par Christophe. Conduite tenue par le général Lamothe Aigron, qui est cause de son renvoi du sénat. Insurrection de J.-L. Rebecca au Port-de-Paix, et de Massez au Gros-Morne, en faveur de la République. Mort de ReBecca. Répression Ordonnée par Christophe. Toussaint Roufflet. Proclamation de Pétion, décret du sénat, sur l'insurrection du Nord. Expéditionmilitaireconfiéeaugé- néraï Razeïais qui s'empare des Gonaïves. Pétion marche contre Saint-Marc. Lutte des insurgés sous les ordres de Nicolas Louis. Razeïais évacue les Gonaïves. Pétion lève le siège de Saint-Marc et retourne au Port-au-Prince. Propos attribués au général Yayou pendant la campagne. Nouvelle expédition militaire sous les ordres du général Lamarre qui débarque dans la péninsule du Nord. Son début dévoile la loyauté de son caractère. Loi du conseil d'État sur les denrées du pays. Conduite habile de Chris- tophe envers un corsaire français naufragé. Il marche contre Lamarre et l'assiège au Port-de-Paix. Lamarre évacue cette place: mort des généraux Powcely et Raphaël. Ajournement du sénat et ses causes. Décret qui délègue la dictature militaire et admi- nistrative à Pétion, durant l'ajournement du sénat. Adresse du sénat au peuple et a l'armée, pour justifier cette mesure. Conspiration du général Yayoù. Lettre de Pétion a Lamarre sur cet événement. Mort de Yayou. Jugement, condamnation et exécution de ses complices, au Port-au-Prince.

Dans le chapitre précédent, nous avons produit les actes d'organisation politique et administrative du Sénat de la République. Parlons maintenant de ceux du con- seil d'État du Nord, afin de comparer l'esprit de ces deux

[1807] CHAPITRE VI. 53

institutions et des deux chefs qui influaient sur Haïti, divisée en deux États.

Le 1er mars, une loi fixa les emolumens accordés aux officiers de tous grades et la solde de l'armée du Nord. Le lieutenant-général jouissait de 55,000 livres (monnaie du pays), équivalant à environ 4240 piastres par an ; le maréchal de camp, de 25,000 livres ou environ 5,000 piastres. Mais, évaluant ces sommes aux revenus que devaient produire, pour le premier, 2 sucreries, 2 café- féièreset 1 cotonnerie; pour le second, 1 sucrerie, 1 ca- féière et 1 cotonnerie, ce nombre d'habitations fut ac- cordé à chacun des lieutenans-généraux et des maréchaux de camp, en jouissance, afin qu'ils se payassent par leurs produits. Ils devaient les prendre, principalement parmi Tes biens domaniaux dont ils étaient fermiers auparavant. Mais la loi disposa qu'en cas de décès, démission ou des- titution de ces officiers supérieurs, lesdits biens retour- neraient au domaine public.

Au fait, c'était le même résultat dans la République, les officiers supérieurs y payant peu ou point du tout le fer- mage à l'administration, et les biens faisant également retour au domaine dans les mêmes circonstances. Seu- lement, on peut croire que les généraux du Nord reti- raient plus de revenus de leurs habitations que ceux de la République, à cause des mesures de contrainte dont on usait envers les cultivateurs dans cette partie du pays * .

Quant aux autres officiers de tous grades et aux soldats,

1 En leur abandonnant ces revenus pour leur solde, c'était leur dire de forcer les cultiva- teurs a produire : de l'a, en effet, le maintien de la grande culture sous Christophe, mais au détriment de la liberté des véritables producteurs.

Par la loi du 26 avril 1808, les généraux de division de la République reçurent 3000 pias- tres pour leurs emolumens, les généraux de brigade 2160, etc.

54 ÉTUDES SUR L' HISTOIRE D HAÏTI.

leur solde fut taxée pour être payée en argent, quand le trésor public le pourrait : ce qui était encore semblable dans la République. Au reste, aucun pays au monde n'a jamais plus obtenu de son armée qu'Haïti, en abnégation, en services et en dévouement: ce fut toujours l'un des mérites de ses braves militaires.

Le 15 mars, le conseil d'Etat rendit une autre loi sur l'administration des finances. A parties termes différens, dans quelques charges de cette administration, c'étaient encore les mêmes règles de comptabilité, les mêmes at- tributions, les mêmes devoirs que dans la République. Il y était question de l'affermage et de la vente des habitations, maisons, guildives et autres biens du domaine, parce qu'on avait alors l'intention de vendre ces biens en partie. En effet, une loi fut rendue le 51 du même mois à ce sujet ; mais elle ne fut pas exécutée, et un rapport du grand conseil d'Etat, en date du 27 mars 1817, constate cette inexécution en ces termes : « Lorsque V. M. prit les « rênes du gouvernement, elle en sentit l'importance (de « la vente), et vint au-devant des vœux de la nation ; la « loi du 51 mars 1807 fut rendue à cet effet, mais des a circonstances majeures en empêchèrent l'exécution. *

Quelles furent ces circonstances? Nous ne saurions les préciser ; mais n'importe le motif de cette suspension, il est toujours d'un haut intérêt historique de savoir, que Christophe et Pétion eurent tous deux la même pensée en même temps, le 51 mars et le 7 avril 1807, avec cette différence essentielle : que Christophe avait seul l'ini- tiative des lois près de son conseil d'Etat, que sa volonté personnelle était la suprême loi, qu'il proposa la mesure de la vente des biens du domaine, qu'elle fut décrétée et qu'il la suspendit de lui-même ; tandis que Pétion la

[1807] CHAPITRE VI. 5,')

conçut dans la République, qu'il la proposa au sénat, pou- voir politique indépendant, qui ncracccuillitpas, et qu'il fut forcé d'attendre des circonstances plus favorables à ses vues.

Christophe hésita de mettre à exécution une mesure propre à consolider l'ordre social et même son autorité, parce qu'il s'aveuglait sur l'étendue et la force du pouvoir absolu. Pétion ne put alors faire admettre sa pensée, par les hommes dont il voulait accroître l'indépendance per- sonnelle, augmenter le bonheur privé, celuideleurs familles et de beaucoup d'autres, dans la persuasion il était, que l'autorité est d'autant plus forte, plus stable, qu'elle s'appuie sur le bien-être individuel et général.

D'après la loi du 15 mars, le quart de subvention était maintenu et se percevait en nature, de même que le prix du fermage des propriétés rurales appartenant aux do- maines1. Les droits d'importation, d'exportation, de pesage, etc., furent aussi maintenus comme sous l'Em- pire.

Tous les matins, l'intendant de chaque province four- nissait au généralissime ou au surintendant des finances, un état journalier de la situation de la caisse publique, du mouvement de la douane, du magasin de l'Etat et de celui des domaines. C'était un moyen de tenir en haleine touslesfonctionnairesdes finances; etronconçoitd'ailleurs qu'avec un chef tel que Christophe, le conseil d'Etat n'a- vait pas besoin de lui adresser des messages, comme le sénat, par rapport aux dilapidations : c'était chose incon- nue dans rArtibonile et le Nord ; ou, s'il s'en faisait, les fonctionnaires se conformaient au conseil donnépar Des-

1. Le 25 décembre 1807, un arrêté du généralissime régla la répartition du quart des produits altérant aux cultivateurs.

58 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

salines : ils ne laissèrent jamais « crier la poule en laplu- « mant. » Ce n'est pas cependant que Pétion autorisât cette infidélité, non plus que Christophe; mais cela tenait à l'abus do la liberté dans la République.

Le 18 mars, le conseil d'Etat rendit une loi sur la reli- gion catholique, apostolique et romaine, et pour régler l'exercice du culte. Aucun acte du Pape ou de ses délé- gués ne pouvait avoir son effet, sans le consentement préalable du généralissime. Cette restriction d'ordre pu- blic était semblable à ce qui se pratique en France. Un préfet apostolique fut institué par le chef de l'Etat, dans la personne de Corneille Brelle, curé du Cap : sur la pré- sentation de ce prêtre, il nommait les curés et les vicaires dans les paroisses, en leur assignant l'étendue, la circons- cription de leur administration spirituelle. Ce préfet apos- tolique surveillait les ecclésiastiques et les établissemens d'instruction publique, examinait ceux qui voulaient en fonder pour juger de leur aptitude ; et s'ils n'obtenaient pas de lui, en outre, un certificat attestant leurs bonnes mœurs et leurs principes religieux, il ne pouvaient être admis à exercer. A la fête nationale de l'indépendance, furent ajoutées celles de Saint Henry, patron du pré- sident généralissime, et de Sainte Louise, patronne de la présidente, son épouse ; puis, les principales fêtes reli- gieuses pour être observées comme jours fériés, ainsi que les dimanches. Dans ces jours-là, toutes les autorités civiles et militaires assistaient en corps, les instituteurs et institutrices avec leurs élèves, au culte religieux de l'Etat.

Depuis la déclaration d'indépendance, la hiérarchie ecclésiastique était détruite dans le pays. Lecun fut le dernier préfet apostolique reconnu par la cour de Rome;

[1807] CIIA.MTRE VI. 57

il s'évada pendant les représailles sanglantes de 1804. Les prêtres préservés de ces vengeances, et quelques autres qui vinrent à Haïti, ne tenaient leur autorité que de leur caractère sacré et de la volonté du gouvernement qui les plaçait dans les paroisses. On a vu que Dessalines en avait institué quelques-uns avec des chantres haïtiens : ce qui était encore plus irrégulier que la nomination de C. Brelle par Christophe, en qualité de préfet apostolique; car l'autorité temporelle ne peut donner à un homme le ca- ractère sacré qu'un évêque seul a le droit de conférer, d'après le rituel de l'Église catholique et les pouvoirs spirituels qu'il tient de sa propre consécration à l'épisco- pat. Il faut donc considérer celle de C. Brelle comme une charge publique, parla nécessité d'établir un ordre quel- conque parmi les prêtres qui desservaient les paroisses de l'Artibonite et du Nord.

Dans l'Ouest et le Sud, le Président d'Haïti assignait aussi, en les plaçant dans les paroisses, la circonscription les curés exerçaient l'administration spirituelle. Il ne nomma point de préfet apostolique, mais il toléra ce titre, pris successivement par deux prêtres qui furent curés du Port-au-Prince, Lemaire et Gaspard , qui n'y étaient nullement autorisés par la cour de Rome : ils n'exercèrent pas pour cela aucune autorité spirituelle sur les autres curés.

On peut, on doit excuser ces irrégularités commises dans les affaires religieuses, à raison des circonstances politiques. Haïti s'étant séparée de la France, et celle-ci tenantalor s la cour de Rome sous son influence, sinon sous ses ordres, il était impossible qu'on s'adressât à elle pour en obtenir une hiérarchie ecclésiastique ; son auto- rité eût paru toujours suspecte en faveur de l'ancienne

58 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI.

métropole. Ce fut un malheur, et pour la religion catho- lique et pour le peuple haïtien qui la professait ; car Haïti fut contrainte de subir la présence d'une foule de prêtres, dont la conduite scandaleuse dans les autres pays, les portait à s'y réfugier pour y continuer la même vie dés- ordonnée, avec d'autant plus de facilité qu'ils n'y trou- vaient aucun frein dans l'autorité d'un supérieur spirituel. Plus tard, on reconnaîtra que la cour de Rome elle-même ne sut pas comprendre les nécessités de la religion dans ce pays, influencée qu'elle a été par certaines considéra- tions qui seront exposées en temps opportun.

Aprèsla loi dont nous venons de parler, le conseil d'État en rendit une autre, le 18 mars, sur l'organisation des tribunaux. Cette organisation fut la même que celle de l'Empire ; mais la loi régla la forme de procéder en ma- tière civile et en matière criminelle : des tribunaux de commerce furent aussi établis. Les juges de paix, dans chaque paroisse, cumulaient les attributions des anciens officier sde l'état civil, pour constater les naissances, les décès et les mariages ; mais ils n'eurent point à constater le divorce, comme sous le règne de Dessalines, attendu que la constitution du 17 février l'avait aboli. La forme de procédure civile et criminelle avait été empruntée aux anciennes ordonnances françaises en usage dans le pays.

Le 25 mars, une nouvelle loi fut publiée sur les droits de successibiMté des enf ans naturels, empruntée également au code Napoléon qui avait paru en 1802. Toutefois , elle disposa à cet égard pour l'avenir; car son article 15 fut ainsi conçu : « Les dispositions de la présente loi ne « peuvent être applicables aux enfans naturels qui au- « raient eu précédemment des droits à exercer ; les me- « sures prises à leur égard continueront à avoir lieu. »

[1807J CUAP1TKE VI. 59

La loi rendue sur la même matière par Toussaint Lou- verture, qui avait aboli aussi le divorce, était plus en rapport avec les mœurs du pays et les faits préexistons, que celle publiée par Christophe. Dans sa prétention de les réformer tout d'un coup, ce dernier préféra adopter les dispositions suivies en France. Ainsi, le droit de l'en- fant naturel reconnu fut réglé par l'article 8 de la loi du 25 mars :

« Si le père ou la mère a laissé des descendons légi- « times, il (l'enfant naturel) na aucun droit d'hérédité. « Le droit d'hérédité est d'un tiers, lorsque les parens « ne laissent pas de descendans (légitimes), mais bien « des ascendans, ou des frères ou sœurs: alors, le reste « des biens échoit aux parens légitimes, à moins d'autres « dispositions testamentaires ; et en cas que le père ou la « mère décède sans parens légitimes, les deux autres « tiers des biens échoient de droit à la vacance , s'il n'a « pas laissé de testament. »

Pour assurer le sort de leurs enfans naturels reconnus, il fallait donc que le père ou la mère eût la précaution de faire un testament en leur faveur, sinon les deux tiers de leurs biens passaient à la vacance, c'est-à-dire à l'État1.

Le 6 mai, une loi régla la tutelle et l'émancipation, en prenant encore ses dispositions au code Napoléon. Et après l'organisation d'une gendarmerie destinée à la police des campagnes, comme dans la République, une nouvelle loi assimila aussi le rang des fonctionnaires et employés de l'administration aux grades des officiers de l'armée ; puis une autre fixa les émolumens dont ils devaient jouir.

Telles furent les lois organiques publiées au Cap dans

1 Cependant, en 1812, lorsque parut le Code Henry, les enfans naturels reconnus eurent droit roi. quart de la portion afférente a un enfant légitime, etc.

60 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.

ces premiers temps ; le pouvoir absolu de Christophe suppléait à tout le reste. A cette occasion, aidons-nous des appréciations suivantes extraites de l'Histoire d'Haïti, t. 5, p. 419 :

« Christophe, chef absolu des provinces du Nord et

« de l'Artibonite, exerçait sur les populations soumises

« à son autorité un despotisme déjà sanglant. Sa volonté

« avait remplacé la loi, et quiconque osait se plaindre de

« ses actes tyranniques était conduit à l'échafaud. Il

« avait déjà établi dans les campagnes une organisation

« par laquelle l'homme était attaché à la glèbe, comme

« sous Toussaint Louverture. Le produit du travail forcé

« subvenait largement aux dépenses de son gouverne-

« ment. Le propriétaire n'était plus le maître de ses re-

« venus ; les agents du fisc s'en emparaient et en remplis-

« saient les magasins du gouvernement. Les propriétés

« de ceux qu'on envoyait à la mort étaient confisquées

« au profit de l'État, et leurs héritiers, pour sauver leurs

« jours, étaient contraints de taire leur ressentiment.

« Bien que Christophe ordonnât que la morale fût en

« vigueur, il laissait s'approcher de lui des courtisanes

« qui intriguaient avec des favoris autour desa personne.

« Ses ordonnances étaient admirables, mais il les trans-

« gressait lui-même ; il proclamait la loi souveraine, mais

« elle était toujours suspendue par ses caprices ; il en-

« voyait pour un temps àlaFerrière, un bourgeois ou un

« militaire, mais celui-ci y demeurait toute sa vie ; les

« habitans du Nord étaient libres d'aller ils voulaient et

« de dire ce qu'ils pensaient, sous la réserve d'être arrêtés,

« s'il plaisait au chef de l'État d'Haïti, d'être fusillés ou

« décapités, ou d'être condamnés aux travaux forcés dans

« lesfortifications.Néanmoinsenfaisanta65irac^'ont/e5es

[1807] CHAPITRE VI. Q\

« fureurs qui ne se calmaient souvent qu'à lavuedusanq, « et qui l'ont réduit à s'ôter la vie en 1820, pour ne pas « tomber en la puissance populaire, son gouverne- « ment restera un modèle d'ordre et de forte organisa- « don. »

Nous applaudissons à ce tableau qui représente fidèle- ment le gouvernement de Christophe, de 1807 a 1820 ; mais nous ne saurions, ainsi que M.Madiou,« faire abstrac- tion de ses fureurs» pour offrir en quelque sorte un tel gouvernement, comme « un modèle d'ordre et de forte « organisation » que l'on pourrait imiter. Selon nous l'ordre existe dans un pays, quand le gouvernement pose les limites de son pouvoir qu'il observe ensuite, quand il proclame des lois pour servir de règles à chacun dans sa sphère d'activité et garantir l'exercice des droits de la société, et qu'il oblige à les observer, à son exemple. Mais, lorsqu'il est le premier à enfreindre les unes et les autres, qu'il ne suit que « sa volonté et ses caprices, » qu'il agit enfin comme on le dit dans ce tableau, il n'y a point d'ordre dans un tel pays, sous un gouvernement aussi affreux. 11 n'y a pas non plus d'organisation, puisque celle-ci n'est que le résultat de l'ordre établi et suivi, d'a- près la règle et les lois qui obligent autant le gouverne- ment que les particuliers. Or, si le despote, le tyran san- guinaire ne suit que les inspirations de sa volonté et de ses caprices, lui-même ne peut savoir ce qu'il voudra d'un jour à l'autre, d'une heure, d'une minute à l'autre. Si l'on peut appeler ordre et organisation un tel état de choses, ce sont ceux de la terreur ; mais ce ne sera ja- mais un modèle à louer, à recommander. Tout autre chef, ayant seulement du bon sens, ne voudra pas l'imiter pour être réduit ensuite à se suicider, afin de ne pas tom-

62 ÉTUDES SU II L HISTOIRE d' HAÏTI.

ber en la puissance du peuple, qui sait faire justice de la tyrannie et des tyrans.

Après avoir constaté de quelle manière Christophe gouvernait la partie du pays soumise à ses ordres, pro- duisons un fait qui donnera une idée des procédés de Pétion en matière de gouvernement : le lecteur compa- rera et jugera.

On a vu le nom du général Lamothe Aigron parmi ceux des signataires de la protestation contre rassemblée constituante et la constitution de 1806 ; on a vu aussi que ce généra] fut élu sénateur et qu'il se trouva à la ba- taille de Sibert. Peu après, il avait demandé la permis- sion de se rendre dans le Nord, en même temps que des députés de ce département à l'assemblée constituante avaient obtenu cette faculté ; elle lui fut refusée, à cause de sa qualité de sénateur, alors que le sénat invitait les généraux Toussaint Brave, Romain et Magny, et le ci- toyen Charéron à se rendre au Port-au-Prince pour prê- ter leur serment. Mécontent de ce refus, il adressa une lettre au sénat pour donner sa démission ; ses collègues l'engagèrent à y renoncer, comme ils avaient fait à l'é- gard de Gérin ; mais, de même que ce dernier, il ne retira point sa lettre. Bientôt après, il tint à Yayou des propos insidieux pour le disposer en faveur de Christophe ; ce général en avisa Pétion qui se borna à le féliciter de ses seutimens et à le prémunir contre ces manœuvres cou- pables. Lamothe Aigron ne s'arrêta pas dans cette voie ; ayant discouru avec inconvenance sur la situation du pays, en présence de David-Troy, celui-ci le dénonça au sénat qui, n'ignorant pas ses propos à Yayou, adressa un message au Président d'Haïti pour en être informé

[1807] CHAPITRE VI. 03

officiellement. Pétion y répondit le 5 mai : « Par prin- « cipe de modération, dit-il, et espérant qu'il aurait pu « faire un retour sur lui-même, j'avais jusqu'ici gardé le « silence sur sa conduite ; mais, invité aujourd'hui par « vous, de vous faire part de ce qui, contre lui, est par- ce venu à ma connaissance, il est de mon devoir de vous « exposer la vérité avec franchise. »

Il s'ensuivit de ces informations, que le sénat nomma une commission de ses membres pour recueillir tout ce qui était à la charge de Lamolhe Aigron. Elle entendit plusieurs personnes, entre autres le général Bazelais, qui, toutes, déposèrent contre l'inculpé ; elle produisit même, avec son rapport, une lettre adressée par Christophe à celui qui lui paraissait si dévoué, en concluant que, puis- que le sénateur inculpé n'avait pas retiré sa demande de démission, il fallait la lui accorder : ce qui eut lieu immé- diatement, le 14 mai.

Après de tels faits, on s'attend peut-être, à trouver en Pétion un chef irrité et sévère à l'égard du général La- mothe Aigron. Eh bien ! non : il eut la magnanimité de ne pas même le laisser sans emploi : il le nomma sous- chef de l'état-major général de l'armée, sous les ordres de Bazelais. C'est à ce procédé généreux, que la Républi- que dut la conservation d'un officier qui la servit ensuite avec zèle et fidélité, en remplissant successivement divers postesimportans. Supposez Lamothe Aigron dans le Nord et agissant comme il fit en 1807 ; que lui serait-il arrivé sous le barbare qui y commandait et dont il voulait ser- vir la cause *?

Pendant que ces faits avaient lieu dans le sein du sénat,

1 Lamothe Aigron avait été de l'état-major de Moïse, puis de celui de Christophe.

Gi ETUDES SUR L HISTOIRE d'iIAÏTÎ.

il s'en passait d'autres au Port-de-Paix et au Gros-Morne en faveur de la République. Pour qu'on les comprenne bien, il nous faut revenir un peu en arrière.

A la mort de Dessalines, le général Guillaume, com- mandant de l'arrondissement du Port-de-Paix, dévoué à l'empereur, avait eu la velléité de faire assassiner quel- ques hommes qui témoignèrent leur satisfaction de cet événement ; mais il ne put mettre à exécution cet affreux dessein, parce que la 9e demi-brigade était en même temps irritée contre Christophe, qui fit assassiner Capois dans ces circonstances. Cette troupe fut ensuite un des premiers corps à se mutiner, à l'occasion de la solde qu'il avait prescrite. Mécontenta son lourde la faiblesse que Guillaume montra envers la 9e, Christophe l'avait révo- qué et envoyé en punition à la citadelle Henry, en donnant le commandement de l'arrondissement au colonel Pour- cely, homme de couleur, qui était à la tête de la 9e. On a vu que dans sa lettre à Romain, du 19 octobre -1806, il s'était reposé surtout surPourcely pour maintenir l'or- dre parmi ce corps1. En marchant contre le Port-au- Prince, il fît ordonner aux 1er et 2e bataillons de le join- dre ; mais la crue, des eaux des Trois-Rivières les avait empêchés de parvenir à temps ; ils arrivèrent seulement à l'Arcahaie-où Christophe se trouvait, de retour de son équipée. Etant à Marchand, dans sa rage contre les répu- blicains qui l'avaient repoussé du Port-au-Prince, il pro- nonça des paroles menaçantes contre les hommes de cou- leur, qu'il rendait solidaires de ce qu'il imputait à Pétion et ses collaborateurs à la constituante : des murmures s'é- taient fait entendre dans les rançs de la 9e se trou-

I II est probable que la révocation de Guillaume fut surtout motivée par son attachement a Dessalines.

[1807] CHAPITRE VI. 65

vait Jean-Louis Rcbecca, noir d'une ancienne famille d'affranchis du Port-de-Paix, élevé dans les mêmes prin- cipes que Lubin Golard, que tous les noirs anciens libres de la péninsule du Nord, qui, presque tous, avaient pris part à sa levée de boucliers, en 1799, en faveur de Rigaud et contre Toussaint Louverture.

Rebecca avait alors 58 ans, étant en 1769 ; il était simple grenadier, après avoir été adjudant-sous-officier dans son bataillon ; son caractère indépendant l'avait fait brutalement dégrader, et il n'en était resté que plus hos- tile au despotisme habituel du Nord. Sa naissance, sa position dans la société civile à cause de sa famille, son âge, le rang auquel il était parvenu dans son corps, après avoir vaillamment combattu contre les Français sous Maurepas : tout lui donnait une grande influence sur les sous- officiers et les soldats de la 9e. Quand ce corps ren- tra au Port-de-Paix, Rebecca ne tarda pas à y voir arri- ver Thimoté x\ubert et Hyppolite Datty qui, à la consti- tuante, s'étaient identifiés avec les principes de républi- canisme de Pétion, et qui, en retournant dans leurs foyers, lui avaient promis de tout faire pour relever le drapeau de Lubin Golard. Ces deux constituans s'abouchèrent avec Rebecca, Fouquet, ancien contrôleur de finances, et Faux, capitaine de la garde nationale ; ils se ménagè- rent des intelligences avec tous les autres hommes qui pensaient comme eux au Port-de-Paix, et avec Massez, noir, habitant du Gros-Morne , influent dans celte commune. Rebecca travaillait l'esprit des soldats de la 9e, tandis que Massez agissait sur celui des sol- dats d'un détachement de la 14e qui était au Gros- Morne.

Pourcely était devenu général de brigade, dans les pro- T. vu. 5

66 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

motions faites par Christophe au mois de février;1 Cata- bois commandait la place; Jacques Louis, devenu colonel, remplaça Pourcely à la tête de la 9e ; deux des bataillons étaient commandés par Nicolas Louis et Bauvoir; Alain était adjudant de place, et Jacques Simon, intendant des finances.

Massez ayant réussi à soulever le détachement de la 14e et les habitans et cultivateurs du Gros-Morne, le général Pourcely fit sortir du Port-de-Paix les 1er et 2e bataillons de la 9e pour aller réprimer cette révolte. Ce fut le mo- ment choisi par Rebecca, quiélait du 2e bataillon, pour se prononcer avec ses camarades en faveur de la Répu- blique : c'était le 17 mai. Les officiers ne voulant pas prendre parti avec eux, les deux bataillons s'emparèrent du Grand-Fort en reconnaissant Rebecca pour leur chef. Cependant, celui-ci essaya d'organiser l'insurrection sous la conduite de Pourcely et des autres officiers de tous grades, parce qu'il était moins animé par une ambition personnelle que par le désir de soustraire la péninsule du Nord à l'autorité de Christophe. Ni Pourcely ni aucun au- tre officier n'ayant voulu déférer à ses vœux, Rebecca abandonna le fort et se porta avec sa troupe à celui du Trois-Pavillons, dans la montagne du Port-de-Paix.

Tandis que Pourcely expédiait Je capitaine Gilles Déré au Cap, pour aviser Christophe de cet événement, et que l'intendant Jacques Simon s'y rendait aussi, de la Tortue il s'était réfugié en se sauvant du Port-de-Paix, Thi- moté et ses amis faisaient partir Gentil Rebel à bord

1 L'Histoire d'Haïti, t. 5, p. 404, cite un toast du général Pourcely, au banquet qui eut lieu en février à l'occasion de la constilution de l'État du Nord; et à la page 421, elle dit que Christophe lui envoya le brevet de général au mois de mai, au moment de l'insurreclion de Rebecca. La première assertion, d'après les actes publics, est plus exacte que la seconde qui parait reposer sur la tradition orale.

[1807] CHAPITRE VI. 67

d'une barge, avec mission de se rendre au Port-au-Prince pour informer Pétion delà réussitedu projet qu'ils avaient conçu : il présidait une députalion de citoyens.

Dans la soirée du 18 mai, le 5' bataillon de la 9e se prononça également pour la cause de la République, et les citoyens du Port-de-Paix se déclarèrent, la plupart, dans le même sens. Une portion de ce bataillon alla join- dre les deux autres au Trois-Pavillons, l'autre resta en ville. Le général Pourcely entraîna alors les antres offi- ciers de tous grades avec lui et se rendit à Jean-Rabel commandait Placide Lebrun ; mais, pendant leur marche, Catabois, Nicolas Louis, Bauvoir et la plupart des officiers inférieurs l'abandonnèrent et se cachèrent dans les mon- tagnes. Ces nouvelles défections portèrent Pourcely à se rendre aux Gonaïves avec Jacques Louis et Placide Le- brun, en passant par le Port-à-Piment: de là, ils se ren- dirent au Cap.

Le capitaine Alain, adjudant de place, était resté seul au Port-de-Paix à leur départ : il fut reconnu en qualité de commandant par ceux des insurgés qui s'y trouvaient. Le lendemain, Rebecca y vint avec toute sa troupe, après avoir envoyé des émissaires dans toutes les montagnes et dans les communes de Saint-Louis et du Borgne pour soulever les habitans et les cultivateurs. Il fit rédiger une proclamation pour annoncer le but de son entreprise, n'y prenant que le simple titre de Grenadier de la 9e, tant il était mu par le seul sentiment de la liberté, dans sa noble ardeur contre la tyrannie qui opprimait déjà le Nord et l'Artibonite. Il est fâcheux, cependant, que Nicolas Louis, Catabois et Bauvoir, qui se rallièrent ensuite à cette sainte insurrection, ne comprirent pas alors le bon effet qu'aurait produit leur adhésion, pour lui donner une di-

68 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.

rection plus vigoureuse, par leurs grades militaires et le respect et l'estime dont ils jouissaient dans la 9e. Rebecca était aimé de ses camarades , mais il n'avait pas sur eux cette autorité morale qui résulte de l'habitude du commandement supérieur et qui assure le succès des en- treprises de cette nature: en l'absence, même de leurs officiers inférieurs, ils n'agissaient pas avec cet esprit d'ordre et de discipline nécessaire, surtout en pareil cas. Rebecca en fît l'épreuve.

Il était à peine arrivé au Port-de-Paix , quand Gilles Déré y revint du Cap. Amené au bureau de la place, il annonça à Alain qu'il avait laissé Christophe à 4 ou 5 lieues, marchant contre la ville à la tête d'une colonne, et que le général Romain se dirigeait avec une autre contre le Trois-Pavillons. Cette nouvelle donna l'alarme au Port-de-Paix, Rebecca fit battre la générale pour réu- nir la 9e ; mais les soldats étaient débandés , les citoyens, hommes, femmes et enfans couraient ça et pour tâcher de fuir, en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux dans les campagnes. Pour contraindre ses compagnons à se réunir autour de lui, Rebecca recourut au feu ; il livra des maisons aux flammes, et n'en augmenta que plus la confusion. Enfin, suivi d'environ 20 hommes, il reprit précipitamment la route du Trois-Pavillons, dans l'espoir d'y être rejoint par le reste de la 9e pour défendre ce point. Il eut le temps d'y précéder la colonne du général Romain, mais sa troupe se grossit de peu de soldats, les autres ayant dirigé leurs pas vers Jean-Rabel ou dans les montagnes, avec une partie de la population du Port- de-Paix.

Christophe y arrivant et trouvant cette ville en flam- mes, se livra à toute sa fureur contre les hommes, les

[1807] CHAPITRE VI. G9

femmes et les enfans que sa cavalerie put atteindre : il en ordonna le massacre, en prenant position dans le Grand-Fort. Le lendemain, il se porta sur l'habitation Lallemand, à un-quart de lieue du Trois-Pavillons qu'il fit cerner par Romain.

Dans la nuit, Rebecca se décida à évacuer ce point. Ar- rivé sur l'habitation Paillet, à deux lieues de là, il fut at- teint par la troupe de Romain qui s'était aperçue de sa fuite et qui le poursuivit. Pleins de courage, Rebecca et ses compagnons osent se mesurer avec des forces infiniment supérieures : il reçoit une balle à la cuisse et tombe parmi les morts ; le reste se sauve dans les montagnes. Intéressé à la capture de celui qui leva l'étendard de l'insurrection contre legé néralissime, Romain fait chercher JRebecca parmi les victimes de cette sainte cause : il fut reconnu par le brave Toussaint Paul, plus désigné sous le nom de Toussaint Boufflet, qui servait Christophe alors, et qui devait lui-même devenir une victime du tyran, après s'ê- tre immortalisé, comme Rebecca, au service de la Répu- blique dont il embrassa la cause. Toussaint, capitaine de dragons, avait été un des premiers à fuir du Port-de- Paix pour se rendre au Cap, lorsque l'insurrection eut lieu.

Traîné pardevant Romain, Rebecca conserva l'attitude d'un héroïque défenseur de la liberté ; il accabla ce gé- néral et Christophe, d'expressions de mépris que luisug- , gérait son horreur pour la tyranniequ'ils exerçaient dans le Nord, en demandant d'être mis immédiatementà mort. Romain lui fit trancher la tête par un sapeur et l'envoya à son maître, qui, dans sa joie féroce, la fit exposer au bout d'une pique au Trois-Pavillons il s'était rendu.

Ainsi se termina, le 21 mai, la carrière de ce brave soldat. On peut remarquer, à sa louange, qu'il ne commit

70 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI.

aucun crime, aucun excès contre qui que ce soit, même à l'égard des officiers de tous grades qui se refusèrent, malgré ses instances, à prendre la direction de ce mou- vement militaire et politique. A cette modération digne de servir d'exemple, il joignit un désintéressement rare, peut-être unique, en ne s'attribuant aucun grade parmi ses compagnons d'armes : le titre de grenadier de la 9e lui suffit! C'est qu'il était réellement animé du feu sacré de la Liberté, du sentiment républicain qui porte l'âme aux grandes choses, qui ennoblît les actions des hommes qui sedévouent à cette formede gouvernement, tandis qu'à d'autres, il faut des grades pour anoblir leurs personnes. Honneur à la mémoire de Rebecca ! car il honora son pays. Se rappelant la lutte que Lubin Golard avait soutenue dans cette péninsule, et sachant qu'aucun des officiers de la 9e n'avait pris part à l'insurrection, Christophe voulut employer une feinte modération pour pacifier ces quar- tiers, alors que les montagnes du Gros-Morne étaient dans le même état. A cet effet, il fit répandre le bruit, par des soldats qu'il envoya de tous côtés, que Rebecca étant mort, il n'en voulait plus à qui que ce soit ; qu'il étendait une amnistie sur tous sans distinction. Des vieillards des deux sexes qui ne pouvaient continuer à gravir les mon- tagnes furent les seuls qui vinrent faire leur soumission; tous les soldats de la 9e, tous les hommes valides se reti- rèrent au fond des bois plutôt que de se rendre à sa voix, persuadés que sa parole serait violée. Le capitaine Alain était parmi eux et partageait leur conviction à cet égard : apprenant eux-mêmes que Nicolas Louis, Bauvoir, Cata- bois et les autres officiers n'avaient pas suivi Pourcely, ils le chargèrent d'aller prier ces chefs de prendre la di- rection de leur défense contre le tyran. Nicolas Louis con-

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sentit à cet acte de dévouement : il devint donc le chef supérieur des fugitifs errans dans les montagnes. Aus- sitôt, le ralliement des soldats de la commença à s'opérer dans le canton des Moustiques il se tenait.

Quelques jours après, une lettre de Christophe lui par- vint et l'invita à se rendre auprès du généralissime avec les autres officiers, en leur promettant à tous la conser- vation de leurs jours et de leurs grades, parce qu'il savait leur résistance à l'insurrection. Mais N. Louis et ses compa- gnons se gardèrent d'obéir à cet ordre d'un homme sans foi. Au contraire, pour empêcher toute défection, Nicolas Louis jugea qu'il était instant de livrer combat ; il fit ten- dre une embuscade, sous les ordres de Bauvoir, aux trou- pes du Nord qui parcouraient les montagnes, et obtint un complet succès. Quoiqu'il prît des mesures pour assaillir les insurgés, Christophe essaya encore de les persuader, et cette fois il employa la ruse. Sachant l'intimité qui avait existé entre Toussaint Boufflet et les principaux officiers et habitans du Port-de-Paix, il lui donna la mis- de se rendre auprès d'eux, comme un transfuge qui ai- mait mieux venir partager leurs périls, que de rester au- près du tyran ; mais Toussaint devait insinuer la dé- fection dans leurs rangs. Il fut accueilli favorablement, car c'était un brave officier de plus parmi eux.

Christophe ne put attendre longtemps le succès de cette manoeuvre; il ordonna bientôt à Romain de se por- ter à Jean-Rabel et au Môle avec des troupes, pour rallier de gré ou de force les populations éparses, en même temps qu'il faisait tout saccager dans les Moustiques par les généraux Toussaint Brave et Martial Besse. Romain en fit autant dans les lieux il parvint, et retourna au- près du généralissime qui lui laissa le commandement

72 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hâÏTI.

supérieur et partit pour le Cap. Peu après, Nicolas Louis eut un engagement avec Toussaint Brave qu'il battit et refoula au Port-de-Paix. Romain y concentra toutes ses troupes, à raison des faits qui se passaient aux Gonaïves et du côté de Saint-Marc. Après sa retraite, Nicolas Louis s'organisa mieux : Jean-Rabel et le Môle étaient acquis à l'insurrection .

Terminons ce qui concerne Toussaint Boufflet, avant de relater les faits des Gonaïves et de Saint-Marc. Il sen- tait sa fausse position parmi les insurgés et brûlait du désir de retourner auprès de Christophe ; mais il y avait des risques à tenter son évasion : pour l'opérer, il lui fal- lait recourir à la générosité d'un ami qui l'aiderait, même en dépit de ses convictions républicaines. Toussaint avait une belle âme; il jugea qu'il pouvait se confier à Faux avec qui il était plus lié ; il s'en ouvrit à lui *. Incapable de trahir l'amitié, Faux employa au contraire tous les raisonnemens et ses sentimens affectueux pour le détour- ner de ce projet, et le persuader d'embrasser sincère- rement la cause de la République. Ne réussissant pas à vaincre les scrupules de Toussaint, qui se croyait lié par sa parole donnée à Christophe, Faux en entretint Nicolas Louis, espérant que leur chef aurait plus d'influence . Celui-ci, dans la position il se trouvait avec les insur- gés, pensa, au contraire, qu'il fallait un acte de sévérité pour assurer leurs succès, ne pouvant compter sur les sentimens de Toussaint : il le fit arrêter pour être fusillé. En vain, Faux et Bauvoir sollicitèrent sa grâce, Nicolas Louis fut inexorable. Alors, désolé d'être cause de la mort de son ami, Faux demande à mourir avec lui et s'y résout

1 Faux qui vécut honorablement au Port-au-Prince il exerça son métier de tailleur, il mérita et obtint l'estime de tous les gens de bien.

[1807] CHAPITRE VI. 73

avec fermeté. Ce généreux dévouement fléchit Nicolas Louis , mais il envoie Toussaint en détention à Jean- Rabel pour s'assurer de sa personne : ce brave y était encore, quand Lamarre débarqua dans la péninsule.

En recevant la députation présidée par Gentil Rebel, Pétion adressa un message au sénat pour l'informer des faits dont elle était venue donner l'heureuse nouvelle; et il se décida aussitôt à entreprendre une campagne par terre contre Saint-Marc, en même temps qu'une expédi- tion attaquerait cette ville par mer, afin d'opérer une di- version en faveur des insurgés. Il émit, le 22 mai, une proclamation chaleureuse pour enflammer l'ardeur des troupes de la République, donner l'espoir à tous les ci- toyens de voir anéantir la tyrannie de Christophe : « Sol- « dats, . . . vous marchez pour assurer la liberté et le bon- « heur de vos frères, pour punir un homme qui désho- « nore l'humanité; qui, dans le délire de sa férocité, ne « reconnaît ni âge, ni sexe... Ne vous écartez jamais, * durant cette campagne, des principes de subordination « et de discipline qui constituent le vrai militaire: res- « pectez les propriétés des cultivateurs, respectez celles « de tous les citoyens, de tous vos frères : les propriétés « de Christophe seront les vôtres »

Le même jour, un décret du sénat déclara que : « Le « citoyen J.-L. Rebecca, les sous-officiers et soldats de <r la 9e demi-brigade, ceux de la 14e, les habitans et les « cultivateurs qui se sont réunis sous les drapeaux de la « République pour renverser la tyrannie de Henry Chris- « tophe, ont bien mérité de la patrie et de l'humanité. » Le Président d'Haïti fut autorisé à décerner des récom- penses à J.-L. Rebecca et à ses braves compagnons d'ar-

74 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.

mes. Il y avait déjà 24 heures que ce vaillant grenadier avait péri d'une mort glorieuse !

Le 25 mai, l'expédition était prête à prendre la mer : elle fut confiée au général de division Bazelais, ayant sous ses ordres les adjudàn s -généraux Lacroix et La- marre. Les troupes furent principalement embarquées sur un navire anglais portant le nom de Lord Duncan, de près de mille tonneaux ; il était dans la rade du Port-au- Prince à la consignation de R. Sutherland, qui le mit à la disposition du gouvernement : lui-même s'y embarqua aussi1. Plusieurs autres bâtimens moins grands et le garde-côtes de l'Etat, r Indépendance, commandé par Jean Gaspard, escortaient l'anglais. Dans la nuit du 25 au 26, ils appareillèrent.

Les instructions données au général Bazelais portaient qu'il devait s'efforcer de débarquer avec les trou- pes, s'il était possible, dans la baie de Saint-Marc, afin d'aider l'armée de terre à enlever celte ville qu'on sup- posait peu garnie de forces, à cause de l'insurrection du Gros-Morne et du Port-de-Paix. L'Indépendance devait se rendre sur les côtes de la péninsule, pour remettre les dépêches de Pétion à Rebecca, à qui il expé- dia le brevet de colonel de la 9e, lui mandant qu'il mar- chait pour le secourir et qu'il continuerait à l'aider par l'envoi de munitions, etc., etc. Ce garde côtes se rendit en effet à sa destination, en entrant au Môle, d'où les dépêches, la proclamation du Président d'Haïti et le dé- cret du sénat furent envoyé s à Nicolas Louis, devenu le chef des insurgés. Mais les troupes ne purent être débar-

1 L'Hist. d'Haïti, t. 3,p 429, a commis une erreur de noms a l'égard du navire et du né- gociant: elle nomme le premier Lord Dorhing, et dit que ce fut Jacob Lewis qui le mit a la disposition du gouvernement: nous garantissons ce que nous disons a cet égard.

[1807] CHANTRE VI. 75

quécs contre Saint-Marc, que l'on reconnut bien gardée.

En vertu des instructions qui avaient prévu ce cas, Bazelais fit faire voile pour aller débarquer à la baie de Henné. Les navires s'arrêtèrent sur la côte de Lapierre afin d'y faire de l'eau : là, ou apprit que la ville des Go- naïves n'avait aucune troupe, toutes les forces étant vers le Gros-Morne ; on sut aussi que cette ville commerçante était encombrée de cafés et de coton. Si, comme mili- taire, Bazelais s'exagéra les succès possibles de l'armée de terre contre Saint-Marc, afin d'opérer sa jonction avec elle aux Gonaïves, ou la possibilité de secourir de les insurgés du Gros-Morne et du Port-de-Paix, R. Suther- land, en bon commerçant, vit encore plus de probabilité de pouvoir garnir les flancs de Lord Duncan avec les cafés et le coton de la place des Gonaïves : de la réso- lution prise d'aller s'en emparer.

Le général Magny, qui s'y trouvait avec une centaine d'hommes, ne put opposer aucune résistance; il aban- donna cette place ouverte de tous côtés pour se tenir dans les environs, en attendant des secours du généralis- sime', et contraignit la veuve de Dessalines à en sortir avec lui : presque toutes les familles des Gonaïves y res- tèrent et profitèrent de la prise de cette ville pour se ré- fugier au Port-au-Prince. Magny envoya Madame Dessa- lines au Cap : ce qui occasionna de vifs regrets à Pélion, car il eût aimé à la voir au Port-au-Prince, pour l'en-

1 Christophe était malade, quand un aide de camp de Magny entra dans sa chambre, in- troduit par Saint-Georges, officier de service; en apprenant la prise des Gonaïves, il saisit un de ses pistolets et le déchargea dans l'intention de tuer l'aide de camp; laballe atteignit Saint-Georges qui mourut peu après. C'était notifier cruellement a Magny l'ordre de re- prendre cette ville. On raconte que quelques jours ensuite de cet assassinat, il appela Saint-Georges; personne n'osait lui dire qu'il l'avait tué : forcé de s'avouer a lui-même ce crime odieux, il feignit de plaindre le sort de cet officier auquel il avait paru très-attaché.

76 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

tourer de ses respects et la faire jouir des égards de la République.

Le 2d mai, l'armée était partie aussi du Port-au-Prince. Arrivée au Boucassin, elle trouva l'ennemi, sous les or- dres du général Pierre Toussaint, en possession d'une position fortifiée sur une éminence. Il fallut combattre ; mais cerné et canonné, l'ennemi évacua ce point dans la nuit du 31 . Le lendemain, Pétion fit continuer la marche sur Saint-Marc : le 2, il reçut des dépêches de Bazelais qui lui apprenaient la prise des Gonaïves, le 28 mai. De Mont-Roui, il lui envoya de nouvelles instructions pour le cas il serait forcé d'abandonner cette ville ; mais il fut satisfait de ce succès qui avait produire une diver- sion favorable aux insurgés de la péninsule.

En effet, ceux-ci s'étaient enhardis par l'avantage ob- tenu contre Toussaint Brave et la retraite de Romain au Port-de-Paix ; ils avaient encore jugé devoir prendre l'offensive, à la nouvelle qu'ils avaient reçue de l'expédi- tien dirigée contre Saint-Marc et la marche de l'armée sous les ordres du Président d'Haïti. Nicolas Louis se porta alors contre le Port-de-Paix d'où il réussit à chas- ser Romain qui, ble»sé dans le combat, se retira à Saint- Louis avec ses troupes. Dans ces circonstances, ayant appris la présence de Bazelais aux Gonaïves, Nicolas Louis tenta de le joindre en forçant les lignes ennemies au Gros-Morne : il combattait, quand il sut l'évacuation des Gonaïves par les républicains ; il dut revenir au Port- de-Paix il se retrancha.

11 était sans doute difficile de défendre la ville des Go- naïves, ouverte du côté de la terre ; il eût fallu improvi- ser des ouvrages qu'un ingénieur eût tracés, dans la pré- voyance que les forces du Nord arriveraient incessam-

[4807] CTIAPITRRVI. 77

ment pour l'attaquer ; mais c'est ce dont on s'occupa le moins. Les magasins de l'Etat étant remplis de coton et de cafés, les soldats furent plutôt employés à les porter à bord des bâtimens qu'à construire des fortifications. R. Sutherland payait largement ce travail, les chefs l'or- donnaient pour leur propre compte; chacun, à leur exemple, officiers, soldats, matelots, tâchait de faire son lot. Des maisons avaient été abandonnées par des habi- tans qui s'enfuirent dans la campagne ; leurs objets mo- biliers furent enlevés, de même que les denrées trouvées dans les magasins particuliers : ce fut un vrai pillage1. Ceux des habitans qui profitèrent de cette occasion pour passer au Port-au-Prince, enlevèrent aussi ce qu'ils avaient de plus précieux : la confusion n'en fut que plus grande.

Dans cette situation, le général Magny, ayant reçu des forces, vint attaquer la ville avec de l'artillerie : on lui riposta. Moins on s'était préparé à la défense, plus elle devint méritoire. Bazelais, Lamarre, Lacroix, étaient de vaillans officiers ; ils tracèrent l'exemple de leur courage à leurs subordonnés, mais enfin il fallut céder. Acculés au rivage, canonnés vigoureusement, ils s'embarquè- rent en désordre; et le 10 juin, la flotille partit pour re- tourner au Port-au-Prince.

En évacuant le fort du Boucassin, Pierre Toussaint s'était rendu aux Yérettes par la montagne, et de à Saint-Marc.

Quand l'armée républicaine parvint près de cette place,

1 Presque tous les meubles de Madame Dessalines furent portés au Port-au-Prince : Pétion ordonna qu'ils fussent placés dans la maison de l'Intendance. On les conserva long- temps, dans l'espoir que cette respectable femme eût pu en jouir.

78 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.

il fallut l'investir pour en faire le siège et empêcher que des renforts y entrassent. Le président prit toutes les me- sures à cet effet. Pierre Toussaint fit une sortie que le colonel David-Troy repoussa, en se maintenant dans la position qu'il occupait sur l'habitation Lacombe.

Le 10 juin, au moment l'évacuation des Gonaïves s'opérait, Pétion écrivit au général Bazelais, qu'il avait l'intention d'envoyer le général Yayou à la tête d'une Forte colonne aux Gonaïves, pour se porter ensuite au Port-de-Paix. Mais bientôt il aperçut la flotille qui se di- rigeait au Port-au-Prince : il reconnut que Bazelais avait été forcé d'abandonner les Gonaïves. Dans une telle si- tuation, il était inutile de continuer le siège de Saint- Marc : retourner au Port-au-Prince pour organiser une nouvelle expédition qui irait au secours des insurgés de la péninsule du Nord, était la chose la plus essentielle. Pétion prit cette résolution, et l'armée revint à la capi- tale.

A ces considérations militaires se joignaient aussi des motifs politiques; car il parait que dans cette campagne contre Saint-Marc, le général Yayou, sur qui Pétion comptait pour aller au secours des insurgés du Nord, conspirait contre la République et en faveur de Christo- phe. Au Port-au-Prince même, ceux qui étaient compli- ces de ses projets tenaient des propos contre le gouver- nement.

« Pendant l'absence du président, il y avait eu au « Port-au-Prince, dans plusieurs cercles, quelques pro- « pos tenus contre le gouvernement. Les ennemis per- « sonnels de Yayou, envieux de sa gloire, répandirent f< que, pendant la campagne, il s'était montré hostile à « Pétion par ses discours devant Saint-Marc. La pré-

[1807] CHAPITRE VI. 79

« sence du président calma les esprits, et il fut facile à « Yayou de le convaincre que ses paroles n'avaient pas « l'importance qu'on y attachait.... * »

Yayou avait donc tenu des discours qui le compromet- taient aux yeux de Pétion, puisqu'il dut s'en expliquer avec lui ! Bientôt nous citerons une lettre du président à Lamarre, qui prouve qu'il n'était pas si convaincu de l'innocence de Yayou ; mais il estimait ce brave officier, il l'aimait pour sa conduite dans toutes les circonstances qui avaient précédé et suivi la guerre civile, et il voulait le persuader de ne pas écouter les perfides conseils qui tendaient à l'égarer et qu'il ne suivit que trop.

Quoi qu'il en soit, de retour au Port-au-Prince à la mi-juin, Pétion fit préparer la nouvelle expédition qui, cette fois, devait aller directement dans la péninsule du Nord. La flotille fut placée sous les ordres de Panayoty, qu'il nomma commandant des forces navales de la Ré- publique, au grade de capitaine de vaisseau. Elle était composée des garde-côtes /' Indépendance, commandé par Gaspard ; la Constitution, par Pierre Derenoncourt; la Guerrière, par Gaspard (de Jérémie), et d'autres bâ- timens légers.

Lamarre fut promu au grade de général de brigade commandant les forces républicaines dans le Nord; Deiva, à celui d'adjudant-général ; et Gardel, à celui de colonel1. Outre ces trois officiers supérieurs, il y avait le chef de bataillon Théodore avec son bataillon de la 15e \ un dé- tachement de la 24e sous les ordres du capitaine Eveil-

1 Hist. d'Haïti, t. 3, p. 433.

1 Ni ces promotions ni celle relative a Panayoty ne figurent sur les actes du sénat ; et comme ce corps délégua a Pétion tous ses pouvoirs a cet égard, en s1 ajournant le 1" juillet, il faut admettre que le président en jouissait d'avance, a moins que la flotille ne fût partie ce jour-la même.

80 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI.

lard aîné, secondé par Eveillard jeune; et des détache- mensdes5e, 11e, 12e, 16e et 22e demi-brigades, com- mandés par les capitaines de ces compagnies. Le prési- dent ayant appris la mort de Rebecca, avait déjà envoyé à Nicolas Louis le brevet de colonel de la 9e.

Partie le 30 juin ouïe 1er juillet, la flotille débarqua la petite armée expéditionnaire, le % au Grand-Porl-à-Pi- ment. Dans la soirée de ce jour, ces braves se mirent en route, guidés par le chef d'escadron Jean Martin, pour se rendre aux Moustiques ils rencontrèrent Nicolas Louis avec ses vaillans compagnons, sur l'habitation Foison. Le 4, Lamarre adressa delà une lettre au Pré- sident d'Haïti, pour lui rendre compte de ses opérations et de l'accueil qu'il avait reçu des insurgés, dont il lui transmit les vœux et le dévouement à la cause de la Ré- publique.

A peine les eut-il joints, que cet héroïque défenseur de la liberté se fit remarquer au chef de l'Etat par un noble sentiment : dans la même lettre, il lui exposa les servi- ces déjà rendus par le colonel Nicolas Louis, l'influence qu'il exerçait dans la péninsule, et il lui proposa de l'éle- ver à un grade supérieur. Le 10, il écrivit de nouveau au président, et sa lettre, datée du Port-de-Paix, revient sur cette recommandation, en lui envoyant un état des officiers de la 9e élus par les soldats eux-mêmes d'une voix unanime, en sollicitant la confirmation de ces élec- tions. C'est donc sur les instances de Lamarre que Nicolas Louis fut promu général de brigade, et que Bau- voir devint le colonel de la 9e : ces promotions eurent lieu aussitôt.

Nous signalons ce désintéressement inspiré parla con- fraternité militaire et la justice, pour préparer en quel-

[1807] CHAPITRE Vf. SI

que sorte le lecteur à tout ce que nous aurons à relater à l'égard de Lamarre. Il venait d'être élevé au mémo grade qu'il sollicitait pour Nicolas Louis ; il avait le com- mandement supérieur de toutes les troupes, et il voulut avoir en son compagnon d'armes un égal, parce que cette promotion lui parut juste. C'était faire preuve d'une vertu militaire antique, en créant pour eux deux un moyen d'émulation au service de leur pays. « Vivre li- « bke ou mourir, voila ma DEVISE. » Telle fut la dernière phrase de sa lettre du 4 juillet, la première pensée qu'il eut en mettant le pied sur le sol de la péninsule qu'il allait arroser de son sang dans mille combats, il devait mourir de la mort des héros *.

Aussitôt réuni aux insurgés, Lamarre, qui s'occupait de réorganiser la 9e et la 14e dont les soldats s'étaient joints, sentit aussi la nécessité de créer une cavalerie pour appuyer ses troupes et l'opposer à celle du Nord ; il lui fallait un officier de cette arme qui fût du pays même. On lui désigna le brave Toussaint Boufflet , encore détenu à Jean-Rabel, comme le plus capable de répondre à son at- tente ; mais en exprimant le regret que ses sentimens fussent acquis à Christophe. Lamarre, ne s'arrêtantpas à ces préventions fondées, l'envoya immédiatement cher- cher: en se voyant, ils se comprirent, tant il y a dans cette noble profession des armes une vraie sympathie entre les vrais braves. Cédant à la confiance de ceh i qui lui parlait en termes chaleureux, de la liberté, de la République et de son chef, Toussaint embrassa celte

l Un corsaire français venait de capturer une de nos barges ; il la renvoya avec une lettre adressée a Pétion, que Lamarre lui lit parvenir avec la sienne du 4 juillet. Dès le commencement de cette guerre civile, le général Ferrand et ses compatriotes employèrent tous les moyens pour capter l'homme dont l'influence avait été si grande, lorsqu'il fallut arracher Saint-Domingue a la France: c'était prêcher dans le désert.

T. Vil. G

82 ÉTUDES SXJI1 L HISTOIRE B HAÏTI.

cause en promettant d'y être fidèle jusqu'à son dernier soupir : il devint le chef de la cavalerie de l'armée expé- ditionnaire, et ne tarda pas à recevoir son brevet de chef d'escadron. On verra quel mâle courage signalèrent toutes les actions de ce brillant officier, dont la destinée fut de recueillir en dernier lieu , le périlleux héritage que son valeureux chef laissa au Môle Saint-Nicolas.

Lamarre s'était porté avec toutes ses troupes, au Port- de-Paix qu'occupaient les insurgés: par sa lettre du iO juillet, il demanda au président 50 selles pour com- mencer la formation de sa cavalerie ; la veille, la flotille était entrée dans ce port, en faisant une salve d'artillerie. « Elle a attiré en cette ville un grand nombre de cultiva- « teurs: l'arrivée de nos bâtimens ajoute une nouvelle « assurance, et la joie est générale. »

Cette circonstance et l'envoi de troupes dans la pénin- sule, firent reconnaître à Christophe la nécessité d'aug- menter sa marine militaire, pour l'opposer à celle de la République et empêcher que de nouveaux secours y fus- sent expédiés. En 1795, le généralissime faisait la guerre aux Anglais sur un corsaire armé au Cap : de encore une propension naturelle de sa part à créer cette marine militaire. Pélion ayant aussi un goût particulier pour la navigation, les deux États en guerre devaient arriver à cette organisation, qui leur permettrait de lutter sur mer comme sur terre.

Rétabli de sa maladie, Christophe s'était rendu aux Gonaïves après que Razelais eut déjà évacué cette ville: il retourna au Cap à la fin de juin. Apprenant que l'armée républicaine avait aussi abandonné son entreprise contre Saint-Marc, il fit une proclamation par laquelle il dé-

[1807] CHAPITRE VI. 88

clara que ses troupes avaient bien mérité de la pallie. C'était répondre au décret du sénat, du 22 mai : aux yeux de chacun des deux pouvoirs, la patrie, en effet, était respectivement de leur côté, puisque la guerre civile en déchirait le sein.

Après avoir fait habiller et solder son armée pour la porter ensuite contre le Port-de-Paix, il fit rendre une loi par le conseil d'État, le 20 juin, qui affranchit de tous droits à l'exportation, le sucre, le coton et le cacao, et abolit le quart de subvention qu'on prélevait sur les fer- miers des biens du domaine, indépendamment du prix du fermage ; mais le café continua à payer le droit de 10 pour cent à l'exportation, outre le quart de subvention sur les produits des propriétaires.

Dans ces circonstances, un corsaire français armé à Santo-Domingo, dont l'équipage était formé des naturels du pays, ayant fait naufrage sur les côtes du Nord, on lui porta secours en sauvant l'équipage et des marins anglais, prisonniers à bord, provenant de plusieurs navires que le corsaire avait capturés. Le généralissime procura à ces derniers les moyens de se rendre à la Jamaïque, et aux Français un sauf-conduit pour aller à Santo-Domingo. C'était agir humainement et avec discernement à l'égard des uns et des autres : les Anglais étaient rendus à la li- berté, et leurs ennemis trouvaient un procédé généreux en un chef qui pouvait les traiter comme ennemis de son pays, puisqu'on était en guerre. Cet acte de Christophe, inspiré par la raison et la justice qu'il aurait toujours prendre pour guides, porta d'heureux fruits pour son pouvoir, des deux côtés : les Anglais lui surent bon gré de la protection qu'il accorda à leurs nationaux, et les ha- bitans de l'Est d'Haïti furent portés à croire que les atro-

84 ÉTUDES SUR l/lUSTOIRE d'îIAÏTÎ.

cités qu'il avait commises sur leur territoire, en 1805, n'avaient été ordonnées que par Dessalines.

Dès que le généralissime eut appris l'arrivée de La- marre dans la péninsule, il se disposa à marcher à la tête de ses forces disponibles pour l'en chasser et terrasser l'insurrection partout elle se montrait. Lamarre était à peine rendu au Port-de-Paix, il avait environ 2000 hom- mes sons ses ordres, que l'armée du Nord vint l'y assié- ger : les généraux Toussaint Brave, Pourcely, Guillaume et Raphaël étaient dans ses rangs. A un combat qui pré- céda le siège, entre Pourcely et le colonel Bauvoir, sur l'habitation Mayance dans les montagnes de Saint-Louis, ce général fut tué : un de ses aides de camp vint aussitôt se rendre aux républicains.

Durant le siège, ceux-ci étaient enfermés dans les forts ; ils y subirent de grandes privations et repoussè- rent un assaut qui leur fut donné : leurs ennemis y per- dirent beaucoup d'hommes. Il fallut évacuer : les répu- blicains durent faire des prodiges de valeur pour traverser au milieu de 8,000 hommes qui cernaient les forts ; ils se frayèrent un passage au milieu d'une embuscade formi- dable où il était difficile de se reconnaître pendant la nuit, le général Raphaël y fut tué, et Jacques Louis, ancien colonel de la 9e, y fut blessé.

Cette évacuation eut Heu lu 15 juillet, dans la nuit. Le US, Lamarre en parla dans une lettre à Panayoty à qui il demandait des cartouches ; et le 27, de l'habitation Pelîier aux Moustiques, il en rendit compte au Président d'Haïti. « J'ai pris position dans les mornes, dit-il, afin « de profiter des avantages qu'on a de combattre dans les « défilés. Je suis, néanmoins, toujours en face de l'en- « nemi. Tous les chefs de la garde nationale des hauteurs

L1807J CHAPITRE VI. s;;

« de Saint-Louis, du Gros-Morne, et des lieux cireon-

« voisins sont en armes et occupent les défilés; ils font la

« guerre d'embuscade qui est la plus propre à harceler

« l'ennemi. Je reçois chaque jour de leurs nouvelles. »

Tandis que Lamarre s'animait d'espérance, le chef de l'Etat était aux prises avec des conspirateurs.

La nécessité l'on était de secourir l'insurrection du Nord, et de seconder l'action de l'armée expéditionnaire qu'on y envoyait, exigeait la présence du Président d'Haïti et de plusieurs sénateurs, à l'armée qui sortirait de nou- veau du Port-au-Prince : dans cette occurrence, le sénat devait s'ajourner. Mais en prenant cette mesure, il ne pouvait s'aveugler sur la situation des choses : l'opposi- tion de Gérin continuait sourdement contre Pétion ; des faits ou des paroles inconvenantes avaient eu lieu sous les murs de Saint-Marc par Yayou ;des propos tenus au Port- au-Prince y avaient fait écho: c'était donc pour le sénat, une occasion dereconnaîtrequ'il fallait revêtir le président de grands pouvoirs, pour qu'il pût maintenir son auto- rité constitutionnelle, et même celle de ce corps, contre les factions qui commençaient à s'organiser, et terrasser les conspirations, s'il en surgissait, afin que la République ne fût pas exposée à périr dans des déchiremens inté- rieurs, lorsqu'elle avait à combattre un ennemi puissant. La constituante avait déféré la dictature au sénat, par rapport à ce dernier: à son tour le sénat la déléguait au chef de l'Etat par des considérations encore plus majeures. Dans ces vues politiques, le 1er juillet il rendit le décret qui suit :

Le sénat, voulant donner au pouvoir exécutif toute la latitude

86 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

nécessaire pour profiter des heureuses dispositions qui se manifes- tent dans le département du Nord, et terminer d'une manière avan- tageuse la guerre contre Christophe ; Décrète ce qui suit :

1. Conformément à la constitution, qui autorise le sénat à s'ajour- ner lorsqu'il le juge nécessaire, le sénat s'ajournera à partir du 16 juillet jusqu'au 4" janvier 1808, à moins que le bien public n'exige sa convocation avant cette époque.

2. Durant l'ajournement du sénat, le président est autorisé à faire provisoirement toutes les nominations et remplacemens que les circonstances pourraient exiger dans les corps, tant civils que militaires.

3. Les tribunaux continueront à rendre la justice dans leurs res- sorts respectifs, jusqu'à ce que le sénat les organise de nouveau.

4. Le président est autorisé à faire provisoirement tout règlement de police qu'il croira nécessaire pour la discipline de l'armée, à fixer le traitement des militaires de tous grades, et la manière de le leur répartir.

5. A la convocation du sénat, le président lui soumettra tous les actes et règlemens faits durant son ajournement.

6. Les sénateurs Mode, Barlatier, Manigat, Leroux, Pelage, Nep- tune et Depas Médina composeront le comité permanent du sénat '.

Signé : Th. Tbichet, président, Leroux et Neptune, secrétaires.

Quoique ce décret n'ait mentionné que le seul motif reiatif à la guerre contre Christophe, il n'est pas moins vrai que les autres dont nous avons parlé déterminèrent aussi le sénat dans ses dispositions ; les articles 2 et 4 le prouvent évidemment. Conférer au président le droit ie nommer et de remplacer tous les fonctionnaires civils et militaires, de faire des règlemens pour la discipline de l'armée de fixer le traitement des militaires de tous grades, c'était lui donner les plus précieuses prérogatives du pouvoir dirigeant, celles qu'on avait refusé d'accorder

1 Tous les membres du- comité permanent étaient de la classe civile.

| 1807 ] CHAPITRE VI. 87

au Président d'Haïti en vue de Christophe, et mettre la force publique entre ses mains, à l'intérieur, après lui avoir déjà donné la direction des relations extérieures ; mais les circonstances l'exigeaient impérieusement, pour qu'il pût briser les résistances qui voulaient s'opposer à la marche des choses.

Afin de justifier ces mesures de haute prudence, le sénat accompagna son décret d'une adresse « au peuple « et à l'armée, » il rendait compte de ses actes depuis son installation, en en faisant sentir l'heureuse influence sur les affaires publiques ; mais aussi pour prémunir les esprits contre les factieux et les conspirateurs, et leur dé- montrer les qualités et les sentimens du chef à qui il dé- léguait ses pouvoirs, afin de sortir victorieux de la crise politique qui se manifestait.

Nul gouvernement despotique n'a de la stabilité. Vos représen- tans, grâce à la Providence, ont eu le courage de vous donner un gouvernement libre. Il n'appartient qu'à vous, qu'il ait une longue durée. Ils vous ont donné des lois; ils vous ont indiqué la route qu'il faut suivre : suivez-la, et ne vous en écartez point.

Le passage du despotisme à la liberté a été trop court pour qu'il ne reste pas encore des hommes assez pervers, qui, en vous parlant de République, renferment la tyrannie dans le cœur. Ces hommes cherchent tous les moyens de vous séduire. Mais, à leurs discours fallacieux, ouvrez votre constitution, étudiez vos lois. Là, vous trouverez une réponse prête à toute trompeuse induction. Examinez vos lois, et vous verrez que le sénat n'a jamais eu pour objet que le bonheur du peuple. C'est pour le peuple seul qu'il a voulu tra- vailler. Il n'a voulu favoriser ni les passions ni les intérêts d'aucun individu. Et si le sénat pouvait avoir quelques détracteurs, citoyens, demandez -leur dans quel acte il n'a pas stipulé vos intérêts, et dans quelle loi, la justice la plus stricte et la morale la plus saine, n'en ont pas été les bases !...

Vous n'avez rien à craindre, citoyens, pour votre liberté, pendant

88 ÉTUDES SUK L'HiSTOlKE d'iIAÏTI.

l'ajournement du sénat. L'homme que nous avons mis à la tête du gouvernement est connu dans toutes les parties de notre île. // a combattu pour la liberté ; il ne souffrira pas que Von conspire contre elle. Le chef du gouvernement vit au milieu de vous comme un père au milieu de sa famille. 11 a le bonheur d'être du petit nombre de ceux qui ont traversé, durant quinze ans, toutes les tempêtes révolutionnaires sans contracter aucune souillure. Il ri a rien ravi à la veuve ni à V orphelin. Il ri a jamais fait couler les larmes de personne. Citoyens, ralliez-vous donc à vos lois et à votre président qui en garde le dépôt.

Signé : Th. Trichet, président'.

Les mots soulignés dans les passages cités de l'adresse, indiquent clairement que le sénat était informé de tout. Il envoya une députation de ses membres auprès de Pé- tion, afin de lui expliquer particulièrement les motifs de son ajournement et de lui donner des avis : ce qui résulte du message de Pétion, du 5 juillet il dit:

« Sénateurs, j'ai eu l'honneur de recevoir la députation « que vous m'avez adressée. Elle m'a fait part des motifs « qui vous ont déterminés à prononcer votre ajourne- « ment, et des avis importans que vous avez jugé de- « voir me communiquer. Plein de confiance dans votre « sagesse et dans vos lumières, j'ai de suite reconnu « l'efficacité des moyens que vous me proposez pour « opérer l'affermissement de la République d'une ma- « nière solide et invariable... »

Le sénat lui proposait, néanmoins, de s'entourer des conseils de quelques-uns de ses membres, qu'il désigne- rait, pendant son ajournement : il y acquiesça dans le même message, en priant les sénateurs Magloire Ambroise, Fresnel, César Thélémaque, Pelage Varein etDaumec, de

J Celte adresse a été rédigée par Théodat Tiïchet : il partit pour l'Angleterre immé- diatement après l'ajournement du sénat.

1 18071 CHAPITRE VI. 8!)

vouloir accepter et remplir cette mission auprès de lui : ce qu'ils firent1.

Cet accord des deux pouvoirs de l'Etat était de nature à faire comprendre au général Yayou qu'il était dans une fausse voie, en conspirant contre la République. Mais il paraît que, s'étant déjà trop engagé et étant excité par les conseillers perfides qui l'entouraient et qui le croyaient plus influent qu'il ne l'était réellement, il se résolut à tenter sa funeste œuvre. Nous relatons ici quelques par- ticularités dont avons souvent entendu parler, avant de citer la lettre de Pétion à Lamarre, qui jettera la lumière sur la conduite de Yayou.

Se trouvant à Léogane, il donna l'ordre aux 21e et 24e demi-brigades de se réunir au grand complet, sous le pré- texte de marcher de nouveau contre Saint-Marc, ainsi que le Président d'Haïti en avait le projet. Il se mit à la tête de ces corps et se rendit au Port-au-Prince il en- tra un dimanche matin, à l'heure de la parade : c'était le 18 juillet. Toutes les troupes étaient sur la place du Champ de Mars, appelée depuis place Pétion : les gre- nadiers de la 11e demi-brigade formaient la garde du pa- lais de la présidence ce jour-là, le Président d'Haïti n'ayant pas encore une garde particulière. Au lieu de faire prendre aux 21e et 24e leur rang sur la place, dans l'ordre de leurs numéros, Yayou les fit avancer à la bar- rière de la cour du palais pour y pénétrer. Pareille chose n'ayant jamais eu lieu, les grenadiers de la 11e qui, comme tous les militaires et tous les citoyens, n'igno- raient pas que ce général conspirait, voulurent s'opposer

1 La lettre de Pétion au sénat, comme toutes autres qu'il adressait a ce corps, [fut écrite par Boyer. Le nom de Bonnet y était d'abord, pour faire partie de ce conseil ; mais il fut effacé, on ne peut savoir pour quel motif. Boyer aurait refaire cette lettre, afin de ména- ger l'amour-propre de Bonnet. Nous prions le lecteur de prendre note de jeetfe particularité.

90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏT1.

à l'entrée des deux corps. À ce moment, toutes les trou- pes rangées en bataille sur la place, donnèrent une atten- tion marquée à la résistance de la garde. Le président était sous le pérystile, se disposant à aller passer l'ins- pection des troupes ; il cria à l'officier de garde et à ses soldats, de laisser entrer les 21e et 24e. Par ordre de Yayou, elles prirent leur ligne de bataille dans la cour qu'elles remplissaient ; puis, ce général vint au palais avec son nombreux état-major et ses guides, et descen- dit de cheval. Il portait à sa ceinture une paire de pisto- lets, un sabre et un poignard : il monta les degrés du pérystile Pétion vint à sa rencontre, lui donna la main en le félicitant sur la belle tenue des deux corps ; puis, il lui dit qu'ilavait à l'entreteniren particulier, etl'amena dans sa chambre, à la grande surprise, à la stupeur des assistans qui pensaient que Yayou eût pu facilement frap- per Pétion à mort, étant seul avec lui dans l'appartement. Au bout d'une demi-heure de cruelle attente, on les en vit sortir tous deux, Pétion fort gai, et Yayou parais- sant bien plus calme que lorsqu'il était arrivé sous le pé- rystile. On a dit que dans cette demi-heure de conversa- tion, d'entretien' particulier, Pétion était parvenu à le convaincre de l'erreur le jetaient ses astucieux con- seillers, et que Yayou lui avait promis de continuer à se conduire en homme d'honneur, en bon citoyen.

Quoi qu'il en soit, Yayou donna l'ordre alors aux deux corps d'aller prendre leur ligne de bataille sur la place. Le président s'y rendit et passa la parade comme a l'or- dinaire : il fut accueilli avec une joie visible par tous les corps, même par la 21e et la 24e. Ensuite, la 24e fut placée aux casernes et au fort qui est derrière le palais, et la 21e- occupa le fort de Léogane : ces dispositions eurent

[1807] CIlAliTKE VI. 91

lieu par ordre de Yayou lui-même qui était le comman- dant principal de l'arrondissement, ayant le colonel Lys sous ses ordres. Les anciennes casernes, qui n'existent plus, touchant au palais du côté nord, la 24e pouvait l'envahir facilement de ce côté et à l'est ; et la 21e gar- dait l'entrée de la ville au Sud. A cette époque, la 3e oc- cupait toujours le fort Saint-Joseph, la 11e la ligne du Belair, et la 12e le fort National.

Yayou était logé dans la rue du Centre, à toucher le palais du sénat et la maison qu'occupait Chervain, com- missaire des guerres *. La veuve de Germain Frère étant devenue la concubine de Yayou, logeait chez lui. Ce gé- néral y fut aussitôt entouré de Chervain, son principal conseiller, d'autres factieux de la ville et des officiers supérieurs de la 21e surtout, sur lesquels il comptait le plus: c'étaient le colonel Sanglaou et les chefs de batail- lon Jean-Charles Cadet, Romain et Jourdain. S'égarant de plus en plus, ils s'imaginaient que Pétion avait recon- nu son impuissance, quand il laissa entrer la 21 e et la 24e dans la cour du palais et qu'il maintenait Yayou au commandement de l'arrondissement ; ce dernier se laissa entièrement circonvenir, malgré ses récentes promesses au président. Enfin la conspiration était flagrante dans sa demeure, et personne ne l'ignorait.

Loin de chercher à l'en détourner désormais, Pétion le laissa faire pour qu'il arrivât à des actes qui prouvas- sent sa coupable entreprise ; mais il employa les soldats

1 Chervain logeait dans la maison qui fait angle entre la rue du Centre et celle du Port : c'était un homme de couleur du Cap, qui avait été aide de camp de Villate et qui fut déporté avec lui, en 1796. Esprit inquiet, ambitieux, il désirait avoir un haut grade mili- taire, tandis qu'en sa qualité de commissaire des guerres, il n'était qu'assimilé a celui de chef de bataillon; par ce motif, il était l'un des plus chauds détracteurs de Pétion et du sénat qui conféraient les grades : de l'a sa participation a la conspiration de Yayou qu'il égara plus que tout autre.

92 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI.

des corps de la garnison à dissuader ceux de la 21e et de la 24e de prêter l'oreille au projet : ce qu'ils obtinrent facilement.

Dans la journée du vendredi 25 juillet, l'agitation des esprits fut à son comble ; le chef du gouvernement ne paraissait prendre aucune mesure en vue des éventuali- tés ; des bruits circulaient dans toute la ville, à raison des mouvemens extraordinaires qu'on remarquait chez Yayou, de la part de ses adhérons, et l'on disait qu'il de- vait envahir le palais de la présidence dans la nuit, pour mettre Pélion à mort : ce qui semblait d'autant plus fa- cile, qu'il avait placé la 24e aux casernes et au fort qui touche au palais.

Mais, plaçons ici la lettre de Pétion à Lamarre, qui fait connaître les circonstances de cette affaire.

Port-au-Prince, le 31 juillet 1807, au -4e de l'indépendance. Alexandre Pétion, Président d'Haïti,

Au général de brigade Lamarre, commandant les forces républi- caines au Port-de-Paix.

Je vais, général, vous donner le détail des événemens survenus dans le territoire de la République, depuis le 23 courant jusqu'à ce jour.

Le général Yayou avait reçu à Léogane des paquets de Christophe, par un espion du Nord. 11 m'avait promis de m'envoyer l'espion, mais il n'effectua point sa promesse et le renvoya sans que j'en eusse eu connaissance.

Je n'ignore point que le général Yayou est une tête chaude ; mais je ne m'étais jamais fait une idée exacte de la duplicité de son ca- ractère. Je me figurais toujours que le temps et l'expérience le ra- mèneraient à la raison.

Dans la nuit du 23 au 2-4 courant, la tranquillité dont on parais- sait jouir fut tout d'un coup interrompue par le bruit de la générale que l'on battit en ville. Les soldats de la garnison étaient accourus d'eux-mêmes aux postes et l'avaient fait battre, parce qu'ils étaient

[1807] CHAPITRE VI. 95

informés du projet perfide du général Yayou de venir chez moi, cette nuit même, pour m'assassiner, s'emparer de l'esprit du soldat et livrer la ville à l'ennemi qui s'était déjà rendu, sous la conduite de Pierre Toussaint, jusqu'au Boucassin. *. Les officiers généraux et autres chefs supérieurs de l'armée se rendirent au gouvernement, et le général Yayou n'y parut point. 11 se transporta au poste Léo- gane, était la 21e demi-hrigade. Il envoya ordre à la 24e, qui était postée derrière le gouvernement et aux casernes, de se joindre à lui ; mais cette demi-brigade s'y refusa.* Alors Yayou fit faire le roulement et sortit hors de l'enceinte de la ville avec la 21e. Aus- sitôt que j'en fus informé, j'envoyai à sa poursuite les 3e et 11e demi-brigades, mais il avait eu le temps de se rendre à Léogane avant nos troupes. Ce général s'était permis de tenir des propos in- jurieux sur le gouvernement, sur le sénat, et particulièrement sur moi, pendant son séjour en ville. Chervain, J.-Ch. Cadet, Sanglaou, Romain, Jourdain et Madame Germain l'avaient suivi 2.

Lorsque la 21e eut appris les desseins de Yayou, de porter les armes contre moi, elle en montra de l'horreur et de la répugnance, et le quitta entièrement 3. Tl fut contraint, se voyant abandonné de sa troupe, de s'acheminer vers Jacmel, avec ses affidés ci-dessus dénommés. Le lendemain 24, je me transportai à Léogane le général Magloire vint me joindre, d'après l'invitation que je lui en avais faite. Ce général me répondit de Yayou et se chargea de le ramener : ses soins ont été superflus 4. Yayou, après s'être débar- rassé de sa suite, a gagné les bois afin de s'y former des partisans j mais j'ai envoyé à sa poursuite des détachemens sur tous les pas- sages par il peut se rendre à l'ennemi. Je ne désespère pas qu'a- vant peu il ne tombe entre mes mains. Jean-Charles Cadet a été arrêté dans la plaine du Gul-de-Sac : il cherchait à pénétrer à l'Ar-

1 Qu'on ne s'étonne pas de cette initiative des soldats, pour faire battre la générale ; ils ne furent jamais dévoués a aucun chef comme a Pétion : d'autres faits seront encore men- tionnés a cet égard.

2 La veuve de Germain, par esprit de vengeance, n'avait pas tardé a se donner a Yayou dans ce dessein : elle exerçait sur lui une puissante influence, par son caractère impérieux.

3 L'adjudant-général Marion abandonna Léogane, a l'arrivée de Yayou, et se rendit a Jacmel il trouva un asile chez le capitaine Michel, son ancien ami de la Légion de l'Ouest. 11 avait fuir devant cette conspiration flagrante.

A Magloire Ambroise avait des relations intimes avec une sœur de Yayou : de l'a son espoir de le ramener. A son tour, il fut égaré principalement par cette femme.

9i ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

cahaie. Le général Magloire m'annonce qu'il va m'envoyer sous escorte Chervain et Jourdain \

Maintenant, la tranquillité règne partout. N'ayez aucune inquié- tude sur notre compte, le nuage s'est dissipé.

Faites en sorte de toujours maintenir l'ordre dans les troupes qui sont sous votre commandement. Que des propos injurieux ne se tien- nent point parmi elles, pour les décourager.

Que vous avais-je dit, mon cher général, concernant le général Yayou ? Vous voyez maintenant qu'il a voulu effectuer son projet ; mais, grâces à Dieu, il a échoué.

Je vous désire une parfaite santé, et je vous prie de communi- quer ma lettre au général Nicolas Louis. Comptez toujours sur l'at- tachement que je vous ai voué.

Signé : Pétion.

L'avant-dernier paragraphe de cette lettre prouve que le président n'avait pas été convaincu de l'innocence des propos tenus par Yayou au siège de Saint-Marc. En re- cevant un espion de Christophe et ne l'envoyant pas au président, ce général aggrava ses torts ; il y ajouta en faisant entrer les 21e et 24e dans la cour du palais, évi- demment pour en imposer à son chef, en tenant publi- quement des conciliabules chez lui, en ne se rendant pas au palais avec les autres officiers supérieurs, dans la nuit du 25 au 24 ; il se prononça ouvertement comme cons- pirateur révolté, en quittant le Port-au-Prince à la tête de la 21e, en abandonnant Léogane pour se faire des partisans dans les montagnes, par le refus de ce corps de seconder sa coupable entreprise. Dès lors, il n'y avait plus qu'à l'arrêter pour le livrer au jugement de la com- mission militaire permanente, lui et ses complices.

1 Dans une lettre de Lamarre a Pétion, du 23 septembre 1807, il lui fit savoir que Jour- dain avait été au Cap avant ces événemens, pour s'entendre avec Christophe; et dans une autre du 31 août, il lui dit que l'armée du Nord, campée en face de ses troupes avant cela, les menaçait souvent du concours de Yayou ei de Sanglaou.

[1807] CHAPITRE VI. 9i>

On voit cependant que Pétion espéra encore le rame- ner, par l'intermédiaire de Magloire Ambroise dont les soins furent superflus, tant il lui en coûtait de faire périr Yayou.

Quand les officiers supérieurs se furent rendus au pa- lais, le président, n'ayant pour sa garde qu'une compa- gnie de grenadiers, se rendit avec eux au fort du gouver- nement où il harangua la portion de la 24e qui s'y trou- vait, afin de maintenir ce corps dans le devoir ; de il se rendit au fort Saint-Joseph que gardait la 3e. C'est alors que Yayou se décida à aller au poste de Léogane ; mais sur sa route pour se rendre à Léogane, les soldats de la 21e et la majeure partie des officiers l'abandonnè- rent successivement. Il paraît qu'en se rendant du côté de Jacmel, il comptait sur le concours de Magloire Am- broise, qui lui manqua.

Réfugié dans les montagnes de Léogane, du côté du fort Campan, et ne trouvant aucune disposition à le se- conder de la part des cultivateurs, il se cacha chez une femme de sa connaissance : celle-ci en fit donner l'avis à Pétion qui, espérant de nouveau le ramener à son de- voir, après avoir prisses précautions pour qu'il ne se rendît pas dans le Nord, expédia auprès de lui le capi- taine Petit-Breuil, de l'artillerie de Léogane, à qui il avait toujours donné sa confiance, et lui fit dire de compter sur son estime, qu'il lui promettait d'oublier le passé, s'il voulait se soumettre à son autorité, parce qu'il savait qu'il n'avait été qu'égaré par de perfides conseils. Soit qu'il n'eût point confiance dans les promesses du prési- dent, soit qu'il sentît qu'il était trop coupable envers lui il répondit à Petit-Breuil qu'après avoir agi comme il avait fait, il serait honteux de se présenter devant Pétion qui

90 ETUDES SUR L H1STOIIÏE D II M Tf.

avait toujours eu des bontés pour lui. Cette réponse étant parvenue au président, il espéra davantage d'une seeonde mission de Petit-Breuil ; mais, toutefois, Pétion n'était pas homme à laisser continuer l'insoumission de Yayou ; présumant aussi qu'il pouvait encore s'y refuser, il ordonna que deux compagnies de grenadiers suivissent Petit-Breuil pour agir de force dans ce cas.

Petit-Breuil causait avec Yayôu dans la caze de cette femme, qui l'aidait à le persuader de se rendre auprès du président, quand l'officier commandant du détachement, impatient du délai qui s'écoulait, fit approcher sa troupe près de la caze. Yayou, ayant entendu du bruit, se leva précipitamment pour prendre ses armes, en criant à la trahison ; Petit-Breuil saisit ce moment pour s'évader, dans la crainte d'être sa victime, et les grenadiers entou- rèrent la caze. Plein de ce courage dont il avait fait preuve en toute occasion, Yayou en sortit armé, déchargeant ses pistolets sur la troupe. Il en fut accablé et périt victime de son obstination S

Telle fut la fin regrettable de ce brave officier qui avait sauvé la Bépublique, dans la journée du 1er janvier. Dépourvu de toute instruction, il ne put avoir assez de jugement pour repousser les perfides conseils qu'il reçut, de se prêter aux promesses fallacieuses de Christophe. On a vu qu'immédiatement après la mort de Dessalines, Christophe lui avait écrit de se méfier des hommes de l'Ouest et du Sud, parce qu'ils n'aimaient pas ceux du Nord ; que le général Lamothe Aigron lui avait tenu des propos insidieux dans ce sens, pour servir la cause de ce généralissime. Chervain, Madame Germain et d'autres,

1 J'ai entendu Petit-Breuil raconter a mon père, toutes les circonstances de ses deux missions auprès de Yayou, quelque temps après.

[1807] CHAPITRE VI. !)7

reprenant ce projet en sous-œuvre, en même temps qu'un espion du Nord lui fut envoyé, Yayou succomba par dé- faut de lumières surtout ; car pouvait-il, devait-il espérer que l'assassin de Sans-Souci, son ancien chef, lui par- donnerait jamais la défense glorieuse du Port-au-Prince? D'un autre côté, en voyant l'opposition de Gérin contre Pétion, en entendant les autres détracteurs qui se per- mettaient tant de propos contre le président et le sénat (ce qui est constaté dans l'adresse de ce corps, du 1er juil- let), Yayou a pu croire que la République n'avait aucune stabilité, aucun avenir, et qu'il valait mieux favoriser le système despotique du Nord, qui était dans ses habitu- des personnelles ; car il était absolu et violent dans son commandement.

Quoi qu'il en soit, ses complices Chervain, Sanglaou, Jourdain, J.-Ch. Cadet, Romain, Avril, etc., livrés à la commission militaire, furent condamnés à mort et exécu- tés au Port-au-Prince. Madame Germain ne fut pas même arrêtée, cette femme ayant paru excusable par sa faiblesse même.

En répondant, le 7 août, à la lettre de Pétion, La- marre lui disait que la nouvelle de la conspiration de Yayou avait excité une juste indignation dans les rangs ses troupes; il lui rappelait qu'avant son départ pour la péninsule du Nord, on avait connaissance de l'existence du club des conspirateurs dont Chervain était un cory- phée: « Vous ne l'ignoriez pas vous-même, président, lui « dit-il; mais votre indulgente bonté, qui se plaît toujours « à pardonner, ferma les yeux sur leur conduite et som- « meilla tranquillement, tandis que les agitateurs travaii- « laient à votre perte, qui serait celle de la patrie; vous « étiez dans cette sécurité qu'un père de famille, l'amour t. vu. 7

98 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

« de ses enfans, éprouve autour d'eux, et votre confiance

« n'a pas été trompée Non, le sort de la patrie

« ne dépendra pas des agitateurs; le génie qui veille sur « Haïti protégera toujours l'État contre les coups qu'on « veut lui porter dans les ténèbres. »

Lamarre avait le pressentiment de la destinée dePétion, des grandes choses qu'il accomplirait pour son pays, en dépit de tous les obstacles opposés à son administration bienfaisante. Il termina sa lettre, en lui signalant les services et la bravoure de plusieurs de ses officiers, no- tamment de Gabriel Reboul, Massez, Antoine Duluc, Au- guste Cognac, Silvain Christophe, Delvaetles deux Éveil- lard, « devenus les modèles des jeunes guerriers de l'ar- « mée. l »

1 Ce fut Delva qui apporta cette lettre, afin de faire savoiraPétion la situation des choses dans la péninsule du Nord. Il remplit plusieurs fois de semblables missions.

CHAPITRE VIL

Effet produit par la conspiration dp Yayou. L'insurrection de la Grande-Anse continue et y est circonscrite. Résultat de l'opposition du général Gérin a Pétion. Effet produit sur son esprit par un pamphlet politique de Juste Chanlatte. Blanchet aîné est révoqué de la charge de secrétaire d'État, et nommé secrétaire général du gouvernement : il de- meure mécontent. César Thélémaque le remplace en qualité de secrétaire d'État. Lamarre marche contre le Port-de-Paix et provoque du président une campagne contre Saint-Marc. Il est battu et sa troupe dispersée dans les bois. Il envoie le général Nicolas Louis au Port-au-Prince, a cause de ses excès. Il reprend l'offensive et bat l'ennemi. Premières relations de commerce entre Cuba et le Môle, par des Français.— Le général Magloire Ambroise fait suspecter sa fidélité a la République et est appelé a ré- sider au Port-au-Prince. Divers actes du secrétaire d'État pour avoir des ressources

financières. Pétion fait payer Jacob Lewis des marchandises livrées a Dessalines.

Le général Bonnet commande en chef les troupes en campagne contre Saint-Marc.

Bataille livrée sous les murs de celte ville, sont tués Barthélémy Mirault et J.-L. Longueval. Retour de l'armée au Boucassin. Bonnet va a Jacmel pour déjouer les trames de Magloire Ambroise. Ce général s'évade du Port-au-Prince et s'y rend aussi.

Il y est arrêté en flagrant délit de rébellion, par le colonel David-Troy, et s'empoisonne.

Évasion de ses complices. Le président envoie des troupes a Jacmel, sou^ les ordres

du colonel Gédéon. Examen de la conduite de Borno Déléard qui part pour l'étranger.

Arrestation et assassinat de plusieurs citoyens de Jacmel : pillage de leurs objets mobi-

, liers. Jugement sur la conduite de Pétion en cette circonstance. Le camp du Bou- cassin est placé sous les ordres du général Gérin. Sa sévérité outrée envers les militaires.

Si l'autorité du Président d'Haïti fut plus affermie, après la répression de la conspiration de Yayou, les factieux ne cessèrent point cependant leurs trames odieuses contre la tranquillité de la République; ils s'auioiisaient de Top- position de Gérin pour agiter les esprits, en excitant

100 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D H Al il.

l'envie et la jalousie contre le chef de l'État qu'ils voyaient revêtu de grands pouvoirs. C'est le malheur du système républicain, de faire naître incessamment une ambition déréglée parmi les hommes d'un mérite secondaire; ils se persuadent qu'ils sont capables de tout, et loin de se borner à une noble émulation pour servir la chose publi- que, ils aspirent aux plus hautes positions pour satisfaire plutôt à leur orgueil. Que de tels hommes se trouvent dans une monarchie, et ils descendront aux plus basses adulations, ils ramperont aux pieds du monarque, pour parvenir à leurs fins.

Le département de l'Ouest était surtout le foyer de cette ambition vulgaire; il ne s'écoula pas six mois, qu'on vit éclater une nouvelle conspiration dans son sein , qui fut comme la suite de la première.

Bans le Sud, l'insurrection de la Grande-Anse conti- nuait ses désastres. Tout cet arrondissement et celui de Tiburon avaient dans la population des campagnes, des hommes que les colons avaient égarés pendant longtemps contre le système suivi par le gouvernement de la Répu- blique, contre ceux qui le dirigeaient. En élevant Goman au grade de général de brigade et lui conférant le droit de distribuer des grades militaires inférieurs, Christophe avait ravivé ces préventions poussées jusqu'à la haine. L'insurrection trouvait encore un aliment dans la peur de bien des habitans des villes et bourgs du littoral, qui se voyaient incessamment exposés à ses irruptions; ils pactisaient secrètement avec les insurgés, en leur four- nissant clandestinement de la poudre et du plomb, en échangeant avec eux des marchandises dont ils avaient besoin, contre les denrées qu'ils récoltaient et que les femmes surtout apportaient dans ces localités. Cet éîat

[I807J 6HAPITRE Vil. 101

de choses avait porté Goman à organiser ses adhérens en deux classes; la première faisait la guerre, la seconde cultivait la terre pour avoir des denrées destinées à ces échanges clandestins et à nourrir ses guerriers. On ne peut se faire une idée de la subordination qu'il avait éta- blie à cet égard ; au fait, il avait créé un petit État dans ces hautes montagnes, dont il était le souverain absolu: de la facilité qu'il eut de résister durant treize années consécutives, sinon avec beaucoup d'avantages, du moins assez pour ne pas faire sa soumission. On verra plus tard, qu'il fallut toute l'habileté politique de Pétion pour ruiner son pouvoir et son ascendant, le réduire à se réfu- gier dans les lieux d'un difficile accès, et préparer par le beau succès de la pacification de ces arrondissemens, obtenu par son successeur.

En attendant, on tâchait d'arriver à ce résultat parla guerrequ'on faisait aux insurgés. A Jérémie, le général Francisque, commandant l'arrondissement de la Grande- Anse; le colonel Borgella, chef de la 15e demi-brigade; le colonel Bergerac ïrichet, chef de la 18e; à Tiburon, le colonel Gilles Bénech, chef de la 19e, et son chef de bataillon Nicolas Régnier, tous deux anciens compagnons de Goman dans les bois: tous ces officiers et d'autres encore, commandans de places dans les villes et bourgs, employaient tous les moyens possibles pour circonscrire l'insurrection dans les montagnes. * Mais on conçoit que la nature même du terrain favorisait sa résis- tance.

Dans les arrondissemens des Cayes, d'Aquin et de Nippes, les généraux Wagnac et Vaval, et le colonel

1 Après la conspiration de Yayou, le président tira de la 24" le chef de bataillon Bigot qu'il promut au grade de colonel pour aller commander la place de Jérémie.

102 ETUDES SMl L HISTOIRE D il II.

Bruny Leblanc, formaient dos cordons do troupes et de gardes nationaux, pour empêcher l'insurrection de s'y propager et la contraindre à se mouvoir dans la Grande- Anse: ils y réussirent.

Le général Gérin, commandant en chef du départe- ment du Sud, nenégligeait pas, certainement, les moyens d'éteindre l'insurrection ; mais, dans son opposition au chef do l'Etat, dont il était plus envieux depuis que le sé- nat l'avait revêtu de si grands pouvoirs, il contrariait in- cessamment la politique suivie par Potion pour y parve- nir : son caractère absolu s'y prêtait peu d'ailleurs. Le président so voyait, souvent oblige de donner des ordres directs aux officiers supérieurs du Sud, pour s'assurer de l'exécution de ses vues, de désapprouver ceux donnés par le commandant du département. Un tel conflit entre ces deux autorités ne pouvait que nuire à la chose publique. Gérin était encore mécontent de toutes les mesures ad- ministratives et financières que le sénat avait promul- guées dans diverses lois, parce qu'il avait des idées arrê- tées à cet égard : nous en avons parle déjà. Il était donc un frondeur, et des actes du président et de ceux du sé- nat, et les fonctionnaires et officiers du Sud se trouvaient souvent contraints de ne pas obéir à ses ordres ou de les éluder.

Dans ces cireonstances, on reçut au Port-au-Prince l'écrit satirique publié au Cap par Juste Chanlatte, sous le titre de : Réflexions sur le prétendu Sénat du Port-au- Prince. Après y avoir discuté la formation de l'assemblée constituante, en se basant sur la protestation des dépu- tés du Nord et de l'Artibonite, il conclut à l'illégalité de la constitution et du sénat, qu'il appelait le Sénat conserva- teur du Port-aiiA'-Crimes, ou plutôt le Sénat de Pétion.

[1807] CIIAPITHE vu. iOô

Attribuant à ses principaux membres comme à Pétion, la mort injuste, selon lui, de Dessalines, Chanlatte passa en revue la vie privée et publique de ces sénateurs, en leur imputant des actions odieuses ou ridicules ; et il ne ménagea pas Pétion sous le rapport politique, le traitant de tyran infernal, etc. Ceux des sénateurs qu'il maltraita le plus, furent Bonnet, Blanchet jeune, Daumec, Th. Trichet, C. Thélémaque, David-Troy, Lamothe Aigron, Lys, et le secrétaire d'État Blanchet aîné. Il s'efforça de tourner en ridicule Fresnel, Ch. Daguilh, Depas Médina, Manigat, Simon, Louis Barlalier, et surtout Gérin; il mé- nagea F. Ferrier, Yayou et Magloire Ambroise, évidem- ment dans l'espoir que fondait Christophe sur eux, dans le but de les exciter contre Pétion et la République *.

Mais, sous ce rapport, ce fut Gérin surtout qu'il tâ- chait d'exaspérer ; car il connaissait son caractère. En lui attribuant une part active dans la révolution de 1808, ce qui était vrai, il le plaignait de l'ingratitude dont on avait payé ses services, en rappelant ce qui occasionna ce dicton de Virgile : sic vos, non vobis, signifiant ainsi vous, et ce nest pas pour vous ; il ajouta : « On voit clai- « rement que Gérin, qui, le premier, s'est mis en évi- « dence, craint, non sans raison, que l'on ne dise de lui: « Ainsi, guerrier infortuné ! vous faites des merveilles, « et c'est pour qu'un autre jouisse du fruit de vos glo- « rieux travaux. »

Nous ne pouvons reproduire les principaux traits acé- rés lancés contre les sénateurs, dans cette mordante sa- tire de Chanlatte; et d'ailleurs, nous répugnons à nous

1 J. Chanlatte publia son écrit immédiatement après l'évacuation du Port-de-Paix par Lamarre; il y parlait aussi de l'insuccès de Bazelais aux Gonaïves, et cette diatribe ne par- vint au Port-au-Prince qu'après la conspiration de Yayou.

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102 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'hAITI.

Bruny Leblanc, formaient des cordons de troupes et de gardes nationaux, pour empêcher l'insurrection de s'y propager et la contraindre à se mouvoir dans la Grande- Anse: ils y réussirent.

Le général Gérin, commandant en chef du départe- ment du Sud, nenégligeait pas, certainement, les moyens d'éteindre l'insurrection ; mais, dans son opposition au chef de l'État, dont il était plus envieux depuis que le sé- nat l'avait revêtu de si grands pouvoirs, il contrariait in- cessamment la politique suivie par Pétion pour y parve- nir : son caractère absolu s'y prêtait peu d'ailleurs. Le président se voyait souvent obligé de donner des ordres directs aux officiers supérieurs du Sud, pour s'assurer de l'exécution de ses vues, de désapprouver ceux donnés par le commandant du département. Un tel conflit entre ces deux autorités ne pouvait que nuire à la chose publique. Gérin était encore mécontent de toutes les mesures ad- ministratives et financières que le sénat avait promul- guées dans diverses lois, parce qu'il avait des idées arrê- tées à cet égard : nous en avons parlé déjà. Il était donc un frondeur, et des actes du président et de ceux du sé- nat, et les fonctionnaires et officiers du Sud se trouvaient souvent contraints de ne pas obéir à ses ordres ou de les éluder.

Dans ces circonstances, on reçut au Port-au-Prince l'écrit satirique publié au Cap par Juste Chanlatte, sous le titre de : Réflexions sur le prétendu Sénat du Port-au- Prince. Après y avoir discuté la formation de l'assemblée constituante, en se basant sur la protestation des dépu- tés du Nord et de l'Artibonite, il conclut à l'illégalité de la constitution et du sénat, qu'il appelait le Sénat conserva- teur du Port-aux-Crimes, ou plutôt le Sénat de Pétion.

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[1807] CHAPITRE Vil. 103

Attribuant à ses principaux membres comme à Pélion, la mort injuste, selon lui, de Dessalines, Chanlatte passa en revue la vie privée et publique de ces sénateurs, en leur imputant des actions odieuses ou ridicules; et il ne ménagea pas Pétion sous le rapport politique, le traitant de tyran infernal, etc. Ceux des sénateurs qu'il maltraita le plus, furent Bonnet, Blanchet jeune, Daumec, Th. Trichet,C. Thélémaque, David-Troy, Lamothe Aigron, Lys, et le secrétaire d'État Blanchet aîné. Il s'efforça de tourner en ridicule Fresnel, Ch. Daguilh, Depas Médina, Manigat, Simon, Louis Barlalier, et surtout Gérin; il mé- nagea F. Ferrier, Yayou et Magloire Ambroise, évidem- ment dans l'espoir que fondait Christophe sur eux, dans le but de les exciter contre Pélion et la République \

Mais, sous ce rapport, ce fut Gérin surtout qu'il tâ- chait d'exaspérer ; car il connaissait son caractère. En lui attribuant une part active dans la révolution de 1806, ce qui était vrai, il le plaignait de ï ingratitude dont on avait payé ses services, en rappelant ce qui occasionna ce dicton de Virgile : sic vos, non vobis, signifiant ainsi vous, et ce nest pas pour vous; il ajouta : « On voit clai- « rement que Gérin, qui, le premier, s'est mis en évi- * dence, craint, non sans raison, que l'on ne dise de lui: « Ainsi, guerrier infortuné ! vous faites des merveilles, « et c'est pour qu'un autre jouisse du fruit de vos glo- « rieux travaux. »

Nous ne pouvons reproduire les principaux traits acé- rés lancés contre les sénateurs, dans cette mordante sa- tire de Chanlatte; et d'ailleurs, nous répugnons à nous

1 J. Chanlatte publia son écrit immédiatement après l'évacuation du Port-de-Paix par Lamarre; il y parlait aussi de l'insuccès de Bazelais aux Gonaïves, et cettediatribe ne par- vint au Port-au-Prince qu'après la conspiration de Yayou.

104 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D11AÏTI.

faire l'écho d'un écrit l'auteur mit toute la méchanceté de son esprit, pour essayer de dénigrer les hommes qui fondèrent la glorieuse République de notre pays. Mais cette brochure produisit un effet puissant sur l'âme ai- grie de Gérin.

Sachant que le meilleur moyen de combattre un écrit de cette nature, est de plaisanter tout le premier des im- putations injustes qu'il contient, Pétion, dont l'humeur était quelquefois railleuse, malgré son caractère réservé et grave, s'en empara et le lut dans le cercle qui se forma immédiatement au palais de la présidence pour en pren- dre connaissance, et se trouvèrent la plupart de ceux que cet écrit désignait. Chanlatte l'avait supposé présent à une séance du sénat, il distribuait les rôles et les fonctions de chacun de ses membres, en vue des éven- tualités de la guerre civile ; ce fut la partie de l'écrit, lui-même jouait un rôle tragi-comique, qui attira le plus son attention pour en rire et engager ses auditeurs à faire comme lui ' . Malheureusement plusieurs d'entre eux s'imaginèrent, et Gérin surtout, qu'il était bien aise des méchancetés de Chanlatte, pour diminuer leur influence dans l'Etat. Cette pensée injuste vint ajouter à la désap- probation que quelques-uns donnaient à son système po- litique, qu'ils considéraient comme conçu par lui pour ab- sorber toute l'influence ; elle eut des résultatsfàcheux dans la suite, elle entretint l'animosité et l'opposition de Gérin.

Blanchet aîné fut aussi peu disposé à excuser l'inten-

1 Chanlatte plaisantait Pétion de sa défaite a Sibert, le 1" janvier, en parlant de «sa valeur embourbée dans les marais fangeux de ces lieux. » Arrivé a cette phrase, Pétion dit en riant aux éclats : « Ma foi ! il a raison; car ce jour-la je fus contraint de fuir, et j'avais de la boue sur tout le corps. » La scène qu'il lui fit jouer au sénat, était une imitation de celle César, dans la tragédie de Voltaire, assigne a chacun son poste, dans son projet de marcher contre les Parthes.

[1807J CIJAPITHiS VII. 105

tion de Pétion. Dans sa diatribe, Ghanlatte disait, qu'é- tant trésorier à Jérémie lors de la fuite de Rigauden 1800, Blanchet, « d'une distraction incurable, » avait embar- qué avec lui, « sans y songer, » la caisse de l'Etat; et qu'arrivé aux États-Unis, il s'était aperçu de cette « trans- « plantation involontaire *. » Or, au moment cet écrit parvint au Port-au-Prince, on se plaignait hautement de la mauvaise gestion des finances par lui qui, comme se- crétaire d'Etat, ne pouvait parvenir à faire rendre compte parles administrateurs de cette branche de service pu- blic. On a vu que par son message du 19 mai, en forme d'arrêté, le sénat invitait le président, « au nom du salut « public et de l'armée, » à donner ses ordres au secré- taire d'Etat pour qu'il fît parvenir au corps législatif, des cadastres, des comptes, etc., qu'il aurait fournir déjà *au comité des finances. Le président le pressait à cet égard, sans pouvoir rien obtenir de lui ; les sénateurs s'en plaignaient vainement. C'est que, pour tout dire (l'histoire ne devant rien cacher), Blanchet aîné s'aban- donnait à la boisson ; dès 9 heures du matin, il déraison- nait. Une telle situation ne pouvait plus être tolérée ; les administrateurs et autres employés des finances se moquaient de leur chef, qui ne pouvait surveiller leur comptabilité et leurs actes ; l'armée, les sénateurs, les employés divers ne recevaient ni solde ni appointemens, et l'armée expéditionnaire dans le Nord avait besoin d'ê- tre entretenuepar une solderégulière, par deshabillemens, des approvisionnemens de guerre et de bouche, afin de remplir sa laborieuse tâche.

1 Daumcc, qui l'ut un des plus maltraités, me dit un jour, qu'à son avis, cette satire de .T. Chanlatte était son meilleur écrit, sous le rapport du style : « Mais, que de méchancetés ! « aiouta-t-il. »

106 ÉTUDES SUR ^HISTOIRE d'hAÏTI.

Le Président d'Haïti se vit donc forcé d'user de ses pouvoirs extraordinaires, en révoquant Blanchet aîné de de son éminente charge '. Il nomma César Thélémaque, secrétaire d'Etat : celui-ci avait été contrôleur des finan- ces au Cap, et quoique peu capable, il avait du moins de la dignité, de la fermeté et toute la probité nécessaire pour imposer aux fonctionnaires placés sous ses ordres 2. Des employés, éminens par leur savoir, lui furent donnés pour l'aider, entre autres A. D, Sabourin qui avait été aussi contrôleur des finances sous l'empire. Afin de re- connaître néanmoins et de récompenser les services de Blanchet aîné dans l'ordre politique, Pétion créa pour lui la haute charge de secrétaire général du gouverne- ment ; dans ces fonctions nouvelles, il devait concourir, par ses conseils, aux actes de la présidence et les contre- signer. Mais Blanchet aîné ne pardonna pas plus sa ré- vocation à Pétion, qu'il n'avait pardonné à Dessalines de l'avoir révoqué comme trésorier «à Jérémie; et ce fut par suite de son mécontentement, qu'il devint, en 1810, la cheville ouvrière de la scission du Sud.

Dans cet intervalle, Lamarre, qui était dans la com- mune de Jean-Rabel, n'avait pas tardé à reprendre l'of- fensive contre l'armée de Christophe, afin de favoriser les insurgés des montagnes du Gros-Morne, de Saint- Louis et du Borgne. Le 19 août, il s'était mis en marche contre le Port-de-Paix ; et arrivé près de cette ville, il avait détaché de son armée de 2000 hommes à peine, le colonel Bauvoir à la tête de 1200 de ces braves, pour se

1 Celte révocation eut lieu en octobre.

2 C. Thélémaque fit imprimer des titres de lettres, en mettant en tête: «République d'Haïti. « Justice, Sévérité. » C'était dans le but d'intimider les comptables qui se faisaient lirer l'oreille.

[1807] eiiAPiTiiË vu. 107

porter dans les hauteurs de Saint-Louis et intercepter tout secours qui viendrait du Cap. Mais assailli bientôt par des forces supérieures, il rappela Bauvoir ; et aidé de lui, il repoussa diverses attaques qui eurent lieu suc- cessivement dans les derniers jours d'août. Le général Romain avait sous ses ordres une force de 4000 hommes d'infanterie et de 500 cavaliers, outre l'artillerie. Lamarre signala au président, par sa lettre de 31, que-Christophe donnait beaucoup d'attention à la cavalerie, en l'enga- geant à en organiser une aussi pour l'opposer à celle de l'ennemi; et à cet effet, il ne cessa de lui demander des selles pour monter la sienne.

Dans cette lettre du 51 août, il recommandait à Pétion de faire marcher contre Saint-Marc, l'armée de la Répu- blique pour opérer une diversion utile au succès de l'ar- mée expéditionnaire. Il lui demandait en même temps de nouvelles troupes pour la renforcer, des cartouches, de la poudre et du plomb. II l'informait aussi d'une nou- velle insurrection contre Christophe vers Saint-Michel et le Fort-Liberté. « Il importe au salut de l'Etat, dit-il en terminant, que la grande armée marche. » Malgré la pénurie de la caisse publique, Pétion lui avait envoyé 8000 gourdes qui ne suffisaient pas pour la solde arriérée de ses troupes.

Le 25 septembre, une nouvelle lettre, datée du Môle, informa le président que Romain ayant été blessé dans les précédens combats, Christophe était venu se mettre à la tête de ses troupesavec de nouvelles forces, aprèsavoir employé la plus grande terreur pour réunir son monde et faire transporter des canons, un mortier et un obusier dans les positions les plus difficiles. Lamarre l'avait com- battu avec succès ; mais après un combat de 8 heures, sa

108 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.

troupe manquant de munitions, il avait opérer sa re- traite à travers les masses ennemies. II divisa sa petite armée en deux pour pouvoir mieux se tirer de cet embar- ras. « Je fus forcé, dit-il, de me réfugier au milieu des « bois avec une compagnie de grenadiers seulement, « ayant dispersé le reste de mes troupes de la manière « la plus convenable à notre posilion. Le général Nico- « las Louis m'a bien secondé en cette occasion. Je restai « huit jours dans les convulsions du désespoir, en proie « à toutes les privationsdelavie. J'aurais indubitablement « fini ma carrière dans cet état, si l'adjudant-général « Delva n'était pas arrivé promptement à mon secours, « avec un bataillon de la 16e commandé par Boisrond « Laurent1. Voilà quelle était notre posilion, quand vous « croyiez que nous moisonnions des lauriers. Reflé- ta chissez un moment, président, sur tous les maux pas- « ses qu'a occasionnés la guerre civile. Réfléchissez sur « la trop grande bonté du général Rigaud, qui occa- « sionna tous les maux de la patrie, et voyez combien il « importe de terminer cette guerre-ci. Tout Haïtien a les « yeux fixés sur vous. Quoi ! seriez-vous indifférent aux « vœux de tous ces cœurs? Le nom de la patrie ne vous « serait-il plus cher? Oui, vous chérissez le nom de son « libérateur, et votre gloire la plus chère réside dans le « bonheur du peuple qui vous adore... »

Si ce langage prouvela dignité républicaine de Lamarre et son attachement à Pétion, et en même temps la liberté que ce dernier laissait à ses camarades d'armes de

1 Un frère de Boisrond Tonnerre, qui, dans la guerre de l'indépendance, servant sous les Français au combat de Laval, près de l'Anse-a-Veau, fut balafré par Léger qui était du côté de Geffrard. Au moment il arrivait au Môle avec son bataillon, Léger venait de se rendre à Lamarre, en faisant défection a Christophe; car cette lettre de Lamarre parle de lui au pré- sident, en l'envoyant au Port-au-Prince. Boisrond Laurent ne tarda pas a périr dans un combat.

[1807J CHAPITRE Vil. 101

lui parler avec franchise, ce qui est aussi honorable pour eux tous ; on voit que Lamarre partageait jusqu'à un cer- tain point l'opinion des autres militaires, qui pensaient que le président mettait trop de lenteur, trop de mollesse dans la guerre contre Christophe. Eux tous revenaient sans cesse au souvenir des désastres survenus dans celle entre Rigaud et Toussaint Louverture, en ne faisant pas attention que les deux situations étaient très-différentes, Et dans le moment que ces reproches étaient adressés à Pétion, que d'embarras ne naissaient point sous ses pas l Mais l'on reconnaît qu'il faisait ce qui dépendait de lui pour renforcer successivement l'armée expéditionnaire, et la ravitailler de toutes manières.

En lui signalant, dans la même lettre, selon sa recom- mandation, les officiers dont la conduite méritait ses élo- ges; en lui apprenant qu'il avait promu provisoirement au grade de chef bataillon, Eveillard aîné et J. -Pierre Aminé, et lui désignant Eveillard jeune comme un brave, ainsi que les chefs de bataillon Aly, de la 9e, et L'Africain, de la 24e, Lamarre lui dit en post-scinptum : « Au moment « de fermer ma lettre, une émeute populaire allait éclater. « Le général Nicolas Louis (don t il venait de faire l'éloge) « qui s'était attiré des griefs de l'armée, en tuant « de sa propre main un officier, vient de faire fusiller « un homme et passer un autre par les verges. Cette « conduite ayant excité des rumeurs violentes dans l'ar- « mée, j'ai pris le parti de vous l'envoyer. » Lamarre fut contraint de déployer beaucoup d'énergie pour réta- blir l'ordre parmi ses troupes, et il émit un ordre du jour pour menacer du conseil de guerre, tout officier qui s'é- carterait à l'avenir de son devoir. Cependant, il transigea avec le sien en ne faisant pas juger Nicolas Louis pour ces

440 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

crimes ; mais il fit bien peut-être, car cet officier rachetait ces excès par les services qu'il rendit à la République,

Telle était la position du président à l'égard d'une foule d'hommes opposés à son gouvernement ; il employait la patience et la modération pour les ramener, de préfé- rence aux rigueurs tyranniques que déployait Christophe dans le Nord. Dans la Grande-Anse, par exemple, il or- donnait que les prisonniers faits sur les insurgés, fussent traités avec douceur, tandis que son adversaire ne faisait quartier à aucun prisonnier et dépeuplait les localités insurgées contre son autorité, venant ainsi en aide aux mortalités occasionnées parla guerre. « Il a fait fusiller « un adjudant-général qui avait tardé à le suivre, dit « Lamarre dans une lettre du 27 septembre ; il fait fu- « siller tous ceux qui lui paraissent suspects. »

Dans une autre du 29, il récidivait la demande de 1000 hommes de troupes, d'une pièce de campagne en bronze, de munitions, d'habits, de chemises et de pantalons pour ses troupes « qui ont subi la plus grande misère dans les « bois. * » Le 2 octobre, il lui disait encore que le colo- nel Bauvoir lui avait révélé des choses à l'égard de Nicolas Louis, qui prouvaient qu'il avait bien fait de l'envoyer au Port-au-Prince il faudrait le garder ; que depuis cette mesure, les choses avaient changé de face et que beaucoup de soldats de la 9e étaient revenus à leurs drapeaux. Un mois après, le 2 novembre, une nouvelle lettre de La- marre au président lui rendait compte d'autres combats dans les montagnes du Port-de-Paix et de Saint-Louis, l'ennemi eut 1000 hommes tués ou blessés, et perdit

1 Dans sa lettre du 29 septembre, Lamarre informait le président qu'il avait confié l'ad- ministration a Hérard Dumesle, « officier commissionné par vous; il prend fort a cœur de « remplir son devoir avec exactitude. »

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un drapeau, dix-huit tambours, sept cents fusils, huit bâches de sapeur et une canne de tambour-major : les républicains avaient fait alors 200 prisonniers. Mais leur généra], en annonçant ces succès, demandait encore de l'argent, des cartouches, des habillemens et des hommes. C'était rappeler Annibal : « J'ai battu les Romains, di- <r sait-il à Carthage : envoyez-moi des soldats et de « l'argent. » Cette lettre fut confiée au colonel Gardel que Thimoté accompagna au Port-au-Prince : elle recomman- dait au président le chef de bataillon C. Thomas comme « un officier digne de la bienveillance du gouvernement, « ainsi que le chef d'escadron Toussaint. Bouffïetqui s'est « immortalisé dans ces combats. » Deux jours après, une lettre spéciale fut adressée au président pour lui ex- poser « la situation malheureuse du colonel Bauvoir, cet « officier qui s'est si généreusement dévoué à la cause « sacrée de la liberté, et qui n'a pas un moment de repos « depuis mon arrivée ici. Je vous informe, président, qu'il « est marié, père de famille et réduit dans la dernière des « misères. Je sollicite donc de vous quelques moyens « particuliers pour cet homme estimable. »

Nous nous plaisons à citer toutes ces recommandations, tous ces éloges de Lamarre en faveur des officiers qui servaient sous ses ordres. Ce héros de notre pays dévoi- îaitainsi sa belle âme, en attirant la justice du gouverne- ment sur ceux qui partageaient ses périls ; il savait que sa voix serait entendue du chef qui se plut toujours à récompenser le mérite : aucune de ces recommandations ne resta sans effet. En même temps, c'est, de notre part, réveiller les sympathies nationales pour des citoyens dont le nom doit être vénéré de la postérité, car ils remplirent glorieusement leurs devoirs envers la patrie.

112 ETUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI.

Lamarre, d'un esprit intelligent quoique sans culture* ne se bornait pas à rendre compte de ses opérations militaires ; il communiquait à Pétion toutes les idées qui pouvaient contribuer au bien public. Ainsi, le 23 sep- tembre, il lui disait que Christophe avait, disait-on, ex- pédié des envoyés auprès du gouvernement britannique pour lui offrir le commerce exclusif du pays, s'il voulait le seconder dans sa guerre contre la République ; qu'un navire anglais ou américain, sortant du Cap, avait été à Jérémie pour avoir des nouvelles de l'insurrection de Goman et lui fournir les moyens de continuer sa rébel- lion, que ce service avait été payé de 200 milliers de café ; que Christophe venait d'envoyer au Port-au-Prince quatre espions, dont la mission était d'exciter les consorts de Yayou à une nouvelle conspiration contre la Répu- blique. Le 13 novembre, en y expédiant le capitaine de cavalerie Habilhomme, fait prisonnier, il disait au prési- dent que cet officier ennemi pouvait servir à transmettre ses propositions à l'adjudant-général Etienne Albert, dont les sentimens paraissaient favorables à la Répu- blique '. Il avait gagné l'affection d'Habilhomme par ses procédés généreux, répondant ainsi à la bienveillante politique de Pétion. Cet officier devint par la suite un des chefs d'escadron de la garde à cheval du président.

Le 13 novembre, une nouvelle lettre pressait le prési- dent d'envoyer des troupes et des munitions au Môle. « Que m'apprenez-vous, président, lui dit-il ? Quoi !

1 Quelque temps après, en effet, Etienne Albert, qui figura a la bataille de Sibert, sur le point d'être arrêlé par Christophe qui soupçonnait ses sentimens, s'enfuit dans la partie de l'Est. Arrivé a Saint-Yague, il fut arrêté par ordre de Franco de Médina et livré a Christophe. Franco de Médina ne prévoyait pas alors qu'un jour arriverait il expierait cruellement cette lâche et honteuse action. II y a dans le ciel un Dieu qui sait punir les médians, a l'heure sa justice le veut.

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« l'armée est encore à Poix-Ia-Ravine (près de l'Arca- « haie), quand elle devrait être à Saint-Marc? Qui peut « avoir ralenti l'ardeur de nos guerriers?... Que font-ils « donc? Qu'est devenue en eux cette valeur que nos « ennemis épouvantés devaient admirer? Envoyez-moi « des secours, et bientôt je vous joindrai à l'Artibonite... « Je m'aperçois que le Port-au-Prince est une nouvelle « Capoue les délices énervent l'âme. » Il lui annon- çait l'arrivée de Christophe au Port-de-Paix, avec de nou- velles forces, surtout en cavalerie.

Le 19, Lamarre était dans la joie, il avait reçu par le commandant Masson Dias, l'un de nos meilleurs officiers de marine, 200 quarts de poudre, 120 caisses de cartou- ches, du papier et des mandrins pour en faire. « Vous ne « savez pas, dit-il au président, de quel pressant danger « vous nous avez tirés en nous envoyant des munitions. « L'armée vous fait ses remerciemens de ce présent qui « sert à sa défense et aux succès des armes de la Répu- « blique. Nous appréhendions déjà de voir nos lauriers « se changer en cyprès ; mais tout a changé depuis l'ar- « rivée de Masson : le courage, l'espoir, tous les senti- « mens caractéristiques par lesquels un républicain se « distingue, renaissent parmi nous '. »

A son tour, il envoya au président 500 boulets de divers calibres, ne prévoyant pas, tant son espoir de vaincre l'ennemi était grand, que le Môle il était alors subirait ce mémorable siège de deux années se distinguèrent des caractères si héroïques ! « Quant aux fusils, je ferai « en sorte de vous en procurer aussi. » On ne sait s'il entendait prendre ceux de l'ennemi, ou s'il espérait les

1 Le style de plusieurs des lettres de Lamarre nous fait soupçonner qu'elles furent écrites par Hérard Dumesle : les sentimens qu'elles expriment font son éloge.

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faire venir de Cuba ; car il annonçait à Pétion qu'un petit bâtiment sous pavillon danois venait d'arriver au Môle, sortant de cette île, et qu'ayant usé envers son équipage de procédés engageons, le capitaine lui avait promis d'y revenir dans quinze jours avec des objets qu'il lui deman- dait. A cet effet, il expédia l'adjudant-général Delva au- près du président, probablement pour lui exposer de vive voix la nécessité d'autoriser des relations avec Cuba, que les lois défendaient '.. « Je m'abstiens de vous faire l'é- « loge de cet officier; car personne mieux que vous, « président, ne sait apprécier son mérite. Je vous répète « qu'avec 1,500 ou 2,000 hommes de troupes pour ren- te forcer l'armée expéditionnaire, j'irais foire jonction « avec la grande armée dans la plaine de l'Artibonite. » Il termina sa lettre en exposant que les envois de soldats de différens corps, par détachernens , nuisaient à la discipline ; que n'ayant point leurs drapeaux avec eux, l'honneur militaire n'avait pas ce signe de ralliement pour le stimuler : il priait le président de lui envoyer, sinon des régimens, du moins des bataillons en entier pour avoir leurs drapeaux. « S'il vous plaît de m 'expédier la 24e en « entier (son ancien corps) , je vous renverrai tous ces « détachernens. » C'est tout un éloge pour ce fameux régiment du Petit-Goave.

En produisant toutes les idées, tous les sentimens qui animaient cette âme belliqueuse, nous croyons mieux faire pour que le lecteur apprécie la guerre de la pénin- sule du Nord, que si nous entrions dans le détail circons-

1 Ce bâtiment sous pavillon danois était monté par des Français réfugiés a Cuba. En éta- nlissantces relations avec le Môle,oùils faisaient un trafic avantageux, ils cessèrent, de nuire su cabotage haïtien avec leurs corsaires. Le commerce fut toujours la meilleure diplomatie entre les peuples ; c'est a lui qu'Haïti et la France doivent leur rapprochement.

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lancié des mille combats qui s'y livrèrent, et la valeur, de part et d'autre, distingua des frères luttant entre eux, les uns pour soutenir un gouvernement oppresseur, les autres pour fonder celui qui voulait la prépondérance des principes les plus salutaires au bien public, les plus di- gnes de l'homme dans l'état social.

On a vu que, par sa lettre du 31 août, Lamarre provo- quait une campagne contre Saint-Marc, et par celle du io novembre, qu'il s'étonnait que l'armée, sortie du Port- au-Prince, ne fût encore que dans la plaine de l'Arcahaie. Ce n'est pas que Pétion ne sentît lui-même la nécessité d'attirer vers Saint-Marc une partie des forces du Nord, afin d'empêcher Christophe d'écraser l'armée expédition- naire déjà si faible ; mais, après la conspiration de Yayou, nous l'avons dit, les esprits étaient loin d'offrir l'unani- mité de vues qui constitue l'union entre les citoyens. Quelle que fût la conduite du général Magloire Àmbroise en cette circonstance, son intimité avec Yayou, qui ré- sultait autant de la fraternité d'armes que de ses relations avec la sœur du défunt, donnait